MORALE SYMPATHIQUE DE STUART MILL
L — ÉTolntion par laquelle la doctrine utilitaire passe de la forme égoïste k la forme altruiste. — Substitution du bonheur général au bonheur individuel comme critérium.
n. — Le bonheur général est-il la fin la plus désirable pour l'individu? — Démonstration essayée par Stuart Mill. — Postulat de la morale utilitaire sous sa forme altruiste.
m. — Le bonheur général étant admis comme fin, la détermination des moyens peut* elle fournir un critérium Hie et des lois universelles de conduite pour Tindividu? — La casuistique utilitaire. — Relativité des règles d'utilité et d'habileté. ^ Gomment Stuart Mill érige la casuistique en système et légitime les exceptions aux lois morales. — Comparaison de la casuistique utilitaire et de la ca« suistique dévote.
I. — La doctrine utilitaire, dans tous les pays où elle s'est' successivement produite et développée, a commencé par être égoïste. Les premiers qui ont parlé de plaisir et d'uti* Uté ont toujours entendu le plaisir de chacun, l'utilité personnelle. Mais ils n'ont pu s'en tenir là, par la raison (qu'ils n'auraient pu en s'y tenant établir de véritables règles pratiques. Aussi, à peine fondée, la doctrine de l'égoîsme,
Sar une sorte de nécessité naturelle, n'a pas tardé à parler 6 bonheur social, d'utilité générale, de désintéressement, comme s'il ne lui était possible de vivre qu'en se métamorphosant elle-même.
On peut donner de ce fait bistoriaue plusieurs explications : en premier Ueu, l'ambiguiite des mots bonheur j,
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iUilitéy qui ont deux sens et signiQent tantôt mon bonheur, mon utilité, tantôt le bonheur et l'utilité de tous. Mais cette explication , quoiqu'elle renferme beaucoup de vrai, est extérieure et superficielle. Si les utilitaires ont parfois con« fondu les deux sens du mot bonheur j c'est par une erreur passagère et involontaire. Gq n'est point sur une simple confusion de mots, comme Tout cru Jouffroy et d'autres critiques, que peut reposer un système vraiment sincère et sérieux.
L'explication véritable est une explication logique. Le système utilitaire, sous sa forme première, la forme égoïste, i ne sufût pas à l'intelligence. Nous en venons de faire, en » quelque sorte, l'expérience. Nous nous sommes consciencieusement mis à la place de Bentham et de ses adeptes con- . temporains en Angleterre ; mais, en prenant pour fin l'in- ' térèt personnel, nous nous sommes vus bientôt dans une : aussi complète impuissance qu*eux de fixer des lois de conduite. La fin que nous avions prise, qui semblait au 'premier abord si positive et si évidente, nous fuit sans cesse. Par la force même des choses, nous sommes ainsi contraints de chercher une fin moins personnelle. Au lieu de borner le plaisir et Tutilité à l'individu, étendons-les donc à tous les individus : nous obtiendrons peut-être une ) fin qui, en apparence, sera voisine de la première et qui aura l'avantage d'être plus sûre et mieux déterminée. L'idée de bonheur, d'abord renfermée dans Tindividu, tend ainsi, par un progrès logiquement nécessaire, à s'élargir, à devenir générale et même universelle, à embrasser la totalité des hommes et des êtres; mo» bonheur, que j'avais d'abord pris pour fin, tend à devenir le bonheur.
En déclarant que chaque être désire son bonheur, Stuart rMill ne faisait que généraliser un fait par une induction ; légitime; en ajoutant que ce bonheur désiré par l'individu était désirable pour l'individu, et en le posant comme la fin suprême de l'activité individuelle, il commettait une péti* tion de principe ; mais ici la difficulté est encore bien plus grande : comment démontrer que le bonheur général est le suprême désirable pour Vindividu? « On lie peut, nous a « ait Stuart Mill , fournir aucune raison pour démontrer u que le bonheur général est désirable , si ce n'est que « chacun désire son propre bonheur. Ceci étant un fait, < il nous est démontré, par toutes les preuves que nous ce puissions exiger , que le bonheur est un bien , que le « bonheur de chaque individu est un bien pour eet indi-