‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 99 sur 138 · U FIN MORALE. — LE BONHEUR DE L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

U FIN MORALE. — LE BONHEUR DE L'HUMANITÉ

juge^ sous Tempire d'un code écrit : sa tâche consiste uniquement à interpréter les articles de loi contenus dans ce code. Mais telle n'est pas évidemment la situation où se trouve notre dépositaire; il n'a nul jugement à prononcer* « — € Supposons, par opposition à la situation du juge, «c celle d'un législateur. Gomme le juge a des lois pour « se guider» de même le législateur a des règles et des « maximes de politique ; mais ce serait une erreur manu « feste de supposer que le législateur est lié par ces maximes € comme le juge est lié par les lois, et qu'il n'a qu'à arguer « de ces maximes pour le cas particulier, comme le juge « argue des lois. Le législateur est obligé de prendre en « considération les fondements de la maxime.. . Pour le juge, « la règle, une fois positivement reconnue, est définitive. « Mais le législateur, ou tout autre praticien, qui se a dirige par afes règles plutôt que par les raisons de ces règles^ « comme les tacticiens allemanas de l'ancienne école qui « furent battus par Napoléon, ou comme le médecin qui « aimerait mieux voir ses malades mourir selon les règles « que guérir contre ces règles, est à bon droit regardé « comme un véritable pédant et comme l'esclave de ses for- ? « mules. » — Rien de plus net. « Ne vole pas » , dites-vous ; fort bien; mais ce serait une « erreur manifeste » de croire que « je sois lié par cette maxime » ; j'en dois seulement

S rendre les « fondements » en considération; quels sont-ils onc? L'utilité? Je m'en vais vous prouver au'il est plus utile pour tous que je vole dans tel cas particulier. Lorsque ' vous, théoricien moraliste, vous avez calculé l'utilité qui , existe à ne pas voler, vous avez dû nécessairement négliger certaines « conditions négatives », certaines « cir- «c constances dont la présence empêche la production de ; « l'effet ». Or, si, « dans cet état imparfait de la théorie. « scientifique , nous essayons d'établir une règle d'art, « notre opération est prématurée. Toutes les fois qu'une € cause neutralisante négligée par le théorème se présenc tera, la règle sera en défaut; nous emploierons les moyens, c et la fin ne s'ensuivra pas; » par exemple, nous serons honnêtes, et nous ne contribuerons pas au bonheur de l'humanité le plus grand possible. « Aucun raisonnement « fo7idé sur la règle même » — par exemple sur cette règle : Sois juste — « ne nou^ aidera à sortir de la dif/i" « culte. Nous n'avons d'autre ressource que de revenir sur « nos pas et de terminer l'opération scientifique qui aurait c dû précéder l'établissement de la règle. Il nous faut

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«reprenare l'investigation, rechercher le reste des condi-

■ lions dont dépend l'effet '. ■ C'est ce que je fais, moi voleur; parmi les conditions neutralisantes qui empêchent mon yol de produire le mauvais eEFet habituelle compte le secret dont je suis sur, l'égalité des biens que je rétablis, etc. Toutes ces conditions dont je fais un calcul exact changent complètement l'effet de mon action, ôlcnt en conséquence tout fondement, foute raison utilitaire à la régie « Ne vole pas «, et donnent un solide fondement et une raison des plus valables à la règle suivante que je m'empresse deme poser à moi-même: — Vole. — De parle système de Stuart Mill, je me vois donc t obligé « de voler. Stuart Mil!, à son insu, va du reste me justifier aussitôt. Dans les arts manuels, dit-il , les r-igles peuvent être des guides BÙrs pour ceux qui ne connaissent rien de plus que la règle; mais « dans les affaires compliquées de Ut vie

■ et, & plus forte raison, dans culles des Etals et des sociè- € tés, on ne peut se fier aux règles si l'on ne remonte pas « CONSTAMMENT oux lois scieutifiques qui ieur servent de m base '. » N'est-ce pas la casuistique élevée à la hauteur d'un système?

Ainsi, éternelle variabilité de toutes les règles pratiques, telle est, d'après Stuart Mill lui-iuérae, la conséquence nécessaire de sa doctrine. Intérêt privé, intérêt public, ni sur l'un ni sur l'autre de ces deux termes il n'a pu ap-

Suyer rien de fixe. Les lois de la conduite sont sans cesse refaire pour chacun , et ckiicin doit les refaire quand il en a le temps ; travail de'Pénélope auquel s'épuisent les générations. La chaîne des syllogismes par laquelle on espère rattacher les expériences accomplies dans le passé aux expériences à venir et aller des unes aux autres, se brise à tous moments. A chacun d'y ajouter l'anneau qu'il voudra et d'y suspendre en quelque sorte l'ao tion qu'il lui plaira. — Fais ceci, dit Stuart Mill k l'iadi- TÎdu. — Mais encore une fois, avant d'agir, laissez-moi examiner les raisons d'utilité sur lesquelles s'appuie votre règle. Je ne veux nullement ressembler aux tacticiens allemands battus par Napoléon I", ou au médecin qui tue ses malades selon les règles. Chacun est ioi-bas, en quelque BOrte, le médecin du bonheur public et du sien propre. Vous me dites d'agir honnêtement, comme ta médecine

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du moyen âge commandait de purger et de saigner les] malades; que savez- vous si quelques mauvaises actions, ' accompagnées d'une bonne intention et administrées par

Eetites ooses à la société, ne produiraient pas d'aussi ons résultats que les poisons violents, l'arsenic ou la belladone, administrés si généreusement par les médecins* de notre époque? Votre morale n'est qu'une médecine, comme l'avait compris Bentham, et vos lois ne sont au fond que des ordonnances. Vous proposez cqmme types certaines formules ; à chacun de modifier ces formules suivant les besoins du moment, de faire passer le bonheuc public par tel traitement qu'il lui plaira, et d'expérimentée sur l'humanité in anima vili. Il y a, en morale comme en médecine, des tempéraments qu'il faut traiter à hautes doses, des exceptions pour lesquelles il faut violer toutes les prescriptions des formulaires. Qu'y voulez-vous faire ? L'humanité sera transformée en un vaste hôpital, où cha* cun se verra chargé non-seulement de se soigner lui* même, mais de soigner du même coup tous les autres et de « promouvoir » la santé universelle. Une règle ne vaut jamais que pour la circonstance et le moment précis aux<^ quels elle sappliaue; comme il m'est impossible de prévoir exactement dans quelles circonstances moi ou d au-* très hommes nous nous trouverons placés demain ou plus tard, je dois me borner à répéter sans cesse ces paroles vraiment décourageantes de Stuart Mill : « Un praticien « sage ne considérera les règles de conduite que comme provi" a soires. Faites poui* le plus grand nombre de cas et pour « ceux qui se présentent le plus ordinairement, elles indi-* a quent de quelle manière il sera le moins dangereux d'agir, « totUes les fois qu'on n'aura pas le temps ou Us moyens <t d^analyser les circonstances réelles du cas ^ » c'est-à-^^ dire de faire de la casuistique.

Nous pouvons enfermer Stuart Mill dans le dilemme' suivant : — Ou bien vous établirez des règles générales^ désignant les moyens qui, la plupart du temps , servent à atteindre la fin désirable; mais alors vous vous trouverez en face d'une difficulté insurmontable et que vous-mêmes rous avez rendue plus saisissante : vous n'aurez pas de lois pour les exceptions. — Ou bien vous vous eflbrcerez d'établir des règles universelles^ englobant toutes les varia* tiens possibles ae circonstances et toutes les variétés pos* .

i. Logique, t. Il» p. 553*

Bibles de conduite ; des règles qui déterminent l'universalilé des moyens propres i aUeindre, dans l'universalité des cas, la fin désirable. Mais, en premier lieu, établir da telles règles est impossible , de votre aveu même ; en second lieu, fussent-elles établies, elles justifieraient et conseilleraient dans certains cas certains actes tels que l'abus de confiance et le vol, que vous-même, jusqu'à présent du moins, vous n'avez pu vous résoudre à déclarer innocents.

En un mot, — le bonheur général étant pris comme fin, et la plus grande quantité de ce bonheur étant prise comme crilérium, — ou nous n'avons pas de lois pour les cas exceptionnels, ou nous avons dos lois exceptionnelles ellesmêmes et se contredisant l'une l'autre : telle est i'alterna- ;tive.

Le système de Mill est essentiellement un système de casuistes. Utilité de la terre, utilité du ciel, c'est toujours de l'utilité; le disciple de Stiiart Mill prend pour tâche d'évaluer la première comme lo directeur d'intention d'interpréler la seconde ', Ajoutons que, si les inteiHiojis offrent déjà ample matière aux distinctions de toute espèce, que sera-ce lorsqu'il s'agira des actions mêmes et de leurs conséquences, c'est-à-dire, au fond, de l'inHni? car les conséquences de chaque action, comme Bentham l'a montré lui-mêmej se déroulent à l'infini.

I 1. Les probabitistes, du reste, ne s'en tinrent pas seulement k cette seconde sorte d'utilité. Eacobar, Lessius et Regtnaldus sont des prédécesseurs de certains partisans modernes d'un utililari^me exclusif, t Mais, 6 mon Père, la vie est bien expnaée si, pour de simples médï-

■ sances ou dee geet^B désoblippauts, on peut tuer le uionde en cons- « cience, — Cela est vrai, me dit- il; maie, comme nos Pérès sont tort

• circonspects, ils ont trouvé à propos de défendre de meUre cette

■ doctrine en usage dans ces petites occasions... El ce n'a pas été sans c raison. I.a voici. — Je la saU bien, lui disje : c'est parcs que la loi de

■ Dieu défend de tuer. — lis ne le prennent pas par là, me ait le Père ;

■ ils le trouvent permis en conscience et en ne regardant que la vérité.

■ — Et pourquoi le defendenl-ils donc? — Écoutez-le, dit-il. C'est parce

• qu'on dëpeupl<^rait un Etat en moins de rien, si l'on en tuait tous les

■ médisants. Appren^x-le de notre Reglnaldus ; • 11 faut toujours éviter

■ le dommage de l'Ëiat dans la manière de se défendre. ■ L,essius sa parle de même : • 11 faut prendre garde que l'usatte de celle maxime ne I soit nuisible à l'Eiat; tiinc eiiim non esl perniiltimdus. • — Quoil mon

■ Père, ce n'est donc ici qu'une défense de politique, et non pas de reli-

■ giont... Quoi qu'il en soit, mon Père, il se conclut fort bien de vos

■ maximes qu'en évitant les dommages de l'Étal lUIilitè sociale) on peut

■ tuer les méditants en sûreté de conscience, pourvu que ce soit en « sûreté de sa perdouae (uiiliiê individuelle;. » [Provinciales, 1. VU.)

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