‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 36 sur 116 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des Mœurs des juges.

MÊME au sein des sociétés corrompues par k luxe de la civilisation , la morale d'un juge devrait être le dernier asile de la sainteté des mœurs. On ne m'accusera pas de regretter les anciennes institutions : je dois le dire, cependant , sous le rapport des mioBurs dpmestiques et du respect de la morale dans la vie civile y les membres des anciennes cours de parlement ont laissé d'admirables modèles et de justes regrets ; sur ce point , la révolution est complète , et l'on ne reprochera plus à nos magistrats cette

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austérité d'habitudes et de langage qui distin-* guaient en France leâ anciennes famiHes de robe. Toutes les réflexions que je pourrais me permettre à cet égard sont comprises dans les plaintes que m^adressait 9 il y a quelques années, un négociant américain arrivé des Etats-Unis pour recueillir en France une succession qui lui était échue : qu'il me soit permis de citer ses propres paroles. « Un de mes oncles paternels, » me disait-il , est mort dans ce pays , et m^a n laissé par testament une terre de 3o,ooo fr. » de revenus ; l'héritage est ouvert , et je dois « croire qu'il suffit de me présenter pour être i> mis en possession; mais une foule de coUa- ^> téraux s'y opposent. Votre Code civil est ex- » cellent ; l'article qui constate mes droits est >» clair et précis , j'en invoque l'exécution ; les » hommes de loi s'en mêlent , des discussions » s'élèvent, on demande à éclaircir l'évidence » elle-même ; il faut plaider, je plaide.

» Me voilà engagé dans les détours obscurs » de la chicane subalterne , et pour m'y recon- » naître je sème à pleines mains l'argent sur » ma route. Je remplirais, comme Rabelais » dans son Pantagruel , deux pages et demie

» des seuls noms baroques des actes qu'on me » fait signer, et des officiers de justice qui me » les délivrent moyennant finance ; à Philadel^ m phie cela ne m'eût rien coûté.

» Au moment où ma cause allait 6tjre plai«- » dée , on me conseille d'aller voir mes juges ; » je réponds que cette coutume impertinente » n'existe pas en Amérique : on me fait ob-^ » server que c'est l'usage en France,

» Je me rends d'abord chez le président ; je a» ne le cherche pas , comme autrefois , dans » une modeste maison du Marais , mais dans un » somptueux hôtel de la Chaussée-d'Antin. Les » laquais, qui jouaient au boston dans l'anti^ » chambre, m'apprennent, sans se déranger, » que leur maître assiste en ce moment à la » répétition d'un grand concert qu'il doit don- >i ner chez lui le lendemain.

» Je m'achemine vers la demeure d'un autre n juge ; il partait pour la chasse.

» Un troisième , distingué par son talent pour n la peinture , s'occupait à décorer lui-même i> le boudoir de sa femme ; il ne put me rc- » cevoir.

» J'achève ma tournée chez mon rappor-

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» teur , homme de beaucoup d'esprit , à ce » qu'on assure ^ et qui ne peut manquer d'être » un jour un des omemens de rAcadémie ; il » ne me permît pas de lui parler de mon at- » faire ( et j'appréciai très -bien tout ce qu'il » y avait de délicatesse dans cette réserve ) ; » mais il me lut les trois derniers chapitres d'un » poëme en prose poétique qui doit mettre le » sceau à sa réputation littéraire . »

Je n'achèverai pas Thistoire du procès de l'Américain ; je craindrais d'être accusé de manquer au respect exigé pour la chose jugée ; mais je terminerai , comme lui , par une réflexion qu'il «mpruntait au plus grand poète tragique de l'Angleterre : « Un juge doit être irréprochable , «> s'il veut être sévère ; et je ne vois qu'un or- » gane incomplet de la loi dans l'interprète de » la morale publique, s'il n'en est pas aussi » l'exemple. >»

J'ajoute , avec d' Aguesseau , « qu'un juge » qui n'est pas un modèle de probité , n'est pas » même un honnête homme. »

APPLIQUEE A LÀ POLITIQUE. Iig

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