LA FÎN MORALE. — LE BONHEUR DE L'HUMANITÉ
nous Voulons rester fidèles à la méthode de Stuart Mill, nous , nepouvons résoudre ce problème que par l'observation. '
j^rmi les genres de conduite qu' « exige » au plus haut j point la morale de Stuart Mill sous sa forme altruiste, il semble qu'il faut placer la probité la plus absolue. Pour . réaliser sur la terre l'idéal du bonheur général, la première condition n'est-elle pas la confiance mutuelle entre les hommes? Les actes probes sont donc généralement l'un des moyens les plus nécessaires au bonheur de tous; mais le sont-ils universellement et sans exception ? — Non. On ne peut nier (jue, dans certaines circonstances , un acte improbe et injuste, si on le considère à part, ne soit utile non- seulement à un individu, mais à un peuple et à l'humanité d'alors. Défendrez-vous cet acte, dans ce cas particulier et spécial ?
On s'efforcera probablement d'employer en faveur de la morale utilitaire, entendue à la manière de Stuart Mill, les arguments que Kant invoque en faveur de la morale a priori. — L'action dont il s'agit, diront les partisans dé Mill, n'est sans doute nuisible et mauvaise ni en elle-même ni dans ses conséquences extérieures ; mais ce qui est et demeure malgré tout mauvais et nuisible» c'est le prin* cipe qui l'a produite, à savoir qu'on peut faillir à la probité. Si vous, vous n'avez violé les lois de la probité qu'en connaissance de cause, après vous être rendu compte de tous les risques que courait entre vos mains le bonheur social, d'autres iront plus à la légère ; si vous n'avez pas, même par mégarde, fait pencher un peu du côté de votre intérêt propre la balance des intérêts sociaux, d'autres le feront.» ï*igurez-vous , comme le veut Kant , un monde où votre manière d'agir serait érigée en loi universelle, où chacun croirait pouvoir, par des moyens qu'il choisirait lui-même, poursuivre le bonheuV de l'humanité. N'en résulterait-il pas un complet désordre? Chacun doit chercher le « plus grand bonheur de tous », sans doute; mais il ne doit pas se faire juge des moyens propres à le réaliser, sans quoi il s'opposerait à ce bonheur même en voulant le a promouvoir » à sa manière. Non-seulement la conception d'un tel monde serait bien loin de représenter notre iaéal utilitaire; mais, comme l'a montré Kant, elle renfermerait en ellemême une véritable contradiction. Du moment où on ne rendrait plus les dépôts, on n'en donnerait plus : Faction injuste s annulerait ainsi elle-même. Dans le lait, chaçiue injustice commise, semblât-elle au premier abord ifavoriser
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le bonheur général, tend en réalité à le détruire : si on la répèle par la pensée un certain nombre de fois, on la verra produire la défiance et le malheur, et finalement se rendre ellc-iuôme îiii|i03sîble, se contredire, se nier elle-même Ce n'est jias tout : chaque action que vous accomplissez, par cela seul que vous l'accomplissez, et surtout si elle réussit, tend il s'ériger d'elle-même en loi non -seulement pour tous les autres individus, mais pour vous-même. Vous avez une fois gardé un dépôt; notre psychologie montre que vous en j;ai-derez volontiers une autre fois si l'occasion se présente ; vous commettrez môme des fautes plus considérables. L'habitude et l'association des idées aidant, l'acte injuste vous deviendra plus facile; vous en examinerez moins soigneusement toutes les conséquences, et vous deviendrez avec le temps, même au point de vue ulililaire , un coquin de la pire espèce. Le coquin n'est iamnis, dans le fond, qu'un casuiste outré; l'homme ne fait jamais le mal sans excuses, et il peut Quïr par le faire à force d'excuses. C'est pourquoi la morale utilitaire, comme toutes tes autres morales, doit se garder de la casuistique. La casuistique n'est donc pas une conséquence naturelle et nécessaire de notre utilitarisme. Loin de là. Le meilleur moyen de contribuer au bonheur social, c'est d'obéir à des refiles fixes et inflexibles, dussent ces règles, gr^e k leur intlexibilité même, ne pas s'adapter parfaitement à tous les cas possibles.
Ainsi pourraient parler Stuart Mill et les défenseurs du ■ principe du plus grand bonheur social n. Mais ce qui serait valable dans l'hypothèse de Kant est-il valable dans celle de atuart Mill?
F,ii premier lieu, répondrons-nous, vous semblez croire quel, dans le cas supposé, j'agis d'après une maxime tout à fait particulière et exceptionnelle, dont on ne saurait faire une loi universelle. Nullement; ce n'est pas la maxime d'après laquelle j'agis qui est exceptionnelle, c'est le «ts dans lequel j'agis, guelle impossibilité voyez-vous k vnivenalher mon action, au nom de l'utilité, et à dire: — Tout homme qui se trouvera exudement dans la situation où je me trouve pourra et devra faire ce que je fais? — Remarquez bien ce mot :ca:flc/cmCTi/. Il est clair qu'on ne peut donner pour loi universelle à tous les êtres de garder un dépôt dans n'importo quelles circonstances, ce qui serait imisiole
l'humanilé; mais ne peut-on leur donner pour loi de
rder un dépôt dans les circonstances précises où je me