MORALE SEMI- INTELLECTUELLE DE STUART MILL
Comment la morale dn plaisir, chez Stuart Mill, se change en une morale de Tintelligence. — Stuart Mill a-t-il le droit d'invoquer une qualité intrinsèque des plaisirs détachée à la fois de toute idée de quantité et de toute idée de moralité ?
I. — Examen du problème au point de vue de Texpérience. — L'observation constate-t-elie la qtuilité spécifique des plaisirs? !<> Dans les plaisirs moraux, peut-on abstraire la considération de moralité? 2<* Dans les plaisirs intellectuels, ne peut-on pas ramener la qualité soit à la quantité, soit à la moralité? — L'intelligence, condition de la moralité même. 3» Les plaisirs esthétic^ues ne sont-ils pas également mêlés de plaisirs moraux ? — Relation intime du beau et du bon. — Comparaison de la beauté supérieure et de la beauté inférieure. — Du remords esthétique.
r. — Examen du problème au point de vue de la raison. — Les utilitaires peuvent-ils démontrer et expliquer rationnellement la qualité spécifique des plaisirs? — Explication proposée par Stuart MilL — Réduction de la qualité au sentiment de dignité. — Définition morale de la dignité. — DéfmiLion utilitaire de la dignité. — Effort pour perfectionner la théorie de Stuart Mill. — La dignité vient-elle de la conscience que nous avons de notre intelligence ? — Critique de cette conception d*une dignité purement intellectuelle et logique. — Est-il vrai que les plaisirs intellectuels et les plaisirs sensibles, une fois écartée toute idée de moralité, n'ont point de commune mesure? — A quelle condition les plaisirs de Tintelli-
fence acquièrent-ils une valeur c infinie et absolue a ? — Impossiilité de s en tenir à la position intermédiaire prise par Stuart Mill. m. — Impossibilité pratique d'appliquer le critérium de la qualité. — - Recours de Stuart Mill à une sorte de tribunal ou concile utilitaire.
La qualité des plaisirs était un obstacle insurmontable à DOS calculs ; faisons comme les habiles ingénieurs qui tour-
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nent à leur profit les obstacles mêmes et savent se servir, pour faciliter leur .œuvre, des difficultés qui l'entravaient d'abord. Ne pouvons-nous, sans sortir réellement du système de fientham, appeler à notre aide et prendre pour cri-4 térium l'idée de qualité t
I. — Procédons d'abord par observation, avec Stuart Mill ; . nous raisonnerons ensuite. Peut-on découvrir des cas d'ex- ' périence où Tidée d'une certaine qualité des plaisirs apparaisse à la fois, 1<* comme détachée de toute idée de quantité, 2" comme détachée de toute idée de moralité f Si c'est possible, — et telle est l'opinion de Stuart MilI, — il sera , prouvé en fait qu'il y a dans les plaisirs une qualité spéàl figue et que l'utilitansme a le droit de prendre cette qualité i comme critérium.
Voici d'abord les observations sur lesquelles Stuart Mill s'appuie. « Lorsque, de deux plaisirs, il en est un auquel \ u tous ceux on presque tous ceux qui ont l'expérience des « deux donnent une préférence marquée, «ansu êlrepoustés a par aucun senlitnent d'obligation morale, celui-là est le plai-
■ sir le plus désirable ; et, s ils ne l'échangeraient pas contre « n'importe quelle abondance de cet autre plaisir dont leur « nature est susceptible, nous sommes en droit de lui attri- « buer une supériorité de qualité... Peu de créatures hu- < maines consentiraient à être changées en aucun des ania maux inférieurs , moyennant qu'on leur promît la plus « grande somme des plaisirs de la brute ; aucun être intel- « figent ne voudrait être un imbécile, aucun individu insu truit un ignorant; aucune personne ayant du cœur et de la conscience ne se déciderait à devenir égoïste et vile; a quand bien même on leur persuaderait que l'imbécile,
■ Pignorant ou le coquin sont plus satisfaits de leur sort « qireux-mèmes ne le sont du leur. Ils n'échangeraient pas « ce qu'ils ont de plus contre la complète satisfaction de t tous les désirs qui leur sont communs... Mieux vaut être a un homme mécontent qu'un cochon satisfait ; mieux vaut a être un Socrate mécontent qu'un imbécile satisfait. »
Sans doute il est vrai qu'en fait « aucune personne Il ayant du cœur et de la conscience ne se décide a devenir « énoïslo ot vile ■> ; mais est-ce, comme le croit Stuart Mill, indépendamment de toute considération morale ? Lorsqu'on vous propose de devenir un ■ coquin », c'est-à-dire en définitive de sacrifier votre moralité, Stuart Mill est-il bien sur que vous n'éprouviez rien qui ressemble & un sen-
tîment nioralfCe serait contradictoire, ExpérimentalemenlJ , il est impossible de découvrir un cas où, la question de mo-' ralité étant posée, le « sentiment de l'obligation morale », quelle qu'en soit d'ailleurs Toriçine, ne soit pas en môme temps éveillé. Par conséquent , il est impossible de constater par l'observation dans les plaisirs, en tant qu'ils sont moraux, Texistence d'une certaine qualité « indépendante « de tout sentiment d'obligation morale » : cette qualité des plaisirs apparaît toujours à l'œil de l'observateur comme , se confondant avec leur moralité.
En est-il de même dans les plaisirs intellectuels ? Pour4 quoi les préfère-t-on généralement aux plaisirs des sens ? Ne peut-on expliquer cette préférence soit par une supériorité quantitative, soit par une supériorité morale, sans avoir besoin de cette supériorité spécifique et irréductible que suppose Stuart Mill?
« Aucun être intelligent ne voudrait être un imbécile. » D'accord : mais, si vous lui demandez pour quelles raisons il ne le voudrait pas, êtes-vous sûr qu'il invoquera votre qualité spécifique des plaisirs? N'invoquera- t-il pas d'abord la quantité ? En fait, l'imbécile goûte des plaisirs non pas seulement inférieurs en qualité, mais aussi moins intenses, nfoins nombreux et moins durables que ceux de l'être intel- • ligent. L'intelligence, en effet, jouit de la propriété nonseulement de créer des plaisirs qui lui sont propres, mais d'augmenter dans une proportion considérable tous les autres plaisirs. Tandis que les jouissances sensibles sont souvent exclusives des jouissances intellectuelles, les jouissances intellectuelles ne le sont point des jouissances sensi* blés et, loin de là, les aiguisent. Aussi, lorsqu'on est parvenu à un degré élevé de l'échelle des êtres , descendre volontairement vers les degrés inférieurs serait faire, au point de vue même de Bentham, un fort mauvais calcul. a Mieux vaut, dites-vous, être un homme mécontent qu'un « cochon satisfait. » D'accord, et cela vaut mieux même sous le rapport de la quantité. Quoique les compagnons d'Ulysse mis à même, d'après la fable, de comparer en connaissance de cause les plaisirs du pourceau à ceux de ThommOj préférassent les premiers, un partisan de Bentham craindrait, tout comme les autres hommes, d'être métamorphosé en pourceau par la baguette de Circé, la satisfaction de ce pour? ceau fût-elle portée au maximum. Il est en efiet facile de prouver ici la supériorité quantitative des plaisirs humains^
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Tout d'abord, la sensibilité d'un porc est moins délicate et moins vive ; Vintcnsité de ses plaisirs sera doue moins grande. L'intelligence deTanimal, tout entière en fermée dans l'instant ptésent, ne peut ni se rappeler ni prévoir véritablement les plaisirs, qui deviennent une série de sensations agréables non reliées entre elles et n'ayant pour ainsi dire pas de vraie durée. Le défaut d'intensité et de durée, n'estce donc pas déjà beaucoup pour dépiéuier les plaisirs du pourceau et pour les placer au-dessous des plaisirs d'un homme? Par hypothèse, il est vrai, cet homme est méamtmt. Mais le meconteoient n'est pas chose grave ; de plus, il s'accompagne toujours d'une certaine somme de plaisirs, capables de remporter en quantité non-seulement sur ceux du cochou, mais sur ceux des êtres humains qui se rapprochent de ranimai, comme l'imbécile, comme t'igDoraat même.
Ainsi, là oii Stuart Mill voit simplement une affaire de quabté, il y a sans doute aussi une affaire de quantité. Maintenant les partisans de la morale idéaliste ne pourrontils pas soutenir que les plaisirs de l'intelligence offrent en .outre un caractère de moralité proprement dite? — Sans 'doute, diront-ils, un être intelligent n'est pas nécessairement un être moral ; mais, d'autre pari, un être inintelligent est nécessairement privé de moralité. L'intelligence, si elle ne crée pas la moralité, comme le croyait Socrate, en est du moins l'indispensable condition. Aussi , vouloir être , imbécile, vouloir même être ignorant, c'est d'une manière indirecte porter une atteinte profonde à la moralité; au contraire, vouloir acquérir plus d'intelligence, c'est vouloir acquérir plus de moyens d'être moral. Elargir ou rétrécir la sphère de la pensée, c'est toujours en définitive élarçir ou rétrécir la sphère de la volonté. Plus je comprends de choses , plus je suis capable de choisir. Leibniz a dit : L'intelligence est l'àme de la liberté. En ce sens , les partisans de la morale idéaliste pourront affirmer qu'il s'attache aux plaisirs de l'intelligence un vif ■ sentiment d'obligation morale > : je me sens obligé à monter dans l'échmle des êtres, je me sens obligé au progrès ; alors même qu'il me serait indifférent, à tout autre point de vue, de rester à un degré de l'échelle ou à un autre, de comprendre un peu plus ou un peu moins, il ne saurait m'ëtre indifférent d'être près ou loin de cet idéal moral placé au sommet de l'échelle, dont choque degré franchi par mon intelligence rapproche ma volonté. Des-
cendre, ce serait déchoir moralement; tomber dans Tinbécillité complète ou dans cette imbécillité partielle qu'on appelle l'ignorance , ce serait une faute; se métamorphoser soi-même en pourceau, ce serait un suicide.
On le voit, ce n'est pas chose facile, quoique Stuart MiU semble le croire, de prendre en auelque sorte sur le fait cette qualité des plaisirs qui nous tes ferait poursuivre, en premier lieu sans être poussés par aucune considération de quantité , en second heu a sans être poussés par aucun m sentiment d'obligation morale » .
> Il y a pourtant une classe particulière de plaisirs, oubliée
})ar Stuart Mill , qui aurait pu lui fournir des faits en àveur de sa thèse : ce sont les plaisirs esthétiques. D'une S art, en effet, comment réduire en quantités ces plaisirs si i élicats et si supérieurs aux rapports grossiers des nom- : bres? D'autre part, comment y voir quelque chose qui ressemble à la moralité des idéalistes? Resterait donc enfincette qualité pure et simple dont parle Stuart Mill.
Pourtant, si au premier abord les plaisirs esthétiques' semblent dépouillés de tout caractère moral, les idéalistes ne pourront-ils soutenir que c'est une illusion? Nous sommes en ce moment dans le domaine de la simple expérience ; nous discutons les faits, non les raisons des faits. Or, à ce point de vue encore extérieur, un sentiment moral ne se mèle-t-il pas toujours en fait, quelle qu'en soit la raison et la valeur, aux plaisirs esthétiques ? — L'existence de ce sentiment apparaît dans le contraste des plaisirs esthétiques avec les plaisirs sensibles. Supposez que je^ sois contraint de choisir entre la lecture de beaux vers et une partie de chasse : je suis, par hypothèse, capable de sentir vivement la beauté des vers et capable aussi de goûter vivement le plaisir de la chasse. Il est très-possible , selon la remarque de Kant, que je préfère la partie de chasse : ce qui n'aurait pas lieu si, comme le croit Stuart Mill, il existait une qualité inhérente aux plaisirs supérieurs <iui les rendrait non-seulement plus estimables, mais aussi plus désirables. — Après avoir sacrifié ainsi le plaisir esthétique, éprouverai-je simplement ce regret banal qu'on éprouve lorsque, forcé à choisir, on n'a pu prendre de deux cnoses qu'une? n'éprouverai-je pas une sorte de regret moral et comme un léger rémoras? n'aurai-je pas le sentiment d'avoir délaissé un plaisir vraiment moral et d'avoir enfreint, pour ainsi dire, un devoir esthétique? Si le spectateur ou le lecteur se sentent moralement tenus de con-
tu LA MORALE ANGUISE CONTEMK»KAI\E
'naître e\ de conlemjaer la beauté produite par Ihris^e^ l'arti-te liii-iu**me se sent obligé à la produire, e: i .i pr>durt- *^(»iî> sîi l.tnne ia p:u5 parfaite. Le senLzie^t n^ril spnir^-i aii^s- eL-Li^er cj 02 ie croit à cette sc.r.e ae r-i-s- U^ *i' CL ^-- '^ ^t Lr:>.e :>ir rdéal? L artis*^ et ia-çnt in'-j. - • ■ ■ ^•■fi:- ^- li.-"':-^-- c^ 1^^ supérieure q-zi i':rzT ,.- - ' ^ ^ ui if >i:. 1 It-:^ le bien, et (i:at les *. '^ -. , ^ ^ -T e''*L~'''tirii55ent comme in:'r>?s-
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