‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 68 sur 138 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

!. — L'humanité enveloppée dans le système du monde. — Réduction du bonheur au désirable et du désirable au nécessaire. — > Le plaisir^ forme nécessaire de Tintuition morale. — Méthode morale d'après M. Spencer. — L'utilitarisme vulgaire et l'ancienne astronomie.

IL — But de la morale. — Ce que M. Spencer entend par moralité relative et moralité absolue, — Que la moralité absolue est le terme de l'évolution humaine. — Principe fondamental de la doctrine de l'évolution : permanence de la force; que ce principe dépasse l'expérience. — Point métaphysique sur lequel porte le dissentiment de Stuart Mill et de M. Spencer. — La corrélation des forces et le rhvthme dans le monde phvsique et dans le monde moral. — Grand rhjthme de l'évolution et de la dissolution.

m. — La loi d'évolution et la tendance à l'individuation ou à 1' « intégration. » — La loi morale déduite de cette tendance. — Ce que c'est (}ue le « plus grand boaheur. » — La « moralité organique ».

— Idéal de M. Spencer et idéal de Kant. — L'évolution morale dans l'humanité; est-elle nécessaire ou libre. — Oscillations et rhythmes de cette évolution. — Etat de guerre et état de paix. — Equilibre final.

IV. — Evolution dans les sentiments moraux de l'humanité. — Transformation des sentiments égoïstes en sentiments altruistes. — Que les sentiments altruistes sont essentiellement stables et universels.

— Genèse de la générosité, de la pitié ; genèse originale du sentiment de la justice ; terme auquel tend ce sentiment.

V. — L'évolution dans les idées et les principes moraux de l'huma nité. — Ambiguïté du mot utile. » Critique de l'utilitarisme vul-

1, H. Spencer a précédé sur plus d'un point Gh. Darwin. L'illustre naturaliste renvoie lui-même, dans son chapitre sur la morale, à celui qu'il appelle « notre grand philosophe ». Si nçus plaçons ici M. Spencer après Cil. Darwin, c'est que, quand les dates ne sont pas trop éloignées, nous donnons la préférence à Tordre logique sur l'ordre chronologique. Le système de M. Spencer nous semble achever et couronner tous le8 autres systèmes conçus par la pensée anglaise.

gaire, procédant par le calcul et rcxpérimeotation directe. — Théorie du sens moral. — Organisme moral produit par l'expérience et transmis par Thérédité. — Gomment M. Spencer explique l'obligation et la sanction morale. — Disparition graduelle du sentiment de Tobligation. '

VL — Politique et législation. — Progrès sur Bentham et Stuart Mill.

. — Quelle est la vraie fonction du gouvernement? — Quelle est la meilleure forme de gouvernement? •— Les deux forces du progrès social. — Idéal du gouvernement. v

Nous avons vu, avec Ch. Darwin, Técole inductive placer dans le règne animal l'origine des sentiments moraux de rhomme. C*est hors de nous et derrière nous qu'elle cherche ce qui nous porte en avant ; c'est au passé le plus . lointain et le plus effacé qu'elle emprunte ce sentiment de l'obligation si .présent et si pressant. Pour nous donner notre conscience morale, elle invoque et fait intervenir toutes les générations d'êtres qui nous ont précédés sur la terre.

Ce n'est pas encore assez : il semble que la force acquise par les générations terrestres ne suffise pas encore pour pousser l'homme dans la vraie direction : à ce monde ter- ' restre, que Gh. Darwin place derrière l'homme pour susciter en lui le sentiment moral, M. Herbert Spencer ajoute l'univers entier. Délaissant l'analyse étroite et terre à terre de James Mill, de Stuart Mill lui-mémfe et de M. Bain, il essaye d'envelopper dans une large synthèse les astres et les hommes, l'organisation du ciel et celle de la société, la nature et l'esprit, la science et l'art : système immense qui s'efforce d'être adéquat au monde visible ; pourra- t-il aussi devenir adéquat au monde de la pensée ?

I. — Depuis qu'Epicure s'était vu forcé, pour construire l'idéal de la sagesse et du bonheur, de construire l'univers entier et de placer en chaque atome une spontanéité inexplicable, mère de notre inexplicable liberté, nul penseur utilitaire n'avait tenté d'esquisser un système cosmotonique. Il semble que la morale inductive, à son point 'arrivée et d'apogée comme à son point de départ, voit la nécessité, pour embrasserl'hommetout entier, d'embrasser l'univers et de se relier ainsi à la physique.

L'humanité, nous dit M. Spencer *, n'est qu'une partie d'un système plus vaste : elle obéit pour sa part aux lois

1. Voir les Essais sur U progrès^ si remarquablement traduits par M. Burdeau, et les premiers chapitres de la Morale évoltUiojiniste.

qui régissent le inonde. Le progrès de Thumanité est une ! partie d'un développement qui embrasse tous les êtres. La ; fin marquée à ce progrès, le bonheur, n'est c^u'un cas particulier de la an plus générale assignée au développement de Tensembie; et cet ensemble lui-même n'est qu'une partie d*un Tout plus vaste, dont il manifeste les lois et; partage le sort.

De là une modification importante introduite par M. Spen-1 cer dans la méthode de Técole utilitaire. La morale ne' doit pas se séparer de la cosmologie. L'utile n'est autre chose, en définitive, que le désirable; mais le désirable, à son tour, n'est autre chose que le nécessaire. Et par cette nécessité, n'entendez pas seulement ce qui nous est néces- . saire, mais encore ce qui est nécessaire au point de vue ' de l'univers, ce qui dérive de la nature des choses et des lois de la vie. Stuart Mill aboutissait à tout déduire [ d'un fait : le désir du bonheur; M. Spencer ramène ce^' fait à une nécessité. Il justifie la loi morale non seule- \ ment par le fait de notre désir personnel, mais aussi par la loi de la nécessité universelle. Il admet toutes les prémisses posées par les utilitaires, et trouve même pour les exprimer cette formule énergique : « le plaisir est une forme aussi nécessaire de l'intuition morale que l'espace est une foro^ie j nécessaire de l'intuition intellectuelle * ; » mais, précisé- ' ment parce que le plus grand plaisir ou le plus grand bon- ' heur est l'effet désiré à produire, il faut y travailler en se conformant aux lois mêmes de la vie. Notre conduite est dominée par des relations fixes de cause à effet dont les utilitaires et les moralistes en général n'ont pas assez tenu compte : les diverses écoles morales n'ont eu qu'imparfaitement la notion de la causalité. « L'utiUtarisme em- <i pirique est une forme de transition pour arriver à Vuti- . M li(artsme rationnel \ » ^

« Le point sur lequel je me sépare de la doctrine de' « l'utilité telle qu'elle est ordinairement comprise, écrivait ■ ti à Mill M. Spencer, n'est pas le but à atteindre, mais la mé- •c thode à smvre pour atteindre ce but. J'admets qu'il faut « envisager le bonheur comme la fin dernière; je n'admets M pas qu'il soit posé comme la fin prochaine. Après avoir « conclu que le bonheur est ce qu'il s'agit de réaliser, la « philosophie de l'utilité suppose que la morale n'a pas .

U Morale évohUionniste^ p. 38, 2. Morale évoluL, p. 37.

(( d'autre affaire que de généraliser empiriquement les tt résultats de la conduite, et de fournir pour la direction (( de la vie ses généralisations empiriques et rien de plus. « La thèse que je soutiens est que la morale proprement M dite, la science de la droite conduite, a pour objet de dé- « terminer comment et pourquoi certains modes de con- « duite sont funestes, certains autres modes avantageux. M Ces bons et mauvais résultats ne peuvent être accidentels, « mais doivent être les conséquences nécessaires de la nature « des choses^ et je conçois qu il appartient à la science mo- « raie de déduire des lois de la vie et des conditions de « Fexistence quels sont les actes qui tendent à produire le « bonheur et quels sont ceux qui tendent à produire le « malheur. Gela fait, ces déductions doivent être reconnues « comme lois de la conduite, et Ton doit s'y conformer « sans avoir égard à une évaluation directe du bonheur et « du malheur. » Par là, il semble que M. Spencer ne se contente pas de satisfaire le désir en proposant pour fin le

filus grand bonheur, mais qu'il veuille satisfaire aussi intelligence, en lui montrant comment et pourquoi tels et tels actes tendent au bonheur de Thumanité, comment et pourquoi ce bonheur même de l'humanité fait partie des nécessités de l'évolution universelle. L'ancienne astronomie, dit M. Spencer, à force d'observations^ avait fini par prédire certains phénomènes célestes ;^rastronomie moderne « consiste en déductions de la loi de gravitation, « déductions qui montrent que les corps célestes occupent « nécessairement {necessarily) certaines places à certains « temps... L'objection que j'ai à faire à Tutilitarisme couce rant, c'est qu'il ne reconnaît pas une forme de moralité « plus développée et qu'il ne voit pas qu'il est seulement « au stage initial de la science morale *. » La vraie morale devrait aonc être déduite nécessairement d'une loi unique, et cette loi, pour M. Spencer, est la loi même de la vie, c'est-à-dire l'évolution. Telle est la vraie méthode, où la déduction l'emporte sur l'induction.

/ II. — Le but que la morale poursuit est le bien ou, plus ; exactement, la moralité. Mais il faut distinguer, selon > M., Spencer, la moralité absolue et la moralité relative. , « Étant accordé que nous sommes intéressés au plus haut

1. Lettre à Sluarl Mill, reproduite d*abord par M. Bnin, Mental and moral science, puis par M. Spencer lui-même, Bases de la Morale évoltUionnisie^ (p. 48 de la trad. française).

HERBERT SPENCER i67

« chef à obtenir ce qui est relativement bon {relaiively righl)^ « il s-'ensuit encore que nous devons considérer ce qui est <c absolument bon {absolutely rtght\ puisque la première con* « ception suppose la seconde *. » .

Par le mot absolu ainsi employé M. Spencer n'entend î pas un bien et un mal qui existeraient indépendamment de l'humanité et de ses relations. Par la moralité absolue, distinguée de la relative, il désigne le mode idéal de conduite qui doit être poursuivi par l'individu en société pour assurer le plus grand bonheur de chacun et de tous. Selon lui, les lois de la vie physiologiquement considérée étant fixes, « quand un nombre d'individus ont- « à vivre en une union sociale qui enveloppe nécessaire- «c ment une fixité de conditions, il en résulte certains a principes fixes par lesquels la liberté de chacun doit a être restreinte pour que la plus grande somme de bon- « heur puisse être obtenue. » Ces principes fixes, essen^ tiels à la société, constituent ce que M. Spencer appelle' moralité absolue, et l'homme absolument moral est, dit-il, \ celui qui se conforme à ces principes non par une con- . trainte extérieure, ni même par une contrainte sur soi, mais par une action entièrement spontanée. .

L'absolu que poursuit la morale est donc ici simplement l la limite à laquelle tend l'évolution de la vie. '

Eu conséquence, pour déterminer en quoi consiste la i morahté absolue, fin de la science morale, il faut déter- , miner en quoi consiste cette évolution, dont la loi naturelle doit être unalement identique à ce que nous appelons la loi morale. C'est l'univers qui a produit l'humanité ; c'est l'univers qui la façonne à son image; c'est l'impression ! répétée des choses extérieures qui produit les états intérieurs : c'est aussi la loi des choses qui doit être la loi de la conduite. Nous devons donc aller au tout à la partie et de l'univers à l'homme, non seulement en psychologie, mais encore en morale. Par là, M. Spencer revient à la pensée antique où se réconciliaient l'épicurisme et le stoïcisme : vivre conformément à la nature. Et ce n'est pas là seulement, comme les épicuriens le disaient, une utilité; c'est encore, comme les stoïciens le soutenaient, une nécessité. La science moderne démontre que tout être qui veut vivre doit s'adapter au milieu, et qu'il s'y adaptera nécessairement : l'univers est le miUeu auquel l'humanité s^adapte, i

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