‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 5 sur 116 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Suite du même sujet.

€t Les dignités , la noblesse , sont des gran-^ deurs d'établissement. Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu'elles consistent dans des qualités effectives de Famé et du corps , comme la science, les lumières, l'esprit, la vertu, la santé , la force. Aux grandeurs de convention nous devons des respects de convention , c'està-dire certaines cérémonies extérieures qui ne nous font concevoir aucune qualité réelle en ceux que nous honorons de la sorte. Dans plusieurs pays , il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes.

Mais les respects naturels , qui consistent dans l'estime , nous ne les donnons qu'aux grandeurs

naturelles : il ri est pas nécessaire que j'estime ceux que je salue. Si vous êtes prince et honnête homme, je ne refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de prince , ni l'estime que mérite celle d'honnête homme : mais si vous êtes prince sans être honnête homme , je m'en tiendrai au cérémonial , je vous accorderai le salut, tout en vous refusant Teslime ; j'aurai même pour vous le mépris qu'inspirent les vices du cœur , la hassesse des sentimens et la perversité de l'esprit.

» Qu'est-ce, à votre avis, que d'être grand seigneur ? c'est être maître de plusieurs ohjets de la concupiscence des hommes, et pouvoir ainsi satisfaire aux besoins et aux désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de vous et qui vous les assujettissent ; les devoirs qu'ils vous rendent ont pour but d'obtenir quelque part de ces biens; qu'ils désirent, et dont ils voient que vous disposez.

» Votre ame et votre corps sont d'eux-mêmes îndifférens \. l'état de batelier ou à celui de duc. n n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre. Si donc

APPLIQUÉE A LA POLITIQUE. lî

VOUS agissez extérieurement avec les autres hommes selon votre rang, vous devez reconnaître , par une pensée plus cachée , mais plus véritable , que vous n'avez rien naturellement au dessus d'eux ; car votre état naturel est d'être dans une égalité parfaite avec les autres hommes. Le peuple ne connaît peut-être pas ce secret : ne le lui découvrez pas si vous voulez , mais n'abusez pas de son erreur , et surtout ne vous méconnaissez pas vous-mêmes en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres. Toute la violence, tous les emportemens , toute la fierté des grands , viennent de ce qu'ils ne connaissent pas ce qu'ils sont , et que les autres l'ignorent. »

J'avais pensé ces choses, mais Pascal les avait pensées et dites avant moi ; j'ai conservé l'autorité de ses paroles. J'ajoute que l'adoration , les génuflexions \ le respect sans limites , l'obéissance aveugle , ne peuvent plus se commander : il faut les obtenir, non par la force et la violence , mais par la bonté, par la vertu , par la sincérité et la fidélité aux promesses iaites, aux engagemens pris. La force n'est maîtresse que des corps : la pensée lui échappe ;

ï4 LA MORALE

elle se joue des plus féroces tyrans i et foute la dignité de Thomme , dit encore Pascal , consiste dans la pensée.

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