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beauté n'a aucun caractère moral et n'éveille aucun « sen- f timent moral »; elle ne vaut que par une certaine qualité des plaisirs qu'elle produit. — Non, la beauté a pour nous une valeur morale, valeur qui devient plus évidente à la réflexion intérieure. En définitive, si l'on peut nier que ce qui est beau soit toujours bon, on ne peut nier que ce qui est bon soit toujours beau; bien plus : la bonté et la beauté, ' à leur degré suprême, s'identifient; si donc il est un point où le beau et le bon semblent coïncider absolument, et tant d'autres points où ils se touchent, quoi d'étonnant à ce qu'ils ne puissent jamais offrir une entière divergence, à ce . qu'on ne puisse jamais établir de distinction absolue entre les sentiments moraux et les sentiments esthétiques?
Pour que la théorie de Stuart Mill fût confirmée en fait» • il faudrait trouver un cas où, d'une part, la quantité de deux plaisirs fût exactement la même (ce qu'il est impossible de connaître), et d'autre part où il ne s'attachât à aucun de ces plaisirs le moindre sentiment moral. Or non-seulement on ne peut découvrir un tel cas, mais en- • core le chercher c'est aller contre les lois de l'esprit posées . par l'empirisme lui-même. La grande loi qui, d'après la philosophie anglaise, domine tous les phénomènes mentaux, n est-ce pas la loi d'association? Or, puisque tout est lié, associé dans l'esprit, puisque toutes les idées s'attirent , et se confondent sans cesse, ne peut-ou supposer, en vertu i même des théories empiristes, qu'à toute idée de plaisir; supérieur la simple habitude, à défaut d'autre chose, a: lié une idée morale qui, par son contact, la transforme et' lui donne cette « qualité » que Stuart Mill prend pour, une i supériorité intrinsèque »? On pourrait ainsi invo-, quer les lois mêmes que les empiristes ont établies. Puis-| qu'ils sont forcés d'admettre dans l'homme, comme un' rait indéniable, le sentiment et l'idée de la moralité, n'oublions pas que cette idée et ce sentiment jouissent comme tous les autres, d'après leur théorie même, de la propriété de s'unir et de s'associer à d'autres. D'une union de ce genre pourrait provenir le sentiment si clair de supériorité propre à certains plaisirs. En tout cas, ce que Stuart Mill place dans les plaisirs mêmes leur vient de plus haut ; la valeur qu'il leur attribue, ils l'empruntent à une idée de moralité. Cette qualité dont il nous parle semble donc être surtout une supériorité morale, et ce qui est proprement moral est rejeté par un utilitarisme conséquent.
i\C, LA MORALE ANGLAISE CONTEMPORAINE
) Ainsi donc, tout ce qu'on ne peut, d^ns les plaisirs, expliquer par la quantité, il semble qu'on peut 1 expliquer par la moralité ; ce qu'on ne peut expliquer par la moralité, on l'explique sulïisiimment par la quantité. La notion vague et occulte de qualité se trouve ainsi exclue par la force même des choses : elle a le très-grand défaut d'être superflue. Toute explication dont on peut se passer est bien près d'être rejetée, La nature, d'après la science moderne, économise les forces et tend toujours à produire le plus grand résultai possible avec la plus petite dépense de force possible; la pensée humaine, elle aussi, économise les idées; elle s'efi'orce d'arriver à la plus grande vérité possible en invoquant le moins de raisons possible : les raisons suffisantes sont toujours les vraies. La position que prend chez Stuai-t Mill la aoctrine utilitaire est donc singulièrement embarrassée : placé entre fientham et ses adversaires, voulant aller plus loin que le premier, n'osant aller si loin que les seconds, ne se contentant point de l'idée simple de quantité, ne pouvant pas parler de moralité, il est réduit à chercher une idée intermédiaire et vague, à construire un système moyen, timoré, provisoire, qui semble manquer à la fois de cohésion et de largeur. Au point de vue de la pure expérience, nous n'avons trouvé aucun fait qui coofirme ce système.
II. — Passons du domaine des faits dans celui des raî- Bons. Stuurt Mill n'a pu démontrer a posteriori l'existence d'une qualité des plaisirs indépendante de la moraliié; pourra-t-il démontrer a priori celte existence? , Sluart Mill, après avoir cru constater cette qualité des plaisirs , cherche en ces termes h l'expliquer : « Ce qui
• exprime le mieux, dit-il, la répugnance qu'éprouve un
■ être doué de facultés plus élevées à tomber dans ce qu'il
■ Bont être un degré d'existence moins élevé, c'est un ( Bonliuient de dignité que possèdent tous les êtres hu-
• mains, sous une forme ou sous une autre... Pour ceux
■ c\iB7. qui ce sentiment de dignité est puissant, il forme « une narliu si essentielle de leur bonheur, que rien de.ce a qui entre on lutte avec lui ne saurait, si ce n'est momen-
■ tiinéuiunt, leur être objet de désir >. » Voilà la question
I. Vlilil: ch. II. — La doctrine de Sluart Mill est avec quelques
' Minrvi'H ar,i:rptèt> par M. Janei dans sa Morale. M. Janet admet le prin-
* ilii liiiiilinur par une sorte d' « Pndémonisme ralionnel. • ■ l.'eireur
-tlIllKlrea, dlt-11, n'est poa d'avoir proposé le bonheur conua»
transportée au sein même de l'esprit et, sous la (orme nouvelle qu'on lui donne, devenue plus pressante encore. Stuart Mill a-t-il le droit de mettre en avant la dignité humaine? Dignité est un mot vague, qu'il importe de rendre plus précis. Pour les moralistes de l'école de Kant, ce mot exprimerait la valeur absolue de la personne libre ; j'ai le sentiment de ma dignité signiQerait : Je sens que ma personnalité est infiniment respectable à la fois pour les autres et pour moi-même; je sens que je porte en moi quelque chose qui a une valeur sans condition, et qui, par conséquent, n'est plus un simple moyen, mais une fin précieuse en soi. — Or, par essence, la doctrine utilitaire est la négation même de tout bien absolu : il est donc impossible k Stuart Mill de donner au mot de dignité une telle signification, qui supposerait que la personne humaine, au lieu d'être subordonnée à une fin extérieure, à une utilité, est une fin par elle-même et pour elle-même ou, comme disait Kant, une « fin en soi »•
fia des actions humaines, mais de s'être trompés sur la déflniliou du bonheur. Le bonheur n'est pas, comme le prétend Bentham, la plus grande somme de plaisir possible : c'est le plus haut état d'excellence
Sossible, d'où résulte le plaisir le plus excellent. La doctrine du on heur fournit une règle qui ne se trouve pas dans la doctrine da plaisir, et l'on peut consentir à la première sans tomber dans la seconde. » C'est à peine si quelques nuances séparent ici la pensée de Stuart Mill et chI*^ du philosophe français, qui s'accordent tous deux à critiquer Bentham. Le princwe de CexceUence est bien l'analogue du principe de la qualité et de la aignité, proposé par Stuart Mill; mais de deux cbosea Tune : ou ce principe désigne une excellence morale, qui ne se mesure pas au bonheur, et alors il s'absorbe dans la moralité ; ou il désigne une excellence purement intellectuelle ou sensible, et alors comment làire de cette excellence une fin obligatoire? Nous aurons ainsi, soit le twnheur au sens utilitaire, soit la moralité.
Les considérations suivantes de M. Janet ont une analogie frappante avec les pages de Stuart Mill que nous avons citées, et elles nous paraissent sujettes aux mêmes objections : • Qu'il y ait dans l'idée de bonheur, comme dans l'i lée de bieh, un élément essentiel et absolu qui ne se mesure pas par la sensibilité de chacun, — (Stuait Ifill rejetterait le mot absoiu)^ — c'est ce qui résulte des jugements portés par les hommes en maintes circonstances. Soit par exemple un fou animé d'une folie gaie et joyeuse, n'ayant pas conscience de sa maladie et se jugeant lui-même le plus heureux des hommes. En jugeons-nous comme lui? Le trouvons-nous véritablement heureux? Evidemment non-, car nous ne voudrions pas échanger notre sort contre le sien ; nul ne voudrait d'un tel bonheur ni pour lui-même, ni pour ses amis, ni pour ses proches; nous n'en voudrions pas lors même que nous serions assurés de perdre toute conscience de notre état actuel, et lors même que nous n'aurions pas conscience du passage d'un état à l'autre. » (Motxile, p. 99.) — N'y a-i-il rien de • moral » dans le sentiment qui nous empêcherait d'échanger une vie malheureuse contre un bonheur de fou? Dès lors, n'y a-t-il point là quelque cercle vicieux? Il nous semble que ces positions mixtes, comme celle dé Stuart Mill, sont bien difficiles à garder.
248 LA MORALE ANGUISE COISTEMPORAIISE
'- Le mot do dignité s'emploîa vulffiiirement daus un autre sens : au lieu de signifier la valeur de lu ptjrsouuB eu ellemême, il signifie la valeur d'une fin à laquelle elle sert, d'une fonction qu'elle exerce et d'un rang qui lui est assi-
tné. C'est là le sens en quelaue sorte extérieur du mot de ignité, sens emprunté à des considérations de finalité externe ou d'utilité. C'est aussi le seul sens dans lequel ont droit de l'employer les utilitaires et, en général, tous ceux qui n'admettent pas la volonté raisonnable comme une fin précieuse par eUe-œéuie. Mais alors, à quoi reconnaître celte dignité de fonction et de rang? — Ici encore, procédons par analogie. A quoi reconnalt-bn qu'une fonction publique a plus de dignité qu'une autre? Ëvidem-
jment, au point de vue utilitaire, ce ne peut être que d'après ses avantages pour l'individu ou pour la société. La mesure de la dignité ainsi entendue pour l'individu est l'utilité, et la mesure de l'utilité ne peut être que la quantité des plaisirs ; voilà donc la prétendue dignité intrinsèque ou qualité intrinsèque qui s absorbe de nouveau dan» la quantité de jouissance, et nous revenons au système de Benfham que nous voulions dépasser.
Pour sortir de ce cercle vicieux et trouver à la dignité une raison intrinsèque, poussons la pensée de Stuart Mill plus loin, s'il est possible, qu'il ne l'a fait lui-même. Stuart Mill a reconnu qu'il faut cbereber au-dessus des plaisirs, non en eux-mêmes, la raison de leurs difTérences et la mesure de leur valeur. — Il y a dans nos plaisirs une qualité ; cette qualité provient au sentiment que nous avons de notre dignité ; ce sentiment, à son tour, d'où
ïprovienUl? — Peut-être faut-il répondre : De la conscience que nous avons de notre intelligence. Telle semble être la seule expression logique et précise qu'on puisse donner à
.la pen.sée flottante de Stuart Mill.
Depuis longtemps, Ëpictète a comparé le monde à un immense théâtre où chacun a sa place marquée d'avance et vient tour à tour contempler l'éternel spectacle; M. Renan nous parle aussi sans cesse des ■ contemplateurs de l'univers i : la valeur respective de chaque place résulte peut^tre simplement de la vue dont on y jouit et de la largeur de l'horizon. Même dans nos théâtres, ne mesure-t OQ pas le prix et en quelque sorte la dignité des places à la perspective dont elles sont le centre? Mais là, c'est une ■vue sensible, à laquelle reste encore attaché un plaisir trop sensible. La vue dont nous parlons serait tout intellec-
tuelle : embrasser le plus de choses possible par l'intelli- , gence la plus ample possible, voilà ce qui consliluerail la vraie dignité de chaque être. Vous comprenez moins de 1 choses que moi, vous avez donc moins as dignité. Vous t concevez avec moins de clarté Tordre universel; donc, ; dans cet ordre même, vous occupez une place moins élevée. En vain vous me vantez les plaisirs dont vous jouis- ' sez à une place inférieure : comprendre est supérieur à sentir, et vos plaisirs ne valent pas l'horizon intellectuel ouvert devant moi. En ce sens, ne doit-on pas dire que, la pensée ayant une dignité jjropre, un rang plus élevé que la sensibilité, les plaisirs qui en proviennent conservent cette ! dignité supérieure et ne peuvent être mis sur le même ' rang que les autres?
Sous cette forme nouvelle que l'utilitarisme tend are-' vêtir avec Stuart Mill, il est impossible de ne pas remar-^ quer combien il se i-approclie de la morale intellectualiste j fondée sur le principe de l'oi-dre universel. •
La seule différence qui sépare ici les utilitaires des moralistes de l'ordre universel, c'est que ces derniers conçoivent l'intelligence comme obligeant l'individu à réaliser ce qu'il conçoit de plus élevé par cela seul qu'il le conçoit; mais, d'après les utilitaires, entre la conception et sa réalisation s'introduirait un troisième terme : le plaisir. Je conçois tel acte comme conforme au développement de mon intelligence; or, ce qui développe mon mtelligence augmente mon plaisir; j'accomplirai donc cet acte. Je suis homme ; je ne consentirai jamais à être un pourceau, non i parce que j'accorde à mon intelligence même une valeur' absolue, mais parce que j'accorde au plaisir qui natt de ' cette intelligence une supériorité particulière.
Reste toujours à savoir si Stuart Mill a bien le droit d'in-' voquer cette supériorité. L'élément qui échappe dans les plaisirs à ta mesure arithmétique est-il, comme il semble le croire, un élément tout intellectuel? Diviser les plaisirs en deux catégories : plaisirs sensibles, plaisirs intellectuels, c'est, ce semble, les classer d'après un caractère extérieur, d'après leur origine. Tel plaisir vient du corps, tel autre de l'intelligence; cela suEBt-il vraiment pour établir entre eux une différence absolue ? Quelle que soit l'origine des plaisirs, ils conservent toujours ceci de commun que ce sont des plaisirs et qu'ils atfectcnt, suivant l'expression do Kant, la même faculté de désirer. « On doit s'étonner, dit Kant, que « des esprits, d'ailleurs pénétrants, croient distinguer la '
.u faculto de désirer inférieura et la l'ocultâ de désirer supé- « Heure par la différeace d'origiae des représentations liée»
■ au sentimeat du plaisir, suivant que ces représenlations « viennent des sens ou de reatendemeut... Comme celui
■ qui dépensb l'or ne s'inquiète pas de savoir si la matière > en 4 été extraite du sein de la lerre ou trouvée dans le * sable des rivières, pourvu que l'or ait partout la même « valeur; de m^me celui qui ne songe qu'aux jouissances
■ de la vie ne cherche pas si ce sont des représentations « de l'entendement ou des représentations des sens qui
■ lui procurent cesjouissances, mais quel en est le nombre, « l'intensité et la durée *. >
Il ne sert donc à rien de montrer que l'origine des plai- I sirs diffère et qu'ils n'ont pas tous, en quelque sorte, le même acte de naissance; il faudrait en outre montrer que leur nature ou leur esseTice diffère en raison même de uette origine. Stuart Uill dira-t-il donc qu'un plaisir intellectuel ou esthétique, un plaisir de noble race, par cela seul qu'il est intellectuel ou esthétique, n'a absolument plus la même nature que tout autre plaisir de moins haute lignée? S'il en était ainsi, on ne pourrait d'abord comparer, même approximativement, puis préférer un plaisir sensible k un plaisir intellectuel. Or les faits prouvent le contraire. Dans une foule de cas le plaisir intellectuel , que Stuart Mill prétendait incomparable et d'une qualité supérieure, est comparé à d'autres plaisirs et rejeté au-dessous d'eux. Par exemple, comme le remarque Kant, « le même homme
■ peut s'en aller au milieu d'un beau discours pour ne pas
■ arriver trop tard à un repas ; quitter une conversation fl grave , dont il fait d'ailleurs grand cas, pour se placer à
■ une table de jeu ; même repousser un pauvre, auquel it
■ aime ordiodirement àr faire Paumône, parce qu'en ce mo-
■ ment il a tout juste dans sa poche l'argent nécessaire pour « payer son entrée à la comédie. >
A quiconque prétendrait, avec Stuart Mill, trouver dans un plaisir intellectuel ou esthétique pur une nature parti- ■ culiere, une valeur propre et incommensurable, — quul appelle cette valeur du nom de qualité, ou de dignité, ou d'un autre nom, — nous opposerons la loi suivante : A tout plaisir donné il est toujours possible de trouver, 1' une compensation dans la masse des peines, 2* un équivalent dans la masse des autres plaisirs. Considérez par exemple