CHAPITRE II
Division des citoyens en classes différentes.
Dieu n a point divisé la race humaine en nobles et en roturiers , en citoyens Kbres et en esclaves. La nature ne fait point des familles de beaux , des familles de spirituels , des familles de forts , des familles de courageux ; elle sème dans tous les rangs le courage et la pusillanimité , la force et la faiblesse , l'esprit et la sottise , la beauté et la laideur. On dirait même que , proportion gardée , elle se plaît à jeter plus de bossus , de boiteux , de manchots , de rachitiques et de vilains enfans dans les familles de ceux qui se donnent à eux-mêmes le nom de gentilshommes, que dans les lignées plébéiennes: accordant à celles-ci l'esprit et la beauté comme une espèce de compensation des richesses et du pouvoir, dont le vice des institutions sociales
a fait le partage presque exclusif de certaines familles.
La politique devrait se borner à dire : Les choses sont ainsi , parce que je ne veux pas qu'elles soient autrement, parce qu^ ainsi le veulent mes intérêts, mes préjuges, mon orgueil , enfin parce que tel est mon plaisir. Ce langage de la violence serait du moins conséquent ; il sied à la force injuste , tant qu'elle n'est pas sur^ montée et vaincue par une force plus grande et plus juste ; mais la folie de ceux qui parlent en faveur du despotisme , et de ceux qui exercent l'arbitraire , est de vouloir justifier par le raisonnement ce qui est l'opposé de toute raison ; de poser des principes et de déduire des conséquences quand tout est inconséquence et contradiction entre leurs actes et leurs discours. C'est ainsi qu'ils disent : « Des bonnes mœurs de la famille naissent les bonnes mœurs de Tétat. Le père doit amour, bienveillance, protection égale à tous s(ts enfans ; c'est par l'union que la famille existe , que les vertus s'y conservent et s'y fortifient ; tout ce qui tend à altérer celte union, à diviser les frères entre eux , à donner aux uns des intérêts opposés à ceux des autres ,
à faire naître entre les fils du même père Tortgueil que donnent les préférences , la jalousie ; et U haine filles des privations , doit en être ^ écarté comme inj,uste , immoral , et aussi cou- ' ' traire à la loi naturelle qu'à la loi religieuse ^ aux devoirs du père qu'aux devoirs du chrétien. » Us disent encore que « Tétat est Timage de la famille, et le roi celle du père de famille ; qu^U a pour tous ses sujets un amour paternel , des* j entrailles paternelles , quMl les porte également tous dans son cœur ; mais ils prétendent que j cette paternité politique ne se manifeste jamus^ mieux que lorsqu'elle accorde les trésors, le»^ emplois , les dignités , les grâces , les faveurs>j à un petit nombre, et qu'elle aceable le resti de charges , de travaux , d'obligations de les genres , d'humiliations de toutes les espèce ils veulent que le père commun divise tous enfans en castes , en curdres, en corporations! qu'il les oppose les uns aux autres ; et les méi hommes qui reconnaissent dans l'unité de timens et d'intérêts la force de la famille , voiei celle du gouvernement de l'état dans l'oppos . tion des intérêts et des sentimens des sujets , dans je ne sais quel équilibre de rivalités et
jn- 'lles aisie s des •mme il, la •ntion . c'estqui ne .'u ceux Wisieurs : il faut |) rinces, ont dans randeurs
lO LA MORALE
du tiers de la protection accordée aux deux autres ordres.
Les législateurs religieux et politiques de rinde ont aussi divisé les hommes en cinq classes ou castes ; mais , plus conséquens en cela que les législateurs européens, ils ne les font pas tous naître du même limon : les prêtres sont sortis de la tête de Brama , et les parias de la poussière de ses pieds. Le sage Fénélon lui-même , dans un de sts rêves politiques , divise les sujets d'Idoménée en huit classes , en y comprenant les esclaves ; car ne fallait-il pas qu^il y eût aussi des esclaves dans le petit royaume de Salente? Il est vrai que quand il parle des heureux habitans de la Bétique , Fénélon les représente tous libres, tous égaux, n ayant d'autre prééminence que celle qu'obtient la vertu , que donnent la sagesse et l'expérience des vieillards. Dans ce pays favorisé des dieux , où il n'y avait ni roi , ni nobles , ni prêtres , où chaque père de famille en était le chef, le j^uge et le ministre , « jamais , dit l'auteur de Tilémaque , la fraude , la violence , le parjure , la chicane et la guerre , ne firent entendre leur barbare yoix ; jamais la terre ne fut humectée
APPLIQUEE A LA POLITIQUE. t i
de sang humain; à peine y vit-on <:ouler celui des agneaux. »