‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 12 sur 116 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Suite du même sujet.

Il ne peut exister de sociëté sans lois ; il ne peut y avoir de lois sans morale.

Soit que réglant les rapports des nations entre elles , les lois constituent le droit des gens ; soit que réglant les devoirs réciproques du prince et des sujets , elles constituant le droit politique; soit enfin que réglant les intérêts des citoyens entre eux , elles constituent le droit cir. vil, leur objet unique , invariable , esi la justice ; mais ces lois. , expression de la morale universelle et de la conscience publique , ces lois établies pour la sécurité des bons et T effroi des mécbans , viciées dans leur source par les passions des bonlroes, n'ont été presque partout que des instrumens d'oppression , qu'un glaive à deux tranchans entre les mains de la vengeance ou de la tyrannie*

J'ouvre l'un après Tautre les codes de justice imposés aux diverses nations ; il n'en est aucun où la morale ne soit indignement outragée : ici , la prostitution est mise en honneur ; là , le meurtre est protégé. Parmi nous, pendant plusieurs siècles , la force et la richesse réglèrent le tarif des délits et des peines ; à quinze sous de notre monnaie par coup , un homme riche in onzième siècle pouvait briser sous le bâton le pauvre ou le faible ; il est vrai qu'il en coûtait vingt-cinq sous pour avoir le droit de verser son sang , et à peu près trois francs , s'il n'était pas noble , pour lui ôter la vie.

Les outrages à la pudeur des femmes n'étaient pas un objet de grandes dépenses , et , dans ce genre, les derniers excès avaient été mis à un taux assez bas pour qu'un gentilhomme un peu à son aise pût , sans se gêner, ^e livrer à toutes ses fantaisies.

Des lois dictées par l'avarice sacerdotale nMmposaient aux crimes les plus atroces que des réparations pécuniaires : les empoisonnemens , les parricides , s'expiaient au prix de quelques ducats payés au saint-siége , et le tarif des absolutions aurait peuplé le ciel des plus

mfâmes scélérats , si là justice de Dieu pouvait s'acheter comme celle des papes.

Dans le même pays, et à la même époque , la distribution de la justice était soumise-aux plus bizarres épreuves , ou confiée , sous le nom de jugement de Dieu , à l'adresse des spadassins de profession : là loi conférait au bâton et à répée le pouvoir de décider si celui qui avait été volé ou battu avait le droit de se plaindre : le moins fort ou le moins heureux était déclaré coupable. Qui croirait que de pareilles lois sont encore en vigueur dans les sociétés modernes ; qu'elles y sont enseignées, non plus par des docteurs en droit , mais par des maitrès en (ait d'armes?

La variété des lois humaines est un grand sujet de douleur pour le philosophe ; elle est pour le moraliste la preuve que la morale et la justice universelles n'ont jamais présidé à leur rédaction. « Justice, dit Pascal, en deçà des » Alpes , injustice au delà *• la morale des tri- '> bunaux semble dépendre des climats ; elle '» change avec les latitudes , et les peuples sont M obligés de subir l'ancien oracle d'Apollon : M Obéir sans examen à ce qui est établi, »

Cette règle est simple et facile ; par faiblesse ou par lassitude , les nations ont consenti à s'y soumettre. Mais quand ce qui est établi aujourd'hui ne le sera plus demain ; quand Tétat change d'intérêt en changeant de chef ; quand l'édifice des lois anciennes , tombé de faiblesse et de vétusté , a été reconstruit à neuf, et que les habitans qui se sont enfuis pendant sa chute veulent prouver aux autres qu'ils étaient mieux logés sous leurs vieux débris ; quand le juste et Tinjuste, l'usurpation et la légitimité se confondent tellement dans les esprits , que ce qui est réputé crime dans une maison , est réputé vertu dans une autre; quand le magistrat cesse d'être une loi manie, comme dit Cicéron, et se proclame lui-même l'instrument des passions et l'auxiliaire de la puissance , toute morale est bannie , toute justice est inconnue , la société rentre dans le chaos.

Quels objets plus hideux au monde que les abus qui naissent des choses Tes plus sacrées ! De la plus subtile' sagesse , à la plus subtile folie , dit Montaigne , il n*y a soment quun tour de €heville.

La religion , messagère de paix et d'amour

tatie les hommes , n'a-t-ellc pas été le prétexte des plus affreux ravages ; et, nouveau Brennus , le crime puissant n a-t-il pas , plus d'une fois , fait pencher la balance de la justice en y plaçant son glaive ?

Si Ton en excepte quelques olympiades des républiques de la Grèce, quelques jo^r^ vertueux de la république romaine , le siècle entier des Antonim 9 et les règnes trop courts de' quelques princes des tems modernes, les, annales de.tous les peuples de la tenre.npus montrent partout des lois impuissantes , corrompues on dénaturées ,^ plus fécondes en calamités, en maux de toute espèce , que les crimes mêmes qu'elles étaient chargées de réprimer ou de punir.

Page 1