‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 67 sur 138 · III. — Après cette analyse originale de la conscience et · texte numérisé non relu

III. — Après cette analyse originale de la conscience et

[des sentiments moraux, Gh. Darwin en vient à se demander quel est le principe qu'on doit assigner scientifiquement k la morale : est-ce la recherche du bonheur persoonel ou l'égoîsme? est-ce la recherche du plus grand bonheur total, comme le veulent Bentham et Stuarl Mill? — mais nous venons de voir que notre moralité humaine a pour origine et

. pourracihe l'instinct social des animaux; peut-on donc dire qu'en obéissant à leurs instincts les animaux aient recherché avec réflexion, soitleur bonheur propre, soit celui de la communauté? Non, assurément. Ces instincts sont le produit nécessaire des conditions de vie où ils se sont trouvés placés :

, c'est la lutte aveugle pour la vie plutôt que la recherche consciente du bonheur qui domine la nature entière, c'est elle aussi qui domine l'humanité. Si donc on veut nommer le vrai principe sur lequel repose la morale, il ne faut pas A\Te\e bonheur personnel ou général ;ilia\it chercher un mot plus vague, exprimant une chose moins subjective et moins humaine que le bonheur. Ch. Darwin propose le terme de

■ bien général, et il entend par là la prospérité, la santé physique et morale de la communauté. » Le terme Aieti généralf « oit-il, peut se déflnîr ainsi : le moyen qui permet d'élever, B dans les conditions existantes, le plus grand nombre d'in- « dividus en pleine santé, en pleine vigueur, doués de fa- « cultes aussi parfaites que possible. » — « Lorsqu'un u homme, ajoute Darwin, risque sa vie pour sauver celle f( d'un de ses semblables, il semble-plus juste de dire qu'il « agit pour le bien-être général que pour le bonheur de l'es- « pece humaine. » Disons même que l'espèce humaine, en

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sa totalité, ne peut guère être jamais le vraitut, le vrai centre de nos actions; la morale naturelle, suivant la définition ■ qui en a été donnée tout à l'heure, s'arrête aux limites de la communauté; « toutefois, dit Cn. Darwin, cette défl- « nition mériterait peut-être quelq^nes réserves, à cause delà « morale politique. » On voit que, dans sa pensée, il existe une certaine opposition entre la morale naturelle et la mo-i raie politique, entre l'instinct social et la pensée humanitaire. '

Le bien gméral objectif étant posé comme le vrai principe de la morale, le bonheur subjectif devient un centre secondaire d'action;* cependant il garde encore une notable importance, n Le bien-être réel et le bonheur de o l'individu coïncident habituellement, dit Gh. Darwin, et « une tribu heureuse et contente prospérera mieux qu'une « autre qui ne le sera pas. Nous avons vu que, dans les « premières périodes de l'histoire de l'homme, les désirs « exprimés par la communauté ont dû naturellement in- « fluencer h un haut degré la conduire de chacun de ses « membres; tous recherchant le bonheur, le principe du a plus grand bonheur sera devenu un but et un guide secon- « daire fort important, les instincts sociaux, y compris la « sympathie, servant toujours d'impulsion première et de « principal guide. » Ici Ch. Darwin revient, par une sorte de détour, à l'utilitarisme. On pourrait dire, en développant sa pensée, i^ue la lutte pour la vie, chez l'homme, se complique et devient aussi la lutte pour le bonheur. Dans cette lutte, il se produit encore une sorte de sélection naturelle : la raison, se développant, voit mieux les moyens du bonheur; l'expérience, s'etendant, apprend à mieux se. servir de ces moyens; on aperçoit de plus loin les relations de cause à elïet, de moyen afin, et on exige des vertus de plus en plus raffinées. De cette manière naît dans la société une sorte de concurrence pour la vertu , comme dans la nature une concurrence pour la vie; seulement, les' forces mises en jeu sont ici des forces morales. L'organisme' moral de chaque homme se perfectionne de génération en génération, comme se perfectionnait l'organisme physique de chaque animal, et l'humanité se rapproche sans ! cesse de cette fin, « le plus "rand bonheur ».

On le voit, le désaccord entre Gh. Darwin et l'école utilitaire n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire.. La fin dernière des actions est la même dans les deux doctrines , car le bonheur général a pour condition nécessaire le bien-être général, la prospérité, la santé de

tous les membres. Seulement, quand il s'agit de mouvoir l'homme vers ce but dernier de la morale, les utilitaires invoquent l'égoïsme bien entendu ; Ch. Darwin l'instinct

socifil, (itj nt l'Homme est « comme imprégné » .« Ainsi, dit- « il, se douve écarté le reproche de placer dans le vil prin- « cipe (tu 1 égoïsme les fondements de ce que notre nature «a de plus noble, h moins cependant qu'on n'appelle « égoïsute la satisfaction que tout animal éprouve lorsqu'il « obéit ;i ses propres instincts et le mécontentement qu'il u ressejit lorsqu'il en est empêclié '..» Précisément, pourrait-on répondre, Végoisme n'a jamais consisté en autre chose tjiie dans la recherche de toute satisfaction personnelle, d'oii qu'elle vienne. Lorsque Bentham appelait la morale Im h régularisation de l'égoïsme », il est oien certain qu'il comprenait dans ce mot la satisfaction des penchiinli sympathiques comme de tous les autres penchants. De uiiMue Helvétius, lorsqu'il disait que l'homme compatissant rst<i forcé » par sa nature même à secourir autrui, et qu'rii souffrant a la place des autres il ne fait que

, préfèni la douleur la moins forte. De même encore Epi-

I cure, !ni':,iju'il conseillait au sage de mourir pour son ami, afin do > ('pargner la souffrance de le perdre. Les utilitaires ont loiijuiirs pris le mol égoisme dans ce sens large, et désignr ])Hf là le moi tout entier avec tous ses instincts et SCS pciirhants. Peut-être était-ce un abus, peut-être y a-t-il lieu do luire ici une distinction; mais, en tout cas, Gh. Darwin no SB sépare guère d'eux que sur cette question de mots. S'i doctrine complète admirablement la morale utili-

I taire, nr.ù» elle ne la contredit vraiment pas.

I Si uli- Darwin ne nous pai'aît point avoir apporté de grand ohangement dans le principe de la morale anglaise, son œii\ rc n'en a pas moins été considérable. La genèse cmpiriijuo de la conscience morale n'avait jamais été faite d'une manière aussi remarquable. La théorie de la sélection n^itiu'oUe semble apporter ici une sérieuse confirmation il l;i morale inductive. Cette production de la conscicnco au moyen de l'instinct apparaît, dans la « chimie mcnlak' », comme le signe d'un progrès semblable à celui qu'a renomment réalisé la chimie physique en construisant avec i\v.:^ corps inorganiques des corps organiques, en faisant Ocii substances végéUiles avecdes minéraux, ea créant presijiKî la plante avec la pierre.

), licscciil of man , iraJ. franc., p. lOS.

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