CHAPITRE VII
Lois de lèse-majesté.
Au tems de la république , le sénat de Rome fit une loi de lèse-majesté portant des peines contre ceux qui auraient trahi dans le commandement des armées , qui auraient excité le peuple à la révolte , ou enfin qui , dans les emplois publics , auraient affaibli la majesté romaine , punissant , dit Tacite , les actions et les faits, non les paroles et les pensées. Octave, le premier, détournant T^sprit de cette loi , s'en servit pour faire condamner Cassius Severus ^ auteur d'écrits satiriques contre lui et ses familiers. Tibère, surpassant le dwin Auguste dans les voies de la tyrannie , fit condamner les paroles , les soupirs , les larmes , et le silence même , toujours au nom de cette loi de lèsemajesté établie seulement pour la punition des actions criminelles.
La personne des tribuns , chargés de défendre les intérêts du peuple , avait été déclarée sacrée et inviolable pour mettre ces magis* trats à Tabri des coups de Tautorité consulaire. Les empereurs s'arrogent la puissance tribunitienne , afin que les intérêts du peuple demeurent sans défenseurs , et qu'il n'y ait de personne inviolable et sacrée que celle des Césars. Octave ôte au peuple la puissance de £siire des lob et de juger les délits publics ; Tibère renvoie au sénat le jugement des accusations de lëse-majesté.
« Un arrive jamais, dit Montesquieu , qu'un » tyran manque d'instrumens de sa tyrannie ; » un scélérat couronné voit bientdt accourir » de toutes parts des scélérats subalternes qui M briguent l'exécrable honneur d'être les mi- M nistres de ses cruautés ; mais , par un raffi- » nement digne de lui , Tibère voulut que le » premier corps de l'état devînt cet instrument n de mort et de proscription. »
Le crime de lèsenmajesté , que Pline définit le délit de ceux à qui Von n*en saurait imputer d'autres , devint une imputation banale ; et pour perdre les personnes accusées d'un délit quel-
conque , on y joignit toujours Taccusation de lèse-majesté.
Dans ces sortes d'accusations , plus le prévenu est innocent , plus la haine des princes est furieuse ; car alors la tyrannie est forcée de se montrer à découvert et dans toute son horreur. Quand les prétextes plausibles défaillent , il faut bien enjemployer de tels, qu^il soit manifeste à tous que ce n'est point par justice , mais par cruauté, par haine de la vertu, que le tyran poursuit les gens de bien et fait verser le sang de l'innocence.
Octave avait exilé la liberté de Rome. Tibère la bannit du commerce de l'amitié , des affections de la famille ; après la mort de Sejan, il ne souffrit plus aucune entrave à sa cruauté , et sembla puiser dans chaque supplice le besoin de supplices nouveaux. Il fit massacrer comme complices de son favori Séjan tous ceux qui alors se trouvaient détenus pour unjs cause quelconque. On ne voyait que des cadavres de personnes de tout âge , de tout sexe , de toute condition , là épars , ici amoncelés , sans que leurs parens ou leurs amis osassent en approcher, ni pleurer, ni même les regarder
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ayec ^elqne attention ; car des gardes , placés auprès , épiaient avec soin la douleur de chacun, et pouvaient en tenir registre. Leur éleyer un bûcher ou leur ouvrir la terre, était encore un crime de lèse-majesté, « La force et » la peur, dit Tacite, avaient rompu tout corn- » merce entre les vivans et avec les morts ; » la compassion s'éteignait dans le coeur des ci- >* toyens à mesure que la cruauté augmentait » dans Tame féroce de Timpitoyable Tibère. »
Dans la crainte d'être considérés comme ses complices , les parens , les amis d'un accusé se retiraient de lui ; les délateurs , les témoins qui le chargeaient étaient seuls entendus avec faveur et récompensés : la disgrâce et la mort frappaient bientôt ceux qui avaient osé parler pour les accusés , et déposer selon la vérité . Les accusateurs abondent ; les défenseurs disparaissent : des bourreaux et é^s victimes , voilà tout ce qui reste en face de ces tribunaux dont la justice est bannie.
Tout devint crime de lèse-majesté sous le règne de cet odieux Tibère et de ses infâmes successeurs. Drusus Libon périt pour avoir consulté les devins ; Scaurus , parce qu'il était au-
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teur d^une tragédie XAtrie; Fusius Gêmînus et sa famiUe entière périrent parce que Tautear de cette famille ayait été autrefois ami de Pompée.
Un citoyen est mis à mort pour avoir manqué de respect au dmn Auguste , en frappant un esclave auprès de sa statue ; un autre snbit le même supplice pour avoir changé d'kabits dans une chambre où se trouvait le buste du iiçin Auguste^ Un personnage consulaire est jeté aux gémonies pour avoir accepté une magistrature dont le dkin Auguste avait été investi à pareil jour.
Pleurer un fils , un frère ou un asû ; la pâleur , la tritytesse ^ étaient des crimes de lèsemajesté. Cependant Tautetlr de ces abominables catégories recevait dans le sénat les noms de clément f de misémeerdieuj; , Lorsqu'il apprit que Libon avait, par une mort volontaire, devancé son jugement, il se plaignit ^e ce que ce jeune homme luii avait ravi le plaisir de solliciter sa grâce , même lorsqu^il aurait été reconnu, coupable.
Cependant , il ne faut pas le taire , c'est moins encore à la férocité des tyrans qu'à k lâcheté des juges qu'il faut attribuer tant d'as-
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sassinats juridiques pour ces prétendus crimes de lèse-majesté , et Tibère lui-même lâcha sa proie lorsqu'une voix courageuse osa lui reprocher sa fureur. Granius Marcellus fut accusé d'ayoir placé sa statue plus haut que celles des Césars , et mis sur un buste d'Auguste une tête de Tibère ; cet empereur , ordinairement si retenu , ^ habile à dissimuler ses sentimens secrets , transporté par la colère , s'écria : Je ceux 9 dans une telle cause , coter moi-même à haute Vois eêaçee serment. Mais , selon l'expression de Tacite , il restait encore debout quelquesnnes des vertus de la liberté mourante. Cn.
Pison dit : Quand donneras- tu ton cote , ô César! Si c^est le premier , Une me restera qu'à te suivre : mais si e^est le dernier , Je crains de me trouver, par erreur , d*un avis différent du tien. Ces paroles firent rentrer le tyran en lui-même ; il eut honte de s'être découvert » et Marcellus fut renvoyé absous.
Puisipie tes princes veulent être appelés bons et clémens , que ne sont-ils démens et bons? ce moyen est si doux et si facile ! Le secret d'empêcher que nul ne se plaigne de leur autorité est de régner par les lois. Que leurs mœurs soient
pures , que leur vie soit innocente , et personne ne sera tenté de médire d'eux, ou ils auront rendu la calomnie si infâme que le mépris et Tindignation générale en feront plus promptement justice que des juges et des bourreaux.
Mais c'est en vain que de lâches courtisans , que d'indignes sénateurs, prodiguent les noms de clément et de miséricordieux aux monarques qui s'engagent dans les voies dé la tyrannie. Les dieux ne permettront pas qu'ils évitent la destinée des tyrans : ils seront haïs , leur pouvoir sera détesté. Pour hâter le jour où le pouvoir doit leur échapper , les peuples fatigueront le ciel de prières et de vœux ; ces voeux secrets seront entendus par la conscience des oppresseurs ; ils passeront les jours entre la fureur et le crime , les nuits entre la terreur et les remords ; ils périront enfin étouffés par un Màcron ou poignardés par un Stephanus. Au bruit de l/eur trépas , les peuples couronnés de fleurs , comme les Romains à la nouvelle de la mort de Néron /inonderont en foule les portiques des temples pour rendre grâces aux dieux de leur délivrance. Il éclatera aux funérailles des tyrans des imprécations et des joies d'autant plus grandes que
leur fin aura été plus tragique ; leurs mânes seront voués aux dieux infernaux , et leur nom inscrit par les Tacite futurs , à côté de celui des Caligula et des Domitien , deviendra l'impérissable objet de Fhorreur et des malédictions des races future^ i