‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 23 sur 116 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De la Torture et du Secret.

Le motif qui fit abolir la torture est celui pour lequel les partisans du pouvoir absolu la re-

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grettent et sont tout prêts à la redemander ; car €*est le moyen de saucer les coupables et de perdre les innocens.

A Rome , l'esclave d'un certain Marcus Agrius fut soupçonné d'aroir tué un esclave de Titus Fannius. Dans les douleurs delà torture, Tesclave d'Agrius convint qu'en effet il avait tué l'homme dont on Taccusait d'être le meurtrier, et il fut condamné à perdre la vie. Peu de jours après son supplice , l'esclave que l'on croyait mort reparut ; il n'avait été ni assailli , ni même insulté par celui qui venait d'être exécuté comme son assassin.

Cet esclave de Fànnius tua , par la suite , un chevalier romain , et , mis sept fois aux épreuves de la torture , sept fois il les soutînt avec constance , et finit par échapper à la punition d'un crime' avéré.

Dans ces luttes odieuses , entre la douleur qui presse un homme de s'accuser lui-même , et la conscience de l'accusé qui refuse de trahir la vérité , ou le sentiment de sa conservation qui le porte à la cacher , la résistance paraît aux bourreaux un défi à l'art détestable qu'ils exercent , aux juges une insulte à leur autorité ; plus

riiinocent résiste , plus leur cruauté redouble ; ce qui n'était d'abord qu^une froide barbarie éclate bientôt en rage furieuse , et les supplices secrets qui précèdent le jugement surpassent en horreur le supplice public qui suit la condamnation.

C'est avec un sentiment d'orgueil national que je m'applaudis du triomphe que la morale et la justice ont remporté parmi nous sur la barbarie des siècles , par Tabolition du plus abominable usage qui ait jamais déshonoré la nature humaine.

Jusqu'à ces derniers tems encore , l'Europe civilisée avait vu sans horreur les chevalets sanglans de la torture. Le peuple français est le premier qui les ait légalement abolis. Chez une nation fière, à si juste titre , d'avoir donné au monde l'exemple du gouvernement représentatif, chez les Anglais , la torture légale existe encore.

Pourquoi cet homme est-il jeté nu dans un cachot étroit et infect? pour quel crime épouvantable est-il enchaîné sur cette pierre froide et anguleuse ? quels sauvages placent sur sa poitrine un poids énorme qui la brise , et sous le-

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quel s^ exhale en longs gémissemens sa respiration sanglante ? Il meurt enfin : quel ëtait son crime? de se taire ; et tes barbares qui punissent ainsi le silence sont des Anglais.

Blackstone , dont Tautorité ne sera pas récusée , m'a fait connaître cette loi atroce , qui est encore en vigueur , et qui s'appelle loi de penance.

J'ouvre notre code pénal et je lis :

« Nulle contravention , nul délit , nul crime » ne peuvent être punis de peines qui n étaient » pas prononcées par la loi avant qu'ils fussent Ji> commis.

» L'emprisonnement est une peine enma^re » correctionnelle ; quiconque aura été condamné » à la peine d'emprisonnement , sera enfermé M dans une maison de correction ; il y sera » employé à Tun des travaux établis dans cette » maison , selon son choix. »

L'emprisonnement est donc une peine! Cette peine est prononcée* par les tribunaux correctionnels .JL'homme condamné àl' emprisonnement doit être détenu dans une maison où il puisse se livrer à des travaux selon son choix.

Mais dans un autre code , celui d'instruction

criminelle , le droit de faire arrêter et mettre en dépAt , dans des maisons d'arrêt , les personnes prévenues de crimes ou de délits , est donné aux procureurs du roi et aux juges d'instruction. Voilà donc deux espèces de magistrats revêtus du droit de punir pour interroger^ pour connaître ; de punir avant jugement ; de punir des innoeens, et par conséquent de commettre des injustices , car tous les jours les tribunaux renvoient absous et font mettre en liberté des hommes que les procureurs du roi avaient accusés , et qui subissaient la peine de Temprisonnement par ordre d'un juge d'instruction. Ce sont , dit-on , des malheurs inévitables , le résultat de Tinfirmité djes lois , une des conditions nécessaires de rëtat social. Je ne sai^ si ce mal est inévitable , mais je sais qu'il existe , et je le signale pour qu'on en cherche le remède ; car si la conséquence rigoureuse de la société était la punition desinnocens, il faudrait renoncer à Tétat social et rentrer dans le droit naturel.

Notre code d'instruction criminelle contient cette disposition pénale : « Si quelque prisonnier » use de meuaces , injures ou violences , à lé- »> gard des gardiens préposés ou des autres

» prisonniers, Il pourra être resserré plus ëtrol- » tement , enfermé seul , même mis aux fers en » cas de fureur ou de violence. » Un prisonnier peut être enfermé seul en punition d'un délit ; mais enfermer seul un prisonnier pour le contraindre à désaveux qu'il ne veut pas faire , ou lui arracher des réponses quand il garde le silence , c'est violer la loi , c'est rétablir la torture sous le nom hypocrite de secret.

Les écrivains doivent dénoncer au monde cette nouvelle violation des droits de l'humanité . « Plonger un homme dans un cachot , a dit M l'immortel philosophe de Ferney , l'y laisser 1» en proie à son désespoir, l'interroger seul » quand sa mémoire doit être égarée par les » angoisses de la crainte et du trouble entier de » la machine , c'est attirer un voyageur dans » une caverne pour l'y assassiner : c'est la » méthode de l'inquisition; ce mot imprime » l'horreur. » Qu'aurait dit Voltaire , si de son tems la torture du secret eût acquis le degré de perfection qu'elle a reçu de nos jours ; si dans la nuit d'un souterrain , où le sommeil vient un moment suspendre les tourmens d'un détenu, il eût vu tout à coup briller au pied de son

APPLIQUÉE A LA POLITIQUE. yS

grabat la lumière ardente d'un rëverbère qui brûle ses faibles yeux; s'il eût vu serrer ses cbaînes au point de faire jaillir le sang des membres qu'elles compriment ; s'il eût vu mesurer Teau fangeuse et le pain d'avoine qu'on lai accorde au poids nécessaire pour anéantir ses forces physiques et morales , sans le priver entièrement de la vie ? Voltaire continuerait à nous appeler des Welches , et dirait encore que notre code criminel a été dicté par le bourreau.

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