‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 74 sur 138 · îor, évoL, p · texte numérisé non relu

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en plus définitif. Une nation est-elle incapable de se conformer aux conditions nécessaires de l'existence sociale, elle disparaît dans la lutte pour Texistence ; voilà ce qu'on pourrait appeler une sanction. Quant aux individus, la sanction est sans doute, pour M. Spencer comme pour Gh. Darwin, dans la peine causée par la contradiction entre Tacte nuisible ou personnel et les intuitions générales ou tendances durables que l'hérédité a accumulées en nous.

C'est par ce^ nécessités intérieures et extérieures, qui prennent en nous la forme de l'intuition morale et du sens moral, que M. Spencer espère pouvoir remplacer tout à la fois le principe mystique âe l'obligation morale et le principe trop ambigu de l'utilité, dont, selon lui, Bentham n'a ) nullement fourni la justification.

YI. — Dans la politique, la théorie de l'évolution aboutit chez M. Spencer à un libéralisme plus grand encore que chez Stuart Mill et chez Bentham.

Gomme Bentham, M. Spencer croit que le gouvernement ? est un mal nécessaire. Le gouvernement est l'ensemble des moyens de contrainte qui font échec aux penchants anti-sociaux. Ges moyens maintiennent l'équilibre entre les conditions de la vie sociale à un moment donné et les

{)enchants traditionnels, vestiges d'un état social antérieur : e gouvernement est donc une fonction corrélative de l'immoralité de la société. Le développement dû sens moral, entendu à la manière que nous savons, amène graduellement la chute des institutions coercitives. Le respect de l'autorité décline à mesure que croît le respect des droits de Vindividu. Si ce respect était parfait, le gouvernement serait nul.

La seule utilité du gouvernement et sa vraie fonction, c'est la protection des gouvernés par la justice. Si le gouvernement montre de l'incapacité dans celte fonction, cela tient surtout à ce qu'il y ajoute d'autres fonctions qui ne sont pas vraiment les siennes. La loi de la spécialisation des fondions^ oui est une des lois de l'évolution universelle, veut que cnaque tâche soit spécialisée pour être bien remplie. c< En divers pays et en divers temps, l'Etat a rempli « cent fonctions diverses. Il n'y a peut-être pas deux gou- « vernements qui se soient ressemblé par le nombre et la « nature des fonctions qu'ils se croyaient obligés de remit plir ; mais une seule n'a jamais été négligée par aucun : « la fonction de protection ; ce gui prouve que c'est la fonc-

« tion essentielle. » On reconnaît ici une application de la méthode des résidus, chère aux Anglais. En conséquence, « le devoir de l'Etat est de protéger, de maintenir les droits « des hommes, c'est-à-dire d'administi'er la justice. »

Le gouvernement parlementaire est la forme transitoire de gouvernement qui se trouve actuellement la plus propre à remplir cette fonction. « Le gouvernement parlementaire « est bon plus que tous les autres pour rœuvre qu'un « gouvernement doit faire ; il est mauvais plus que tous les « autres pour l'œuvre qu'un gouvernement ne doit pas « faire. » Cette forme de gouvernement offre d'ailleurs un caractère tout transitoire, car elle convient à une société où les mœurs violentes et déprédatoires qui caractérisaient les âges passés n'ont pas encore fait place aux mœurs fondées sur la justice ; c'est la forme où les deux forces du progrès social, l'esprit conservateur et l'esprit réformateur, peuvent le mieux s'affirmer. La force des sentiments conservateurs et celle des sentiments réformateurs expriment, par leur lutte et par la résultante de leurs tendances, le degré de moralité d'une société. Le triomphe des premiers indique une prédominance des habitudes violentes; la victoire des seconds prouve que les habitudes morales et le respect des droits ont acquis la prépondérance. Une société peut être jugée d'après la proportion entre la contrainte exercée sur les citoyens au nom de la loi humaine et l'obéissance volontaire à la loi morale : égalité dans la liberté. Quand la loi morale devient assez forte, la contrainte doit disparaître ; alors tout gouvernement devient inutile et est même un mal; « les hommes ressentent « alors une telle aversion pour les entraves de l'autorité, « ils se montrent si jaloux de leurs droits, que tout gouver- « nement devient impossible. Admirable exemple de. la « simplicité de la nature : le même sentiment qui nous « rend propres à la liberté nous rend libres *. >

Le gouvernement final, répondant à l'équilibre final, qui achèvera V évolution et consommera Vutiîité ou le plus grand bonheur de /ow^,. c'est, selon M. Spencer, une démocratie où la nation sera le vrai corps délibérant, faisant exécuter ses volontés par des délégués chargés de mandats impératifs, de telle sorte que chaque individu se gouverne réellement lui-même. « Nous marchons vers une « forme où l'autorité sera réduite au minimum et la Uberto

h portée au maximum. La nature humaine sera si bien « façonnée par la discipline sociale, si propre à la vie en « société y qu'elle n'aura plus besoin de contrainte exté- « rieure et qu'elle se contraindra elle-même.., La vie de « l'individu sera portée au plus haut degré de compatibilité « avec la vie sociale, et celle-ci n'aura pas d'autre but que, c< d'assurer contre toute atteinte la sphère de la vie indivi- « duelle. Au lieu d'une uniformité artificielle d'après un «moule officiel, l'humanité nous présentera, comme la « nature, une ressemblance générale variée par des ditlë- « rences infinitésimales. » Tout ce qui est une entrave pour l'individu disparaîtra par le progrès de cet équilibre. « De « siècle en siècle, on a aboli des lois tyranniques, et l'ad- « ministration de la justice n'en a pas été atteinte pour cela; € au contraire, elle s'est épurée. Les croyances mortes et <c enterrées n'ont pas emporté avec elles le fonds de mora- « lité qu'elles renfermaient ; ce fonds existe encore, mais c< purifié des souillures de la superstition. » Ce fonds de moralité, pourrait-on ajouter, c'est l'avenir même que le présent porte déjà en soi.

Telle est, en une rapide esquisse, la grande doctrine de M. Herbert Spencer. Cette doctrine, complétée par les analyses de Darwin, nous paraît marquer en quelque sorte le point culminant de la morale anglaise contemporaine. Les systèmes de Bentham et de Stuart Mill tendent évidemment à s'absorber dans le système plus vaste de M. Spencer, qui leur laisse une place en son sein et les complète sans les détruire. C'est donc à tort, selon nous, que les partisans de l'utilité et les partisans de l'évolution continuent à former en Angleterre deux camps distincts. Les points de désaccord entre eux sont plus apparents que réels et ne portent pas sur le fond des choses. Les vérités que contient la vieille doctrine utilitaire se fondront tout naturellement avec celles qu'apportent les systèmes nouveaux. Si la morale de l'évolution rencontre, comme nous le verrons plus tard, des difficultés sérieuses, il n'est pas une de ces difficultés qu'on ne puisse opposer avec plus de force encore à la morale de l'utilité proprement dite. D'ailleurs les hypothèses de l'évolution et de la sélection ont acquis depuis quelques années un tel degré de probabiUté qu'on peut prévoir le moment où elles seront universellement admises, comme Test par exemple aujourd'hui l'hypothèse newtonienne de la gravitation ; il faut

m U UORALE ANGLAISE CONTEMPORAINE

compter avec de telles hypothèses comme avec des fail démontrés ou prochainement démontrables. Il devienj alors aussi absurde de vouloir construire sans elles un sys lèaie de morale, qu'il le serait de construire uo systèm* d'astronomie en supposant les astres immobiles ou la tem tournant autour du soleil. Aujourd'hui, les vrais représea- Umls d'une morale ralionuellcment ulililaire ne sont plu* le» penseurs timides qui se font l'écho affaibli des Benlbani ou des Stuarl Mill ; ce sont les Darwin, les Spencer et ceux qui a'bé.^itent pas à suivre ces maîtres dans la voie nou-^ vello qu'ils ont frayée.

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