LA QUANTITÉ DES PLAISIRS, CRITÉRIUM MORAL
MORALE ARITHMÉTIQUE DE BENTilAM
I. — Les plaisirs, objets et fias du désir. — Nécessité et importance, dans la doctrine utilitaire, d'un instrument de comparaison et de choix entre les plaisirs, ou d'un critérium,
IL — Arithmétique hohalb et caiTéRinM de la QUANTrré. — 1* Les principes du calcul moral de Bentham sont-ils antre chose que des
Eostulats. — 2» Les applications de ce calcul sont-elles possibles. — lifûculté d'évaluer mathématiquement la valeur intrinsèque d'un Êlaisir et la valeur comparative de deux plaisirs de même espèce, — ^cherche d'une commune mesure entre les différents caractères du plaisir : intensité, durée, étendue, certitude, proximité, pureté, fécondité. — Lois psychologiques et psychophysiques oui règlent les relations de ces divers caractères avec la vivacité du aésir. m. — Difficulté d'évaluer la valeur comparative de deux plaisirs d'espèce différente. — Peut-on mesurer et comparer mathématiquement les plaisirs intellectuels , les plaisirs estnétiqueSy les plaisirs moraux. — Le nombre, en morale, est-il antre chose qu'une métaphore, au moins dans l'état actuel de la science.
I. — La première formule de la fin morale selon l'école de Bentham : « Chercher le plaisir » , n'offre qu'une apparente unité et doit se traduire par la suivante : ^ Chercher les plaisirs ». Sous l'apparence d'un nombre singulier, nous trouvons un pluriel. Cette seconde formule, à son tour, nous réduit à l'embarras: les plaisirs ne pouvant être tous poursuivis à la fois, il faut choisiri et pour choisir il
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"La iîio'ule arithmétique de Benlham a une importance cap 'aie 'T^'e à la pouulsrilé qu'elle a eue et qu'elle a M.vre en Analelerre. ùa sinpltcile apparente, sa rigueur l^-^jue el mathématique, son caractère pratique et positif luï al'-a'ut radhésioa des espnts qm n aiment pas les ^Péculà'jons néiaphvsiques. L'utilitarisme, chez Bentham, s.'M façonné à la vie moderne, comme il s'était, chez Epcure façonné à la vie antique : on ne peut guère se
figurer de notre temps an utilitaire sans reporter les yeux sur le type tracé par Bentham, type qui ofire, entre autres mérites, celui de l'actualité. Chez les Grecs, la vie de ceux qui se piquaient de philosophie était le plus souvent contemplative : débarrassé des menus tracas do l'existence, qui retombaient sur les esclaves, le citoyen était souvent contraint par la force même des choses à choisir entre ces deux alternatives : ne rien faire, ou penser. L'utilitarisme, introduit par Epicure dans ce milieu, s'y accommoda : ridéal du sage tracé par Epicure n'était rien moins que pratique : du pain et de l'eau pour être heureux, c'est vraiment trop peu ; si, par certains côtés, l'épicurisme se rapproche davantage delà réalité, par d'autres il touche trop au stoïcisme. Comme l'idéal de liontham est bien plus approprié à notre vie moderne ! De notre temps, l'homme est forcé d'être pratique; or, être pratique, c'est d'abord savoir conapler. Savoir compter, voilà donc quelle sera la science suprême. Mais, pour pouvoir compter, il faut réduire le plus possible toutes les choses de la vie en quantités : pourquoi ne pas y réduire le bonheur? L'utilitarisme en quelque sorte mercantile de fientham est ainsi très-conn)rme à la direction moderne de la vie commune, qui est si souvent une vie mercantile, surtout en Angleterre. 11 n'est pas de science plus répandue que- l'arithmétique ; faire reposer un système sur cette science, c'était évidemment lui donner une base solide, c'était lui imprimer un caractère à la fois très-positif et très-attrayant.
De même que la morale de Bentham, en tant que populaire et pratique, mérite la plus grande attention, elle la mérite encore au point de vue théorique. Le critérium de la quantité est peut-être, en dernière analyse, le seul dont puissent user les partisans du système égoïste : pour faire du bonheur personnel une Qn, il faut en faire un compte, une somme. L'utilitarisme arithmétique apparaît ainsi, dans l'histoire de la morale égoïste, comme le seul qui se montre logique et conséquent d'un bout à l'autre. Nous devons donc soumettre à une étude presque minutieuse cette forme primitive de l'utilitarisme anglais, la développer jusqu^u bout, la perfectionner même, s'il est besoin, avant de la rejeter.
Le plaisir, une fois soumis par Bentham au critérium de la quantité, peut-il nous suffîre et possède-t-il les vrais caractères de la &a suprême ?
Ktt nifmier lieu, le critérium de la quantité n'est autre tfhiv* qu'un postuùt. Il suppose en effet deux propositions „'u: uo ^>Hf ni évidentes ni démontrées, l'une relative à la iuili:rc «lu plaisir, l'autre à sa valeur finale : 1° La tpjanlité n-^il loHs lus éléments du plaisir. 2° La quantité fait toute U valour du plaisir.
U'alKinl, Benthatn ne s'est point donne la peine de déinoiilivrqne tous les éléments du plaisir tombent sous la Un du nombre- En second lieu, quand même tous les éléiiu'ilts du plaisir rentreraient sous les règles de la quantité, il n'en rt-sulterait pas pour cela quo la quantité seule fît la \*U'ur du plaisir considéré comme fin. Est-il donc évident (tue la somme la plus ronde doive être ici la fin la plus liaulo et que le désir, en fait, soit nécessairement proportii'inu'l au chiffre du plaisir, sans considération d'aucun Hutiv l'iôment ? Le caractère de finalité pourrait fort bien s'at tac lier à un plaisir sans s'attacher pour cela exclusive- Hn'nt il telle ou telle quantité de ce plaisir; et dans ce (•as, alors même qu'on aurait calculé la quantité de plaisir, il n on résulterait pas qu'on eût calculé la valeur de la fin. On voit sur quelles présiippositions s'appuie le calcul moral de Bentham. Admettons cependant, par hypothèse, uuf lo plaisir et le désir sont tout entiers réductibles à des nipports de quantité, et examinons la possibilité théorique ou pratique de calculer ces quantités. Faisons plus, et tentons nous-mêmes ce calcul, cette mesure des plaiars, (KtpTjTixiî, dont Platon parlait déjà dans la Protiujoras.
ISfntham nous a présenté son calcul comme uns applirnlion très-facile et très-élémentaire de l'arithmétique à la morale, comme une sorte de eomjjtahilité ba!an(;ant les recettes et les dépenses. Or, de deux choses l'une : ou ce calcul est un procédé empirique et grossier dont les résultats, souvent inexacts, sont toujours variables et discutables, — et alors il n'offre presque rien ni de nouveau ni d'utile; ou au contraire, comme l'ont affirmé à plusieurs reprises Bentham et Dumont de Genève, ce calcul a une véritable portée scientifique : il doit clore les interminables dissensions en morale et en i)olitique; îldoitfixer la valeur finale de toutes choses, et l'idéal du n déontologue », une fois en possession de ce calcul, c'est d'arriver à connaître le bien et le mal moral comme on constate, à l'aide du thermomètre, le froid et lo chaud physiques. — « Une fuis, dit Bentham, qu'on quitte le cercle du vague et du dog- « malisme, tout est harmonieux dans le code moral, qui
LA FIN MORALE. -^ QUANTITÉ DES PUISÏRS 2i7
€ ne comprend qu'un très-petit nombre d'articles^ lesquels « sont applicables à tous les cas possibles et résolvent « toutes les questions discutables. » — « Avant peu, l'obsera vation arrivera à condenser toute la substance de la mo- « raie en un petit nombre de règles, qui deviendront le « vade mecum de chaque homme et pourront être applic quées à tous les cas nécessaires. Un jour viendra que a ces règles se liront sur la couverture des almanachs *. » Pourtant Bentham nous accordera d'abord qu'il n'est pas beaucoup plus facile d'évaluer mathématiquement les plus simples plaisirs que de prédire le temps, et il est bien plus diflScile encore de les comparer entre eux, fussent-ils très-voisins, comme le plaisir de manger telle pomme et le plaisir d'en manger une autre. Que sera-ce lorsque ces plaisirs, d'abord si rapprochés l'un de l'autre, s'écarteront et s'-éloigneront indéfiniment ? Plus seront divers les termes de la comparaison, plus la comparaison, ce semble, sera difficile. Ainsi il deviendra plus difficile d'évaluer le plaisir de manger une pomme par rapport au plaisir de manger une pêche. La difficulté augmentera s'il s'agit de comparer une corbeille pleine de pèches et un plat d'huîtres. Des
{)laisirs du goût, passez à des genres supérieurs de plaisir ; a difficulté augmente encore : en effet, plus les plaisirs sont élevés, plus ils sont amples, féconds, plus ils se manifestent sous des formes diverses. Pour comparer entre eux mathématiquement les plaisirs de l'ouïe, il faudrait faire appel à FacQustique, à la physiologie, à la psychophysique, à l'esthétique, — autant de sciences à peine constituées. Comparer entre eux les plaisirs de la vie est une entreprise qui eût découragé la persévérance de Bentham lui-même^ car il faudrait alors recourir à presque toutes les sciences. Et quant à évaluer mathématiquement 1 s plaisirs de l'intelligence ou du cœur, ce serait là une tâche vraiment infinie et hors de la portée de l'homme.
En outre, une évaluation complète des plaisirs devrait les considérer sous les sept aspects dont parle Bentham : intensité, durée , etc. Mais il est évident que, parmi les plaisirs mis en balance, l'infériorité ne se trouvera pas toute d'un côté; par exemple, l'un des plaisirs ne sera pas à la fois moins intense, moins durable, moins rapproché, moins pur, etc. ; dans ce cas, l'hésitation entre ce plaisir et les autres ne se fût même pas produite, et toute opération