BAIN
En l'absence de cette collection, on peut dire, d'après lui, ! que le Marne ou la louange de tous les êtres humains s'atta- ! Client à deux grandes classes d'actions : 1** à celles qui sont nécessaires au maintien de la sécurité publiqtie ; 2<' à celles qui satisfont simplement un goût, un pur sentiment. \
Les actions de la première classe sont généralement uni- ' formes, parce qu'elles tendent à un but extérieur et invariable : « Il y a jusqu'à un certain point à'éleniels et « immuables jugements moraux sur ces chefs : répudiation « du meurtre, de l'asservissement et de la rébellion ; mais « leur origine n'implique aucune faculté interne particu- « lière : elle implique seulement une situation commune « à l'égard du dehors. Nous pourrions aussi bien soutenir « l'existeitice d'une universelle intuition inspirant l'unifor- « mité de structure dans les habitations humaines. »
L'universalité n'a donc ici d'autre raison, d'après M. Bain, que la nécessité. L'état social est nécessaire à l'homme ; certaines conditions élémentaires sont nécessaires au maintien de l'état social; donc ces conditions seront universellement observées. Ceux qui les ont enfreintes n'ont pas tardé à disparaître, laissant la place à des êtres plus moraux^ ce qui veut dire plus intelligents et sachant mieux se conformer au milieu : c'est la lutte pour la vie dont parle Darwin. « Sans doute, si la triste histoire de notre race avait été « conservée dans tous ses détails , nous aurions maint « exemple de tribus qui ont péri pour avoir été incapables « de concevoir un système social ou les restrictions qu'il « impose!. »
Les actes de la seconde classe, qui sont une affaire de fur sentimenty de caprice, sont essentiellement variables : par exemple, boire du vin en l'honneur de Bacchus, se couvrir le visage en public comme les musulmanes, etc. L'uni- « formité consiste seulement dans ce fait d'imposer quelque « chose qui n'est pas essentiel au maintien de la société. » Ces sortes d'actions ont d'ailleurs chez chaque peuple, ajoute M. Bain avec une exagération que démentiraient les utilitaires eux-mêmes, « la même autorité que n'importe « quelle obligation morale. »
L'idée importante que M. Bain semble avoir introduite; dans le débat entre les écoles inductive et intuitive, c'est/
i. Emet, andwill, p. 369. — Môme idée exprimée par Lucrèce (voir notre Morale cTÉpicure, p. 163}.
l'idée d'autorité comme fondement de l'obligation morale. It y revient sans cesse, et insiste beaucoup < sur ce < moyen essentiel pour nous fournir le sentiment d'obÛ- • gatioa ». Faire de la conscience non pas seulement une crainte, mais une imitation, une reproduction de l'autorité extérieure, une répétition du dehors par le dedans, c'est là sans doute une idée ingénieuse, qui expliaue mieux le phénomène psychologique de Venforcement es règles morales, et que nous aurons à examiner plus tard.
III. — Outre M, Bain, il faut mentionner, parmi les défenseurs contemporains de la morale inductive en Angleterre, ; M. Samuel Bailey. Dans ses Lettres sur la philosophie de Vesprit humain, il reproduit la théorie utilitaire sans y rien ajouter de vraiment original. Trouvant ambigu le terme d utilité, il y substitue, comme l'avait fait Bentham sur la fin de sa vie, le terme de bonheur. L'unique critérium est donc, selon lui, la production du bonheur (tbe productioD of happiness). Nous approuvons, il est vrai, des actions justes par cela seul qu elles sont justes; mais M. Bailey répond à cette objection, comme toute l'école utilitaire, que l'action juste et recommandable produit une espèce particulière déplaisir, et que ceplaisir rentre dans le genre du bonheur; le critérium de la justice coïncide ainsi avec celui du bonheur( the test of justice coïncides with the happiness-test).
Quant à la faculté morale, M. Samuel Bailey nous répète qu'elle est un composé de sentiments, dont les principaux sont le sentiment de réciprocité et celui de sympathif. Il néglige le tentim&it de l'autorité, ce que lui reproche
I IV. — M. Lewes, ce penseur fort original par d'autres 1 côtés, ne nous semble pas non plus avoir apporté de chauigement essentiel aux principes de la moçale anglaise. iDans ses Problèmes de la vie et de Vesprit, où il n'aborde id'ailleurs qu'en passant les questions morales, il montre itoute l'influence exercée sur Imdividu parle milieu social. C'est ïe milieu social qui nous donne la pensée en nous donnant la parole ; il crée en même temps les tendances .altruistes, qui constituent une si grande partie de notre être,
BAILËT. LEWES, SIDGWICK 443
et la meilleure : de là une vie nouvelle, la vie morale pro- '
{jrement dîtB, fondée tout entière sur la sympathie, et dans aquelle on sent et on agit pour autrui sans autre intérêt que la satisfaction de l'instinct social. « Nous connaissons « que notre faiblesse nous est commune avec tous les a hommes, et ainsi nous partageons les souffrances de « chacun. Nous sentons la nécessité de nous entr'aider, et « par là nous sommes disposés à travailler pour les autres. et Les impulsions égoïstes nous portent vers les objets M seulement en tant quUls sont des moyens de satisfaire au u désir. Les impulsions altruistes, au contraire, ont plus, «besoin de l'intelligence pour comprendre l'objet lui- « même dans toutes ses relations. D'où il suit qu'une im- « moralité profonde est une pure stupidité. »
Ainsi, selon M. Lewes, le développement de la science / correspond au développement des sentiments sympathiques ; peut-être qu'au fond intelligence et moralité ne font qu'un ; peut-être que savoir, c'est jusqu'à un certain point aimer. Il y a, croyons-nous, du vrai dans cette pensée; toutefois ne faudrait-il point distinguer avec le vieux Socrate la science parfaite^ la science absolue, des sciences imparfaites, qui sont « ambiguës » et peuvent servira une double fin, au bien comme au mal * ? Une « immoralité profonde » ne peut-elle pas s'accorder, comme on le voit assez souvent, avec un notable développement des facultés intellecluelles, au moins sur certains points ?
V. — L'ouvrage de M. Henri Sidgwick, les MéOwdes en fnoralej est un dernier effort pour critiquer et compléter en même temps l'utilitarisme. Cet ouvrage a soulevé d'intéressantes oiscussions dans les RevtÂes anglaises, principalement dans Mindy où MM. Bain, Barra'tt, Bradley, Galderwood ont critiqué M. Sidgwick, tantôt au nom des beuthamistes, tantôt au nom des intuitionnistes.
Selon M. Sidgwick, les sciences pratiques, dont la morale ! fait partie, ont pour objet non ce qui est, mais ce qui doit être. Le postulat essentiel de l'éthique, c'est que, dans telles ou telles circonstances, quelque chose doit être fait. Seule- " ment, que faut-il entendre par ce mot devoir ? Rien de mys-l tique ; c'est simplement le but le plus rationnel que les hommes puissent se proposer. Or les fins rationnelles que
1. Voir sur oe point la Philosophie de Socrate, par À. Fouillée, conclusion.
14t LA MORALE A«GLAISE CONTEMPORAINE
l'homme peut poursuivre se raraèuent h (rois : 1° le bonheur propre, priocipe de la morale égoisle; 2" te honbeur général, principe de la morale uliliUiire; 3° la perfection, en elle-même et pour elle-même, principe de la morale intuitive. D'où cette conclusion ; il y a trois méthodes et ■ trois systèmes en morale : ]^gois7ne, Viutuitionnismey Vuti- ; litarismc.
La morale, suivant M. Sidgwick, n'implique pas nécessairement le libre arbitre. Il suffit en eilcl, pour la constituer, que certaines fins soient conçues comme rationnelles et que certains actes puissent être désintéressés; or, un être sans libre arbitre peut être raisonnable et concevoir des fins raisonnables; (le plus, il peut, tout en restant soumis au déterminisme, accomplir certains actes désintéressés '. La morale est donc possible dans l'hypothèse du déterminisme. Une seule partie de la morale, selon M. Side- ■wick , imphquerait le libre arbitre : la théorie de ui justice, qui exige que chacun soit récompensé ou puni selon qu'il a mérité ou démérité , car le mérite et le démérite supposent le libre arbitre.
M. Sidgwick examine d'abord la méthode égoïste. II rejette le critérium de la quahté propose par Stuart Mill, comme inconséquentetillusoire; dans le système égoisle, la qualité ne peut être une condition de choix qu'autant qu'elle se ramène à la quantité la plus grande possible de plaisir. Un principe domine la morale égoïste : c'est que tous les plaisirs sont mesurables entre eux et peuvent former une échelle, comme dans le thermomètre moral de Bentham. Or, selon M. Sidgwick, il est en fait impossible de construire celte échelle. M. Sidgwick le fait voir par une longue discussion du henlhamîsme où il résume avec force Ions les arguments accumulés par ses devanciers et y ajoute encore lui-môme des arguments nouveaux. Sa conclusion est que la méthode empirique de Beutham ne saurait aboutir à un calcul rigoureux et scientiGque des plaisirs ou des peines'.
). Noua examinerons plus lard si, au conlraire, l'hypolbÈse d'un désiiilèressèment vrai ne présupposerait p^s elle-rnSme comme postulat J'inpo- ' tbègc (l'une ccrtaios liberté. ~ Quoi qu'il en soit, M. Sidgwick ec sépare I nettement des utilitaires antérieurs, en admettait uue ta poaeibilité de ■,1a morale repose au moins en partie sur la possibilité du désintéressemeot, i. Las argumenta de M. SldgwjcU ne sont pas toujours très philosopbiques : que penser du suivant, dirigé contre la morale égolsleî —
• Pourquoi sacriOerun plaisir prtsent pour un plus grand dans l'avenir!
• Pourquoi me considérer moi-même comme intéressé dans mes sentl- ■ niealB t venir plulAt que dans les sentiments des autres personnes?
SIDGWIGK 145
Après une critique souvent superficielle de la morale ' intuitivej dont les auteurs anglais ont généralement beaucoup de peine à comprendre les i)rincipes, M. Sidgwick passe à Texposition de la morale utilitaire telle qu'il Tentend. L'utifitarisme n'est autre chose, selon lui, que la doctrine du bonheur universel {universalistic hedonism^). Il importe de ne pas le confondre avec la doctrine égoïste de Bentham, ni avec la doctrine psychologique sur « V origine « des sentiments moraux ». Ici se place une des opinions de M. Sid^ick qui nous semblent le moins soutenables : à l'en crou'e, peu importent les théories relatives à Torîgine et à la nature des sentiments moraux ; la morale proprement dite n'a pas à s'en préoccuper. « L'utilitarisme, « comme doctrine de devoir et de vertu, n'est pas néces- « saîrement lié avec la théorie que les sentiments moraux ^ « sont dérivés , par association d'idées ou autrement, des « expériences de plaisirs non moraux ou de peines non « morales, résultant pour l'agent ou pour les autres des « différentes espèces de conduite. » M. Sidgwick fait ici allusion aux genèses de sentiments tracées par les Stuart Mill et les Bain, comme par les Darwin et les Spencer. « La question de l'autorité d'un principe moral n a rien « à voir avec une investigation d!e son origine. Ces sen- « timents moraux, de quelque façon qu'ils soient dérivés, K se trouvent dans notre conscience présente comme des u impulsions indépendantes, et réclament autorité sur a les désirs et aversions les plus primitifs, dont on pense « qu'ils sont dérivés... En un mot, ce qu'on appelle com- « munément la théorie utilitaire de l'origine des sentiments « moraux , soit dans la forme que lui a donnée la dera nière école des çsychologistes de l'association, soit dans « la forme plus récente de la doctrine de l'évolution, est, « à parler strictement, compatible avec l'une quelconque . tt des trois méthodes de conduite. »
Selon nous, la question qui paraît ici secondaire à M. Henri Sidgwick est au contraire la principale. Si l'école
« Et cette question s'adresse spécialement aux psychologues de l'école » empirique... Si le moi est puremeot un système de phénomènes cohét rents, si le moi permanent et identique n'est pas un fait, mais une
• fiction, pourquoi une partie de la série des sentiments dans lesquels
• le moi se résout serait-elle intéressée par une autre partie de la même » série plus que par une autre série quelconque? » (P. 387.) C'est là* on mode d'al^gumentation bien naïf dans sa subtilité.
i* P. 379. Nous nous senroDs de la seconde édition (Condon. Macmillan, 1877).
6UTAD. 10
U(j LA MORALE ANGLAISE CONTEMPORAINE
' de l'association ou œlle de l'évolution me montre dans mes sentiments moraux de simples transformations de l'instinct, si elle dissèque ma prétendue conscience morale ut la résout en des éléments purement physiques, si elle réduit en même temps l'autorité des lois morales à la force de l'habitude, de l'hérédité, de l'instinct, comment soutenir que cette autorité subsiste néanmoins pleine et entière, et que l'opinion qui ramène l'origine
■ des sentiments moraux à une transformation de l'égoisme est compatible avec la doctrine intuitive comme avec la doctrine utilitaire, comme avec la doctrine éeoïste? Aussi, parmi les critiques dont le livre de M. Sîdgwick a été l'objet dans le Mind, nous ne nous étonnons pas de trouver la suivante. La méthode de M. Sidgwick est purement et simplement la vieille métliode introspcdive, subjective, celle des psychologues et des moraUsles qui ne prétendent qu'à observer leur conscience sans remonter aux causes. C'est une méthode d'apparences semblable h celle des premiers astronomes , qui se contentaient de regarder les asti'es tourner autour de la terre en spéculant sur des illusions d'optique comme sur des réalités. « Eu fait, dit M. Alfred Barratt, l'auteur de Physiml € Elkics, M. Sidgwick part de l'hypothèse d'une faculté « morale dont il refuse de chercher l'origine sous prè- B texte que cette recherche historique ne rentre pas dans « le cadre de la morale... La seule méthode scientifique < pour traiter de la morale est précisément cellequeM.Siug-
■ wick a négligée : la méthode physique, qui repose sur ce
■ principe que la fin de toute action est le plaisir de l'agent, « que, si l'agent est un organisme ou une société, ses actes tt soutiennent deux espèces de rapports, interne, externe. Il La moralité a donc doux aspects, qui peuvent êtreappelés : a loi de la santé, loi de la conduite '. »
Comment déterminer le « bonheur universel ", principe de la morale? — Sur ce point, selon M. Sidgwick, on ne peut avoir recours, quant à présent, qu'à un liédojiisme empirique. On ne voit pas dès lors la supériorité de l'utiliturisrae ainsi compris sur les autres morales. Mais ce qui trahit le plus l'embarras de l'auteur, c'est le chapitre final sur les sanctions de l'utilitarisme. Selon lui, ce système peut à la rigueur se concilier avec l'intuitionisme, à la condition qu'on considère la perfection suprême, objet
). Mind. ûvril 1877.