‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 86 sur 138 · Logique, II, 558, £59^ trad. Peisse · texte numérisé non relu

Logique, II, 558, £59^ trad. Peisse

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Ajoutons que le bonheur, en supposant qu*il ait prouvé,;^ par une induction tirée des faits, son droit à être un critérium moral, n'a pas par cela seul prouvé qu'il soit le critérium unique. « Pour le faire, dit lui-même Stuart « MiU, il semblerait, d'après la même règle, nécessaire de ' «montrer non-seulement que les gens souhaitent le « bonheur, mais aussi qu'ils ne souhaitent jamais autre « chose. Or, il est palmble qu'ils désirent des choses qui, « dans le langage orainaire, sont tout à fait distinctes du a bonheur. Ils souhaitent, par exemple, la vertu et l'ab- « sence de vice non moins réellement que le plaisir et l'ab- « sence de douleur. Le désir de la vertu est un fait moins « universel , mais aussi authentique que le désir du bon- « heur. Et de là les adversaires du critérium utilitaire se « croient le droit de conclure que les actions des hommes « ont d'autres fins que le bonheur, et que le bonheur n'est a point le critérium de l'approbation et de la désapproba- « tion. » Pour ramener toutes les fins, poursuivies au bonheur, la doctrine utilitaire invoque alors une nouvelle induction par laquelle elle pose le second principe qui lui est nécessaire. Chacun désire le bonheur : voilà la première induction. Chacun ne désire que le bonheur : voilà la seconde.

Toute la psychologie anglaise a pour but de montrer^ sous ■ le désir apparent de fins autres que le bonheur , le désir réel du bonheur même* Mais ici encore, pourra-t-on dire,

?ue prouve la méthode inductive ? Simplement la possi- ] ilité de désirer le bonheur en croyant désirer autre j chose, la possibilité d'être égoïste en croyant être désintéressé ou en paraissant l'être. De là à dire qu'en fait régoïsme est universel et que le désir de son propre bonheur est l'unique mobile des actions humaines, il y a . une distance que la simple induction n'a pas franchie.

M. Spencer a senti l'insuffisance de la méthode inductive, telle que la pratiquaient les Stuart MiU et les Bain. Il a employé une méthode vraiment nouvelle et d'une hardiesse extraordinaire. Nous venons de le voir, une ou plusieurs inductions détachées ne peuvent fournir que des possibilités et des probabilités ; elles ne peuvent pas atteindre le fond des choses ; elles ne peuvent pas dire formellement : Cela est^ ou : Cela n'est pas. En donnant pour base à la morale des inductions trop étroites , les prédécesseurs de Spencer ne semblaient donc là fonder que sur de simple© possibilités, non sur des réalités. C'est qu'ils avaient la vue

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210 LA MUItALE ANGLAISE CONrEML'ÛRAINS

Irop courte. Pour celui qui embrasse un horizon assez vaste, il y a un point où le possible tend à se confondre avec le réel et où l'induction fournit des probabilités si grandes qu'elles équivalent presque à des certitudes. En efiet, supposez une série d'inductions capable de rendre compte de toute la chaîne des phénomènes ; supposez que ces inductions se complètent lune par l'autre tout en se tenant Tune

, l'autre, et qu elles forment ainsi un système ; supposez que rien ne les contredise, que tout s'y ramène au contraire, qu'elles puissent enfin expliquer le monde entier et noua expliquer nous-mêmes. L induclion, quand vous retendez ainsi à tout l'univers, ne donne-t-elle donc encore qu'une simple possibilité ou plutùt ne tend-elle pas à égaler la réalité même? Ne pourrait-on pas dire que ce qui sépare logiquement l'hypothèse de la réalité, c'est une simple affaire d'extension, et qu'une hypothèse qui envelopperait l'univers entier comme en un immense réseau, sans laisser inexpliqué un seul phénomène, serait la plus sûre des vérités? Ainsi l'induclion, à force d'universahté, finirait par devenir certitude ; une synthèse assez vaste finirait nar

'atteindre le fond des choses. Cette synthèse universelle , tel est ridéul auquel aspire M, Spencer. Sa méthode consiste à construire tout l'univers avant d'en déduire ce qu'est la moralité humaine. Il n'y a pas de lois pour l'homme seul, et sa conscience n'est en quelque sorte qu'un résidu de la conscience universelle. Désir invincible du bonheur ou du bien-être, obéissance spontanée aux instincts héréditaires, autant de choses qui ne sont plus de simples possibilités, mais des nécessités absolues; autant de choses qui se déduisent des lois mêmes de l'univers et finissent par se ramener à la tendance primitive de l'être à persévérer dans l'être.

On voit la grandeur de cette méthode nouvelle, qui ne traite plus l'homme que comme la partie d'un tout et cherchée embrasser le monde avant de revenir, par un long circuit, à l'humanilé. Nous n'objecterons pas à M. Spencer que ses vastes hypothèses sont contes taliles. Pour notre compte, nous ne les contestons pas, au moins dans leur ensemble ; seulement esl-il bien sûr qu'elles enveloppent en effet tout l'univers, qu'elles nous rendent compte de tout, qu'il n'y ait rien de plus? tenons-nous bien le monde dans le creux de notre main? M. Spencer admet un 1 inconnaissable n , et il s'empresse de reléguer ce je ne sais quoi hors de notre univers, bieu loiu et bien haut-

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mais rinconnaissable est-il si loin de nous, ne le rencontrons-nous pas au fond même de notre pensée? Peut-êtredonc ce grand inconnu agit-il sur nous, comme ces astres, invisibles au télescope gui cependant manifestent leur présence en troublant le cours des astres visibles ? Telle perturbation qui se produit dans les actions humaines, telle déviation qui les entraîne hors de la ligne des instincts et des intérêts, ne doit-elle point être attribuée à cette cause mystérieuse, idéal ou réalité, vérité ou chimère? En ce cas, on pourrait dire que la méthode de M. Spencer en morale ressemble parfois à celle d'un astronome qui ne s'occuperait que des astres visibles et négligerait entièrement l'étude indirecte de ceux que l'œil ne peut saisir à travers l'immense espace.

Dans le simple parallèle que nous établissons ici entre ' les méthodes a pnori et a posteriori^ nous n'avons point encore à décider entre elles ; seulement nous conclurons qu'en somme elles aboutissent toutes deux à une conception métaphysique non susceptible de preuve rigoureuse : Tune affirme, l'autre nie; mais la négation n'est-elle pas toujours une affirmation déguisée? Des deux adversaires, l'un croit voir quelque chose là où l'autre refuse de rien J voir; le premier est peut-être halluciné, le second est peut-,' être aveugle. Qu'y a-t-il au fond de la réalité ? est-ce un ' mécanisme où chaque rouage n'existe que pour soi ? est-ce une vivante activité qui travaille pour quelque œuvre uni-' verselle? le désintéressement n'est-il qu'à la surface, ou au ■ contraire est-ce l'intérêt et l'égoïsme qui sont transitoires et accidentels? La « physique des mœurs », dans la mesure même où elle exclut toute hypothèse sur le fond des choses ' différente de la sienne propre, enveloppe encore un postulat métaphysique.

Quoique les deux méthodes, en définitive, fassent ainsi l'une et l'autre appel à l'hypothèse métaphysique, nous devons pourtant marquer entre elles une distinction. La méthode intuitive fait tout dépendre d'un seul postulat primitif; que ce principe vienne à manquer, et tout s'écroule. C'est là l'inconvénient des systèmes complètement a prtm; ils sont tout vrais ou tout faux : point ae milieu. Plus ils sont logiques, moins ils sont solicfes, pour peu que l'hypothèse à laquelle ils se rattachent soit contestable. La méthode inductive n'a pas le même inconvénient : un système qui repose sur des faits n'est toujours qu'à moitié ébranlé si plusieurs de ces faits viennent à lui manquer; il peut

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être incomplel, mais dod absurde; il contient un trésor d'observations et d'expériences qui subsistent indépendanitnent de la doctrine où on les a fait entrer : que de choses vraies les alchimistes du moyen i\ge ont découvertes en partant de principes faux? Le système qu'on construit en accumulant les faits ressemble à ces vieux monuments des anciens âges, élevés pierre à pierre, et dont la base reste inébranlable, quoi qu'il advienne aux dernières pierres du sommet; au contraire, le système qui s'appuie sur quelque intuition primitive est comme ces ponts suspendus que construit l'art moderne, où tout vient se rattacher à un seul point, et qu'un seul défaut de construction peut jeter a bas. Sans doute si ce point central était inébranlable, s'il était éternel, alors tout ce qui s'y rattache participerait à son éternité; la série des postulats deviendrait une série de réalités. La logique d'un système dont les principes sont vi-ais, au lieu de lui nuire, fait que tout y respire une même vérité, que tout s'y lie depuis le principe jusqu'aux dernières conséquences, que tout y est harmonieux. Res-

Cndent omnibus omnta, disait Cicéron du système stoïcien. 1 difficile est de trouver ce point inébranlable, et c'est probablement chose îuijjoBaiblB.

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