MÉTHODE INDUCTIVE ET MÉTHODE INTUITIVE
Opposition de la méUiode inductire et de la métlioiio intuitive, correspondant à ropposition de la morale naturaliste et de la morale rationaliste. — Importance du probl6me.
I. — Deux parties dans la méthode morale : partie supérieure, qui détermine le principe de la moralité; partie inférieure, qui détermine les applicali^ne de ce principe. — Accord progressif de l'école inducUve et de l'école intuitive pour la partie inférieure. — Kfile croissant qu'elles attribuent l'une et l'autre A. la déduction. U. — Désaccord final des deux méthodes dans la détermination dv principe de la moralité. — Comment la méthode induclive prend pour principe un fait découvert par tnducltdn, par exemple le désir du bonheur ou du bien-être. — (Comment la méthode a priori preud pour principe une idie, objet de Vintuilion : le bien et le devoir. III. — Difûcultés que rencontre Stuart Uill quand il veut établir par induction son principe de la moralité. — Passage non iuslifié de ce qui est désiré à ce qui est désirable. — Méthode supérieure de H. Spencer. — Vaste système d'induction embrassant le monde entier et dont il déduit ensuite la morale humaine. — - Comment, au lieu d'invoquer de simples faits observables, l'école inductive a le tort de s'appuyer, comme l'école adverse, sur des hypothèses métaphysiques, — Une dcrnlùre remarque sur les deux méthodes.
L'opposition de la a norale inductive > et de la mo- • raie intuitive a, sur laquelle insiste si souvent l'école anglaise contemporaine, ne recouvre pas seulement une q lestion do méthode qui intéresserait le logicien et le
savant; elle enveloppe deux conceptions contraires de l'ensemble des choses et de cette môthode générale que suit, pour ainsi dire, le progrès même de l'univers. L'an- / lilhèse de l'induction et de l'intuition ne se ramone-t-elle pas à l'opposition du naturalisme et de l'idéalisme ? Selon . te premier do ces systèmes, c'est la nature qui produit el\ règle l'esprit, s'élevant peu à peu, par une sorte de marche inauctive, du fait sensible à la loi intelligible, de la matière à la pensée, et tirant ce qui doit être de ce qui est. Selon la seconde doctrine, au contraire, la nature visible n'est pas tout; au delà ou plutôt au fond de la nature même, il est quelque mystérieux principe qui explique et règle révolution universelle et où doit être cherché le dernier mot du monde. Le monde — cette doctrine raffirme — a un sens, un but; on n'a pas tout dît quand on a dit : Cela est, car ce qui est se déduit sans doute de ce qui doit être ; ia réalité aspire vers un idéal où elle trouve sa vraie explication.
Aussi, tandis quo la morale inductive est essenti élément ' la morale naturaliste, tandis qtjjelle s'eflbrce d'invoquer seulement des faits et des lois physiques, la morale intuitive, au contraire, est la momie idéaliste, qui admet en elle des éléments supérieurs à toute lot purement physique et à tout fait sensible. Là, c'était le fait érigé en loi; ici, c'est la loi conçue comme précédant le fait et s'imposant à lui ; là, c'était le mécanisme des désira poursuivant la plus grande somme de plaisirs ; ici, c'est l'idée et la volonté soumettant les désirs et les plaisirs à un but supérieur.
La lutte des deux méthodes et des deux doctrines auxauelles toutes les autres vionnenl se réduire semble toucner de nos jours au moment décisif et critique. Jamais la question n'a été mieux posée ; jamais les solutions n'ont été mieux déduites de part et d'autre. Dans ce problème de la méthode morale, c'est le positivisme et la métaphysique, c'est en quelque sorte la nature et l'idée qui sont, aux prises.
Si les deux méthodes s'opposent ainsi par les principes dont elles partent et la fin à laquelle elles tendent, néanmoins, à un point de vue purement logique, leur dissemblance est moins grande qu'on ne le croit généralement. Nous rechercherons d'abord les points sur lesquels elles s'accordent, afin de restreindre ainsi graduellement le débaU
202 L\ MORALE ANCUISE CONTEMPOItAlNE
[, I. Il y a dans la méthode morale deux parties dis-
tinctes : l'une inférieure, où, les principes étant donnés, il s'agit d'en développer les conséquences; l'autre supérieure, où il s'agit d'établir les principes eux-mêmes. Les expressions de méthode inductive et de méthode ' intuitive, si chères aux philosophes contemporains de
[■ l'Angleterre, sont loin d'offrir toute la clarLe désirable.
[ Veulent-ils dire que la morale doit procéder par indue-
^ lion seulement dans l'établissement de ses pnncipes, ou
;. qu'elle doit procéder aussi par induction dans le develop-
> pement de toutes ses conséquences, de manière à ne pré-
f :senter qu'une longue série d'inductions et de généralisa-
itioos empiriques? Le système utilitaire a d'abord essayé .de se constituer sous cette seconde forme, comme une morale inductiye tout ensemble dans son principe et dans ses conséquences ; mais nous allons voir les utilitaires -rcduire peu à peu cet amas d'inductions à une seule, fondamentale, qui fournit leur principe. — De son côté, la 'morale intuitive a commencé, elle aussi, par se prétendre intuitive tout à la fois dans son principe et dans ses conséquences, de manière à offrir ainsi une longue série d'intuitions ; mais elle a fini elle-même par ramasser tontes ces intuitions en une seule, qui lui sert de principe. L'antithèse des deux doctrines, qui existait d'anord a la fois dans la partie supérieure et dans la partie secondaire de la morale, s'est donc concentrée sur la question des principes, et l'accord tend à s'établir pour le reste entre l'école Inductive et l'école intuitive.
Voyons d'abord comment les deux méthodes adverses se sont réconciliées peu à peu dans la partie secondaire de la morale; nous pourrons mieux marquer ensuite le vrai point de divergence, conséquemment le vrai centre da problème, où devra se trouver un jour la solution.
A l'époque de Bentham, la morale intuitive en Angleterre était encore à la première période de son développement : Shaftesbury, Hutcheson et Hume admettaient une sorte de « sens moral », de « goût moral » , et procédaient moins par intuitions intellectuelles que par appels au sim-
Fle sentiment. La méthode morale, telle que Priée et école écossaise semblent l'avoir conçue, mériterait mieux ce nom d'intuitive. D'après cette école, notre raison aperçoit, par des intuitions immédiates, la qualité bonne ou mauvaise des actions particulières. Je juge que ceci est mal, que ceci est bien, et chacun de ces jugements parti-
culiers, absolu en son genre, ne peut se rattacher ^ aucun jugement unique et supérieur. C'est là, si l'on veut, une morale rationaliste^ mais qui admet une série d'axiomes, de vérités et comme de moralités également premières ou irréductible^^. Reid prend la peine de supputer ces axiomes et rapetisse encore singulièrement la pensée de Price. o II n'en est pas, dit-il, d'un système de a morale comme d'un système de géométrie, o^ chaque « proposition tire son évidence des propositions anté- « rieures... Un système de morale ressemble plutôt à un t système de botanique, collection de vérités qui ae s'en- « chaînent pas les unes aux autres et dans lesquelles « l'arrangement n'a pas pour but de produire l'évidence, « mais simplement de faciliter la conception et de secourir « la mémoire *. »
Ne trouvons-nous pas, dans cette méthode de l'école sentimentale et de l'école écossaise, une insuffisance qui devait provoquer une inévitable réaction ?
Toute science véritable, intuitive ou inductîve, tend à relier les choses entre elles et à établir entre les vérités des rapports de principe à conséquence. La botanique même, dont parle Reid,. est loin d'être une simple et aride énumération : dans ce cas, ce serait un catalogue, non une véritable science. La botanique n'énumère pas seulement, elle classe, c'est-à-dire qu'elle ramène le particulier au général, l'individu à l'espèce. La botanique a fait [Aus encore avec Lamarck : elle s'est efforcée de réduire à 'unité toutes les espèces et tous les genres ; elle a tenté une synthèse embrassant tout le règne végétal et s'étendant jusqu'au règne animal. La morale dont* parle Reid n'est donc pas même une botanique. Il manque à cettel collection de jugements moraux et d'intuitions le prin-l cipe d'unité qu'exige toute méthode scientifique; nous| n'avons ici aue des principes de différence, des axiomesséparés, irréauctibles, absolus; l'analyse n'est point complétée par la synthèse : rien d'un et de général, à quoi on
1. Reid, Ess., V, ch. i. — C'est cette conception d'ane morale pour' ainsi dire axiomaiique qui plus tard deyait prévaloir en France chez Victor Cousin. « La morale , dit-il , a ses axiomes, comme les autres c sciences. ^ Soit donnée Vidée de dépôt, je me demande si celle de « le garder fidèlement ne s'y attache pas tout aussi nécessairement « «pxk ridée de triangle s'attache Tégalitô de ses trois angles à deux • droits. » (Cousin, Cown de Fhist dephîL mod., II, p. 296.) Plus récemment encore, on définira avec M. Jules Simon la méthode morale a l'art d'interroger la conscience morale et d'exprimer clairement les réponses de Toracle »
iOi U MORALE ANGLAISE CONTEMPORAINE
puisse ramener ou dont on puisse tirer la série des prétendus axiomes. La morale devient une sorte de casuistique et de mnémotechnique, comme l'avoue Reid luimême ; elle n'est plus la morale. Oq pourra biea dire qu'elle a pour objet d'interpréter les oracles intérieurs ; mais l'interprétation des oracles, comme disait Socrate, regarde les devins plutôt que les philosophes.
Qu'on ne s'étonne donc pas de la réaction extrême qui se produisit, chez Bentham, contre la doctrine du sens moral ou celle des intuitions morales ainsi entendues.
A un système ahsotu et exclusif Bentham répondit par un système également absolu et exclusif. Sa méthode est purement expérimentale. Elle ne consiste qu'à observer les plaisirs ou les peines et à les comparer entre eux. Les instruments de cette méthode sont le calcul arithmétique, les tables et catalogues des plaisirs, dont Bentham faisait le pendant du tableau des aHinitcs chimiques; un instrument idéal serait cette sorte de <■ thermomètre moral • à l'aide duquel la science des passions ou « pathologie mentale » mesurerait la somme des plaisirs causée chez chacun par chaque objet. — On ne fera pas à Bentham le reproche de poursuivre un idéal trop élevé, mais Elutôt d'être trop terre à terre et de traiter le bonheur umain comme un sac d'écus. Pourlant il a le mérite d'avoir commencé à constituer la morale sur une base scientifique. Le principal défaut de la méthode benthumiste est d'être trop étroite : elle manque de portée, elle ignore les grandes générahsationa. Elle n'observe les faits que pour les comparer entre eux et les évaluer; mais elle ne remonte point de ces faits aux lois qui les engendrent et
; les gouvernent.
Avec Stuart Mill, ta méthode expérimentale cesse de s*en tenir à la simple comparaison des faits, à la simple
' évaluation des plaisirs et des peines. Elle n'observe pas seulement les pnénomènes : elle essaye d'induire véritablement les lois et de s'élever du particulier au général;
^ elle ramène les phénomènes moraux comme les phéno-
' mènes psychologiques à la loi de l'association.
Dès lors, au lieu de se borner à une série d'inductions purement empiriques, Stuart Mill reconnaît que la morale tend par son progrès, comme toutes les autres sciences, à devenir de plus en plus déductive. Le premier principe sera seul obtenu par induction, à savoir le désir universel ' du bonheur ; mais, ce principe une fois établi, on en tirera
par déduction toutes les conséquences qu^il renferme, et la morale finira par former une chaîne de démonstrations supendue à un seul anneau. Elle sera une science inductive dans son principe et déductive dans ses applications.
M. Spencer va plus loin encore : il veut que le premier ! principe d'où se déduit tout le reste ait un caractère de nécessité^ qui se communiquera ensuite à toutes ses conséquences, de telle sorte que l'arbitraire soit exclu du système entier de la morale. Pour cela, il rattache la science des mœurs à la science de l'univers, et le désir du bonheur chez rhomme à la loi suprême du monde : conser\^atîon de Tètre. M. Herbert Spencer est une sorte de Spinoza positiviste, avec cette différence que, approfondissant davantage le principe de la persistance dans l'être, il en tiro celui du progrès dans l'être : toute conservation est une évolution. C'est là l'idée capitale qu'il ajoute aux idées de Spinoza, de d*Holbach et de Volney *.
De son côté, la méthode intuitive tend aussi à réduire la ! morale en un vaste système de déductions, et le principe suprême de ces déductions est analogue à celui de M. Spencer : Tordre universel, qui renferme aussi le plus grand bonheur possible de l'humanité.
Il semble donc que les deux méthodes vont au-devant l'une de l'autre , que le désaccord tend à se concentrer sur un seul point ; mais ce point essentiel , c'est le genre de nécessité qui appartient au premier principe d'où se déduit la morale. Les uns y voient une simple nécessité de fait, par conséquent une nécessité physique; les autres y voient une nécessité de droit et de devoir, une nécessité proprement morale.
En un mot, la méthode inductive tend à se changer en f une méthode déductive qui tire d'un premier principe, seul obtenu par induction j toutes les conséquences qu'ilrenferme ; et cette méthode même se confond partiellement avec la méthode dite rationnelle , qui déduit d'un premier principe, seul obtenu par tw^mrton, toutes les conséquences qu'il renferme ■. C'est donc à ce premier principe, où vient se concentrer le débat, que nous devons remonter; c'est lu vraiment que s'opposent l'école empirique et l'école intuitive.
i . Sur d*Holbach et Volney, voir notre Morale cTÉpicw^e. 3. La morale a posteriori est une morale inductive-déductive; la moralCf a priori est une morale intuitive-déductive.
. II. — Pour que le premier principe des déductions morales ne noue fuie pas sans cesse, il faut un point fixe auq^uel nous puissions l'attacher et qui exclue tout arbitraire. Mais ce point fixe à son tour, qu'il importe de déterminer avec une précision scientifique, peut être représenté de deux manières : il peut être un fait d'expérience ou une idée conçue par l'esprit comme supérieure à l'expérience.
Dans la première hypothèse, qui est celle de l'école anglaise, la méthode morale suspend toutes ses déductions à un fait donné empiriquement. Par exemple, le désir , du bonheur est un fait. Ce fait étant posé, on en déduira i les conditions, et on obtiendra ainsi une science du bon- .' heur. On ne commencera pas par dire que le ijonheur doit être désiré, ou qu'il est désirable, mais qu'en fait il est désiré. Ce premier désir une fois posé en principe, les ; moyens de le satisfaire deviendront désirables, et l'idée ' de nécessité s'introduira alors dans la science des mœurs, sans exprimer autre chose que ce qu'elle exprime dans tou- ; tes les autres sciences, à savoir lanécessité des moyens pour les Ans et des causes pour les effets. Telle serait une morale vraiment positive, analogue aux autres sciences expérimeDta,les, étudiant comme elles des relations constantes et nécessaires, avec un fait d'expérience pour point de départ. La proposition fondamentale de la morale ne serait que la traduction de ce fait; elle n'exprimerait pas encore un rfenotr; elle n'exprimerait pas non plus un simple pouvoir; elle ne dirait pas : Tu dois vouloir ceci, par exemple la tempérance , ou : Tu peux vouloir ceci ; mais , elle dirait ; En fait, tu veux ceci, à savoir ton plus grand bonheur; or il faut des moyens pour l'obtenir, et la tempérance fait partie de ces moyens; donc, logiquement, tu dois vouloir la tempérance. ■ — Le mot doit ne signifierait que l'accord logique de la conséquence avec le principe.
L'autremorale, au contraire, ne relèverait pas simplement d'uD fait réel, mais d'une idée qui n'est pas encore réelle et qui cependant doit être réalisée pour elle-même et non
filus comme un moyen pour autre chose. En un mot, au ieu d'un devoir dérivé et simplement logique, comme lorsqu'on dit que pour se guérir de la fièvre on doit prendre de la quinine, on aurait un devoir primitif et absolu, un devoir moral, s'imçosant à la volonté par lui-même . et non en Terlu d'un fait antérieur dont il serait la conséquence.
DE LA MÉTHODE MORALE . i07
La première méthode aboutit à une morale de fait, la . seconde à ime morale de devoir proprement dit
Telle est en effet la forme dernière et exacte que le problème tend à prendre pour les deux écoles. Stuart Mill dit qu'il faut rattacher toute la morale à un principe qui ne soit pas arbitraire, mais qui soit réellement « justifié i>.. Dans les arts purement physiques, comme Tart du maçon] ou du médecm, cette nécessité se fait rarement sentir/ parce qu'en général personne ne nie que la fin pour-| suivie ne soit désirable. Dans Tart moral, au contraire,) on propose plusieurs fins à la fois ; il faut donc décider entre elles et ne pas « abandonner les fins que doit pour- « suivre Tact de la vie ou de la société aux vagues sug- « gestions de Tentendement livré à lui-même, intellecliis « sibi permissus *. » — « Il doit exister, ajoute Stuart Mill, « quelque étalon, quelque modèle ou type universel serc vaut à déterminer le caractère bon ou mauvais, d'uue <( manière absolue ou relative , des fins ou objets da € désir. » Et il ne peut exister qu'un seul type de ce genre, car, s'il y avait plusieurs principes supérieurs de con- « duite,la même conduite pourrait être justifiée par un de « ces principes et condamnée par un autre, et il faudrait « quelque principe plus général qui pût servir d'arbitre « entre les autres *. » i
La question de la méthode morale étant ainsi élevée à la hauteur d'un problème où toute la philosophie est engagée, j voyons la solution qu'en donne l'école de Stuart Mill. ^
IIL — C'est par une induction que Stuart Mill essaie de justifier le principe suprême de la morale, « La seule preuve « qu'on puisse fournir qu'un objet est visible, c'est que « les gens le voient réellement. La seule preuve gu'un « son peut être entendu, c'est que les gens l'entenaent; « et ainsi de suite pour les autres sources de notre expé- « rience. De même, j'imagine que la seule preuve que quelc que chose est désirable, c'est que Icsb gens en réalité la « désirent... »
Ici se montre une première difficulté. Le mot visible et le mot désirable ont-ils un sens analogue ? Dire que le soleil est visible^ c'est simplement dire qu'il peut être vu ; dire que '
i. UHlitar^t ch. L