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UERBEKT SPENCER 171
faut bien le dire, trop moral, trop « téléologîque », il lui substitua celui d'évolution.
Les combinaisons produites par la loi d'évolution offrent ' des caractères de plus en plus distincts et originaux ; chacune ressemble ae moins en moins aux autres et tend à devenir une chose spéciale ou, selon la déQnition que Goleridge donne de la vie, à sHndividtier, « Le changement «qu'on peut observer dans les affaires humaines, dit
Par ce terme d'individus, M. Spencer n'entend pas lesf substances indivisibles de Tancienne métaphysique, ni rindividualité libre des moralistes, mais des combinaisons originales, offrant dans leur unité une multiplicité qui les spécifie en les opposant à tout le reste. « Plus l'organisme tt est inférieur, plus il est à la merci des circonstances ; « il est toujours exposé à périr par l'action des éléments, « faute de nourriture, ou détruit par ses ennemis, et presque « toujours il périt. C'est qu'il manque du pouvoir de conc% server son mdividualite. Il la perd soit en repassant à la u forme inorganique, soit en disparaissant absorbé dans « une autre individualité. Au contraire, chez les animaux « supérieurs qui possèdent la force, la sagacité, Tagilité, a il existe en outre un pouvoir de conserver la vie, d'em- « pêcher que Tindividualité ne se dissolve aussi aisément. a Chez ces derniers, l'individualion est plus complète. »
Aristote avait considéré la complexité d'une organisation ; comme une raison de courte durée pour elle ; tout au con- * traire, M. Spencer pose en principe « Tinstabililé de l'ho- <c mogène » et « la stabilité de l'hétérogène », qui, par sa variété intime, fait mieux face à la variété des actions extérieures. « Dans l'homme, nous voyons la plus haute ma- « nifestation de cette tendance à l'individuation. Grâce à la « complexité de sa structure, il est l'être le plus éloigné du « monde inorganique, où l'individualité est au minimum, (c Son intelligence et son aptitude à se modiQer d'après les « circonstances lui permettent de conserver la vie jusqu'à « la vieillesse, de compléter le cycle de son existence, « c'est-à-dire de combler la mesure de l'individualité qui « lui est départie. Il a conscience de lui-même, il reconnaît ce sa propre individualité, d
i. Social Siatics, 497.
172 LA MOIIAI.E ANGLAISE CONTKMPOKAINE
Puisque l'évolution cosmique, et en particulier l'évolu- , tion sociale, aboutit ù la production d'êtres originaux, c'està-dire à l'individuation ou, pour employer les termes moins métaphysiques que M. Spencer a fini par préfùrer, à Vintégration ou à la spécification, nous n'avons qu'à suivre le mouvement même de la nature pour déterminer le mou- . vement normul de la moralité, ou ce qu'on appelle la loi morale, « Ce que nous appelons la loi morale, la loi de la Il liberté dans l'égalité, est la loi sous laquelle l'tndividuai II lion devient parfaite. La faculté qui se développe encore ■ « aujourd'hui, et qui deviendra le caractère définitif de l'hu- « manité, sera l'aptitude k reconnaître cette loi ot à y obéir. (. L'affirmation toujours plus intense desdmfi del'mditiidu « signifie une prétention toujours plus forte à faire resa pecler les conditions externes indispensables au dévebppe- « ment de l'individualité. Non seulement on conçoit aujour- « d'hui l'individualité, et l'on comprend par quels moyens « on peut la défendre, mais on sent qu'on peut prétendre à tt la sphère d'action nècessaii-e au plein développement de <i l'individualité, et on veut l'oblenir. Quand le change- « ment qui s'opère sous nos yeux sera achevé, quand ' (1 cJiaque homme unira dans son cœur à un amour actif « pour la liberté des sentiments actifs de sympathie pour « ses semblables, alors les limites à l'individualité qui sub- « sistent encore, entraves légales ou violences privées, « s'effaceront; personne ne sera plus empoché de se déve- « lopper; car, tout en soutenant ses propres droits, chacun B respectera les droits des autres. La loi n'imposera plus « de restrictions ni de charges ; elles seraient à la fois luu- « tiles et impossibles. Alors, pour la première fois dans « l'histoire du monde, il y aura des êtres dont l'individua- « lité pourra s'étendre dans toutes les directions, La mora- « lité, l'individuation parfaite et la vie parfaite seront en « même temps réalisées dans Vkùtnme définitif \ »
Ainsi, ce maximum de bonheur dont parlent les discifples de Bentbam, M. Spencer en donne une nouvelle for- ]mule. Le plus grand bonheur de l'homme est l'aptitude ti 'satisfaire ses besoins de toute nature, c'est-à-dire qu'il est la liberté, la liberté réglée et limitée par l'égalité, son corrélatif nécessaire dans l'état social ; c est donc, d'une façon plus générale, l'adaptation complète de l'homme à la vie sociale. Il faut être parfait, avaient dit les moralistes pla-
tonîcîens; M. Spencer accepte en un certain sens cette' morale de la perfection idéale, et voici comment il l'entend : « Bon, parfait^ complet, sont des mots qui signifient « une chose tout à fait adaptée à sa destination ; le mot « moral signifie la même propriété chez Thomme; avoir « par soi-même la faculté de faire ce qui doit être faity c'est « être organiquement moral, » c'est-à-dire avoir dans son organisme même les propriétés qui constituent la moralité^' a La perfection consiste dans la possession de facultés^ « exactement propres à remplir ces conditions : et la loi! ce morale est la formule de la digne de conduite qui peut les « remplir *. » '
On pourrait croire d'abord que la doctrine de M. Spencer \ se confond ici plus ou moins avec celle de Kant. L'idéal de la société définitive^ où chacun sera pleinement libre dans son individualité, rappelle ce règtie des fins où chaque individu est considéré comme un être qui agit par lui-même et qui doit être respecté pour lui-même, conséquemment comme une cause libre et comme une fin. La notion d'individu, et celle d'individuation qui en dérive, éveillent la ^' notion d'un être qui agit par soi et pour soi. Mais en réalité M. Spencer s'arrête à des interprétations plus exclusivement physiques de la loi morale. La société définitive n'est pas pour lui cette sorte de république idéale imaginée par ■ Kant, où chaque individu devait être autonome ; c'est un ; organisme d'un fonctionnement parfait, où chaque individu n*est qu'une cellule vivante : quand nous parlons du corps ^ social j nous ne faisons pas une métaphore; nous exprimons ,' une profonde vérité '. M. Spencer a jugé que les idées d'activité individuelle et de finalité étaient encore trop sensibles dans sa Statique sociale; ses ouvrages postérieurs remplacent « l'adaptation d'un être à sa destination » par la simple adaptation d'un être à son milieu. C'est la loi des . causes purement mécaniques substituée à la loi des causes finales. Si l'idéal humain est la complète adaptation de l'individu à la société, c'est simplement parce que la société est le milieu où l'individu peut vivre. Réciproquement, l'idéal social est la complète adaptation de la société à l'individu, c'est-à-dire de tous les individus à chacun, comme de chacun à tous. C'est la même loi qui régit l'évolution de toutes les espèces : l'homme doit vivre dans la société
L Ibid.y 277. — Morale évoîulionniste, p. 2T« 2. Voir les Principes de sociologie^
m U MORALE A^f,l,AISK CONT^MPORAINF,
, comme l'oiseau vit dans l'air et le poisson dans l'etiu. H 1 n'y a donc pas là, au fond, de finalité véfiLable ; aussi n'y a-l-il point dans le mouvement de l'iiomme vers ce but une véritable liberté. Voyons en effet comment M. Spencer, après avoir montré quel est le but idéal de la moralité, comprend les moyens de l'atteindre.
L'évolution morale de l'humanité, selon lui, n'est qu'un
' progrès nécessaire. L'idéal moral et social tracé plus haut sera réalisé tôt ou tard ; mais il le sera nécessairement par la même loi qui rend nécessaire l'adaptation d'une espèce au milieu où elle peut vivre. « Le progrès, dit M. Spencer, « n'est point un accident mais une nécessité. Loin d'être « le produit de L'art, la civilisation est une phase de la «nature, comme le développement de l'embryon ou l'éclo- « sîon d'une fleur. » De même, pourrait-on ajouter, la morale n'est qu'une phase nécessaire de la physique. n Les modifications que l'humanité a subies, dit encore « M, Spencer, et celles qu'elle subit de nos jours, résultent « de la loi fondamentale de la nature organique, et, pourvu <i que la race humaine ne périsse point et que la constitu- Il tioQ des choses reste la même, ces modiScations doivent Il aboutir à la perfection ». « Il est sûr, ajoute-t-il avec « enthousiasme, que ce que nous appelons le mal et l'im- « moralité doit disparaître; il est sûr que l'homme doit « devenir parfait ', » Ailleurs, restreignant cette affirmation dans des limites plus précises, il écrit : « ce qui est maintenant la marque d'un caractère exceptionnellement élevé pourra devenir un jour la marque de tous les caractères. Ce dont est capable dès aujourd'hui la nature humaine la meilleure est d la portée de la nature humaine en général K » Il y a en effet une loi qui n'est pas seulement vraie de
' l'espèce humaine, mais de toute la nature, et la réalisation sur la terre de la moralilé, qui doit assurer le boqheur, n'est qu'un cas particulier de celle loi. Quelle est donc cette loi bienfaisante? C'est la tendance de tout rhythme à un équi-
' libre final. Entre l'individu et le milieu social, il y a aujourd'hui une oscillation, résultant de l'absence d'équi-
. libre. Tantôt l'individu emporte la balance ; tantôt c'est la société. Mais, de même que les plateaux agités finissent par se faire équilibre l'un à l'autre, de même l'individu et la société doivent aboutir à une mutuelle harmonie. Il y
aura alors un éq^uilibre complet, quoique toujours mouvant^ f entre les conditions de la vie individuelle et les conditions de la vie sociale ; l'individu sera tout ce qu'il faut qu'il soit pour le bonheur dé la société, et d'autre part la société sera, tout ce qu'il faut qu'elle soit pour le bonheur de Tindividu.* Cet équilibre final est le maximum de la perfection et \& bonheur. Il est l'objet propre de la morale. La morale, en] effet, est la science des moyens de réaliser cet équilibra, idéal *. ^
En attendant, nous sommes soumis nécessairement aux( oscillations du rhythme : nous n'avançons que pour reculer bientôt après. Mais la rétrogradation elle-même fait partie du progrès : elle en est un moment nécessaire, quoique transitoire. Devant nous se trouve l'état idéal de paix et de moralité ; derrière nous Vétat de guerre où nous sommes encore plongés ; à chacun de ces états correspond un code moral aififérent, car la guerre et la paix ne peuvent avoir les mêmes lois. Notre morale actuelle n'est donc nécessairement qu'un « compromis » entre ces deux codes extrêmes : c'est de ce compromis que nous vivons *. Nous marchons à notre état final à travers des fluctuations terribles, par des alternatives de révolutions et de réactions, de guerres et de paix, qui se succèdent d'après un rhythme de plus en plus lent. Les explosions révolutionnaires deviennent moins violentes , les répressions réactionnaires moins cruelles; « nous marchons donc vers une époque de liberté! « et d'égalité où, les sentiments des hommes étant adaptés! « aux conditions d'existence de notre espèce, leurs désirs \ « obéiront spontanément à la grande loi économique de j <c l'offre et de la demande, qui prendra alors le nom de ( « justice. » ^
Qu'est-ce en définitive que cette justice finale, sinon l'expression dernière du principe premier que nous avions posé : la permanence de la force? C'est cette permanence ' qui s'exprime et s'annonce en quelque sorte par le mou- \ yement et ses rhythmes alternatifs ; c'est elle qui doit un jour se révéler clairement par l'équilibre et l'harmonie '.
IV. — A l'évolution nécessaire de Thumanité, conséquence de l'évolution du monde, correspond dans l'indi-