Koal, Ci-il. de la rai:, pr., p. 161 1 Ir. Ban.L
le plaisir si vif que Pythagore, dit-on, éprouva en découvrant la démonstration du théorème sur le carré de Thypoténuse : voilà une joie gui semblerait sans doute à Stuart Mill incommensurable. Ëh bien, supposez que ce soit la seule joie éprouvée par Pythagore dans toute sa vie, et aue le reste du temps notre philosophe soit affligé de tous les maux sensibles et de toutes les maladies : faites-en un autre Job plus malheureux encore. Maintenant, en face de lui, imaginez un autre homme qui n'a ni trouvé ni cherché la démonstration d'aucun théorème, mais qui jouit à la fois de tous les biens et de tous les plaisirs sensibles. Si vous aviez à choisir, en vous plaçant au point de vue de la morale du bonheur, préféreriez- vous être Pythagore? Trouveriez-vous dans le simple plaisir de démontrer un théorème cette supériorité de qualité, de nature, qui. selon vos termes mômes, « rempoi*te sur la quantité « au point de rendre celle-ci comparativement peu importe tante? » Invoqueriez -vous la aistinction suotile intro* duite par vous entre le contentement et le bonheur f Diriez^ vous que Pythagore , au milieu de toutes les souffrances dont nous l'avons doté par hypothèse^ est simplement mécontent , qu'il n'est nuUement malheureux , qu il jouit au contraire du bonheur, et que vous, au milieu de tous les plaisirs dont nous vous avons comblé, vous n'êtes pas heureux, mais simplement content ? — Non, pour avoir le droit de faire de telles distinctions, il faudrait, comme Platon dans la République lorsqu'il compare le sort du juste mis en croix à celui de Tinjuste comblé d'honneurs, invoquer un idéal indépendant du plaisir. Si vous n'attribuez point par hypothèse une dignité morale au sage Pythagore et si vous n'avez égard qu'à la portée logique de son intelligence, si vous ne faites point attention au rang qu'il occuperait
f)armi des êtres moraux, mais à celui qu'il occupe parmi es géomètres, vous refuserez énergiquement d'être Pythagore, et vous préférerez le bonheur cjr.î s'appuie sur des plaisirs sensibles très-réels à celui qui se fonde sur l'élégance d'une démonstration.
Pour Stuart Mill et pour ces « esprits pénétrants » qui cherchent dans la quahté intellectuelle des plaisirs le critérium moral, le dilemme suivant se pose, et il leur est difficile d'y échapper : — Ou vous n'accordez à l'intelligence qu'une valeur purement sensible, et elle n'a de prix pour vous qu'en tant qu'elle est cause de plaisirs ; mais, comme nous 1 avons vu, entre les plaisirs venant de l'intelligence
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et les plaisirs venant d'ailleurs il n'y a qu'une difFérence de degré, non de nature; el alors voire prétendue qualité des plaisirs se résout dans la quantité. Ou vous accoidez à l'intelligeuce , en tant que faculté distincte, une valeur intrinsèque, indépendanle du plaisir procuré, et vous déclarez qu'on doit chercher le plaisir intellectuel, non comme plaisir , mais comme inlellectnel. — C'est li la thèse soutenue, à tort ou à nûâon, par la morale idéaliste, mais vous, disciple de HenLham, vous ne pouvez la soutenir. D'après vous, on ne peut vouloir que ce qu'on désire, ,et on ne peut désirer que le plaisir ; conséquemment on ne peut vouloir dans l'inlelligence que le plaisir procuré par elle, et du moment où ce plaisir sera inférieur à celui des sens, on ne le voudra plus. L'origine et la race n'établissent pas plus de liyne de démarcation fixe entre les plaisirs qu'enlre les hommes. Sans doute entre senlir et penser, il y a une dislance; mais, entre le plaisir de sentir et le plaisir de penser la distance qui existe se franchit assez facilement. Les différences génériques dans les causes qui produisent les plaisirs se traduisent, au sein des plaisirs produits, par de simples différences de valeur quantitative pour les benthamistes ou de valeur morale pour les idéalistes, Essayez de com[)arer l'intelligence et la sensibilité, vous trouverez deux facultés distinctes d'un genre différent; comparez les plaisirs nés de l'une avec les plaisirs nés de l'autre, vous n'aurez plus pour règle de vos préférences que la quantité avec Benlham, la moralité avec Kant. Et ne vous étonnez
£as, lorsque vous amenez pour ainsi dire l'intelligence sur ! terrain de la sensibilité, de la voir parfois tomber au rang inférieur. L'intelligence n'est peut-être pas faite pour donner du plaisir; en cherchant le vrai, elle ne trouve pas toujours l'agnjable ; en cherchant l'agréable, elle ne trouverait peut-être pas le vrai.
' m. — Même en permettant aux partisans de Stuart Mill d'invoquer comme critérium l'idée de quaUto, ce qui est impossible sans contradiction, ils ne pourront se servir de ce critérium sans se heurter à des dillicultés insurmontables. L'inconséquence de la théorie va se projeter dans l'application et se changer en une impossibilité pratique.
Les plaisirs, eu efl'et, étant conçus comme doués d'une certaine qualité occulte, distincte de leur quantité et do
' 'eur moralité, comment la constaterons-nous ? Si la qualité le critérium de la valeur des plaisirs, quel sera le crilâ>
rium de la qualité même ? Il ne faut plus songer au calcuL En désespoir de cause Stuart Mill, comme nous Tavons va dans notre histoire de la morale anglaise contemporaine.^ s^adresse non pas à la raison, mais à une sorte de tribunac humain composé de ceux qui ont à la fois Texpérience des plaisirs has et des plaisirs élevés; leur décision, dit- il, sera « sans appel ». Sont-ils donc infaillibles ? Stuart Mill ne le
Sensé pas sans doute, car il admet c^ue, en cas de dissience, on s'en rapporte à la majorité des juges ; or, évidemment, là où il y a dissidence il ne peut plus y avoir infaillibilité : si la minorité se trompe, qui nous dit qu'ello. ne deviendra oas à un moment donné la majorité? « Lors*^ « qu'il s'agit àe savoir lequel de deux plaisirs est le meil-' « leur à obtenir, ou lequel de deux modes d'existence offre. « le plus de charme, — mis à part ses attributs moraux et « ses conséquences, — le jugement de ceux que caracté-i M rise la connaissance des deux, et y sHl y a dissidence^ celui: ^ de la majorité d^entre eux^ doit être regardé comme défi'\ unilif^. » C'est là un point singulièrement faible dans laj doctrine de Stuart Mill : comment regarder comme défi-' nitif un jugement limité à quelques hommes? comment regarder comme étemel ce qui n'est pas universel ? comment espérer que l'unanimité des hommes se conformera, en fait de plaisirs, à la décision d'une simple majorité? Ce concile d'utilitaires ne peut remplacer la raison individuelle, puisqu'il ne parvient pas à 1 exclure de son sein et qu'il se compose d'individus. Ainsi l'utilitariàme de Stuart Mill aboutit encore à cette « division de jugements 9 qui avait si fort ému Bentham et qu'il avait à tout prix , mais sans succès , voulu supprimer. En auoi le code moral différera-t-il désormais du code civil ? L'un et Tautre seront établis par des individus, d'après leur expérience particulière, diaprés leur fantaisie : pour nous diriger, nous n'aurons même plus une règle d'arithmétique. L'empirisme de Stuart Mill semble ici trop impuissant.
En résumé, nous avons reconnu, à tous les points de vue j l'insuffisance du critérium moral que Stuart Mill s'efforce d'emprunter à Tidée de qualité tout en voulant demeurer utilitaire.
Au point de vue de l'expérience, on ne peut constater dans aucun plaisir l'existence d'une qualité indépendante
i. Umtav., ch. II, p. 16 {loc. cil,).
à la fois de la « quantité » admise par les uns et de la « moralité » admise par les autres. Au point de vue de la raison, oû ne peut expliquer cette qualité. EnQn, dans rap|)Iication pratique, on ne pourrait la discerner ni la préférer. Le critcrivm de Stuart Mill n'est ni évident, ni démontrable, ni applicable.
Nous avons donc le droit de conclure que Benthamavec l'idée de quantité, Stuart Mitl avec l'idée de qualité, n'ont pu nous donner encore un critérium satisfaisant : nous n'avons point trouvé dans le plaisir ou le bonheur individuel une fin certaine et immuable. Force nous est de cber- ' cher ailleurs cette ûo.