CHAPITRE IX
Des Conspirations et des Ciimes supposas.
DfiPuts cette longue suite de monstres couronnés sous le nom d'empereurs romains , les annales de la magistrature n 'offrent rien de plus odieux que Fhistoire des tribunaux sous les règnes des derniers rois de la maison des Stuarts. Charles II se mit lui-même à la tête des fabricateurs de conspirations.
La cour de ce prince , de concert avec lui sans doute , imagina de faire publier contre le roi, contre son frère et contre la famille royale ,
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des pamphlets injurieux , et de les imputer aux défenseurs des libertés nationales , pour se ménager les moyens de les perdre.
Un catholique irlandais nommé Fitz-Harris , attaché à la cour , protégé par la duchesse de Portsmouth , et qui venait de recevoir du roi in£me une somme considérable , se lia avec Eçrard , un des chefs du parti populaire , et lui proposa de travailler avec lui à un écrit contre la famille régnante. Evrard , qui se défiait de FitZ'Harris , lui assigna un rendez-vous dans un lieu où se trouvait caché le juge de paix •Waller.
L'agent de la cour y vint, et indiqua sommairement les principaux points qui devaient être traités dans le libelle dont il apporta le projet. 11 s'agissait d'y établir que le roi était papiste; qu'il avait, ainsi que son père, favorisé la rébellion de l'Irlande ; qu'il était au pouvoir du peuple de détrôner un roi papiste , ef que la nation , ne pouvant compter sur le parlement , devait pourvoir elle-même à sa sûreté. Fitz-Harris fut arrêté ; on trouva sur lui la copie du projet de libelle ; il avoua qu'il avait agi par ordre supérieur, et dévoik cette perfide
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intrigue. On sut que le projet ëtait d'envoyer des copies de cet écrit séditieux chez les prin*cipaux Whigts, de les y faire saisir, et de profiter d'une semblable preuve pour leur imputer le projet de détrôner le roi , et de renverser le gouvernement.
Le piège tendu par Fitz-Harris contre Everard, le fut à son tour contre ce dernier par un ministre anglican nommé Hawkins : à la sollicitation de celui-ci , chapelain à la tour de Londres , Fitz-Harris fit une nouvelle déclaration , et soutint que ce libelle était bien véritablement l'ouvrage des ennemis du roi. Sa grâce lui avait été promise à ce prix : l'échafaud fut sa récompense , et Hawkins fut payé du sang de Fitz-Harris par un bénéfice de 3,ooo liv. sterling de revenu. Telles étaient les machinations infernales que , du tems de Charles II , on ne rougissait pas d'appeler des combinaisons politiques. Nous avons peine à y ajouter foi , tant nous avons profité des leçons de Thistoire. Continuons donc à Tînterroger, pour y trouver de nouvelles raisons d'applaudir aux progrès que la justice et la morale ont faits parm\ nous.
Plunket j ^véque catholique et primat d'Ir-
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lande , fut arrêté et condamné à mort , commepré veng.-d' une con&piration papiste à laquelle leroi ne croyait pas , que la cour elle-même tournait en ridicule : c'était , dit Thistorien Hume, le quinzième complot inventé depuis la restauration.
Dans tous ceux qui suivirent , le gouvernement , auquel la magistrature était vendue , descendit jusques dans les plus ignobles tavernes pour y suborner des témoins en sa faveur. Le faux témoignage devint une fonction publique : ceux qui Texerçaient avec privilège, après avoir été entendus contre les catholiques , le furent ensuite contre les protestans.
On produisit contre Colledge , citoyen de Londres connu sous le nom de menuisier proiestant , les trois mêmes hommes dont le témoignage avait conduit à la mort le vicomte de Stalford , membre catholique de la chambre haute : les jurés apprécièrent à leur juste valeur la déposition de ces misérables ; Colledge fut déclaré innocent ; mais , au mépris de toutes les lois divines et humaines, il fut remis en jugement à Oxford , dont le schérif , notoirement dévoué à la cour , eut soin de ne nommer que
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des jurés de son parti , et de les choisir parmi les employés , les fournisseurs et les marchands des princes Y dont ils conservèrent la Oaiveur au prix d^un verdict , en vertu duquel Tinfortunë CoUedge fut envoyé à Téchafaud. Je ne dois pas oublier de dire qu'il fut , à cette occasion , et pour la première fois^ fait défense de publier le nom des jurés , afin de ne pas décourager- les autres.
Je ne rappellerai pas ici les noms de tant de victimes immolées , à cette fatale époque j au démon de la vengeance et du pouvoir; je n^en* trerai point dans les détails de tant de complots imaginaires où Ton parvint à réunir deux choses jusque-là réputées incompatibles , le ridicule et Tatrocité ; mais le sujet que je traite me fait un devoir d'arrêter plus particulièrement les regards du lecteur sur Taffireuse machination connue sous le nom de complot de Rye^House »
et sur l'accusateur public Jefleries , monstre d'impudence et d'atrocité ^ qui fit planer la mort sur toutes les têtes , qui remplit de deuil toutes les familles de la Grande-Bretagne ^ et fut peut' être la cause la plus immédiate , bien que la plus éloignée , de ce débordement de
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haine qui précipita pour jamais les Stuarts du trône d'Angleterre.
Un scélérat (il s'appelait Hosward ) avait dît : m Je n * attends de pardon du roi qu*en lui rendant » quelque grand service , qu^eri faisant pour lui » le métier de faussaire. » Les complots étaient i la mode ; il inventa la conspiration de Rye^ House , dans laquelle il enveloppa le colonel Rumbole , le duc de Montmouth , Walcote , Hone, Ross , Hampden , Essex , Sidney , et son propre parent lord Russel. De ces neuf illustres citoyens j deux seuls échappèrent, l'un en prenant lafoite , l'autre par jugement ; le hasard lui avait donné des jurés.
Essex fut trouvé égorgé dans la tour de Lon«* dres j le jour même où le roi et le duc d' Yorck avaient été dans celte tour qu'ils n'avaient pas visitée depuis quinze ans ; tous les antres périrent de la mort des criminels.
Sidney avait refusé d'être un des juges de Chaiies P' , et de prendre part à son jugement* Lorsque Chartes II vivait dans l'exil , Sidney avait fait échouer plusieurs entreprises formées contre la personne de ce prince ; il fut un de «eux qui s'opposèrent le plus fortement au des-*
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potisme de Cromwel : il avait même mérite la disgrâce du protecteur, pour avoir porté à Charles de l'argent fourni par ses amis et par lui-même ; quand la restauration arriva , il était encore réfugié sur une terre étrangère. Quelques-uns de ses amis le pressaient de revenir en Angleterre, et lui faisaient même espérer les faveurs de la cour. « Tant que je » serai sur la terre, leur répondit-il, je tâ- » cherai de conserver ma liberté , ou du moins » de ne pas consentir à la perdre : j'aime ma » patrie , il m'est bien pénible d'en être séparé ; » mais quand j'y vois la liberté opprimée , les » plus honnêtes gens eh proie aux plus mé- » chans , nul homme en sûreté que par les là- » ches moyens de la flatterie et de la comip- » tion, abandonnerais-je mes anciens principes i> pour apprendre les viles pratiques des cour- » tisans ? Non ! je ne veux pas déshonorer le i> passé en cherchant à pourvoir à l'avenir. »
Ces généreuses résolutions furent tout le crime de Sidney. Il avait déjà passé seize ans dans Texil , lorsqu'il apprit que son père était atteint d'une maladie mortelle ; la piété filiale le rameni en Angleterre , la vengeance l'y atten-
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dait. Howard Tenlaça dans les filets de Rye- House, et Jefferies prononça contre lui la sentence mortelle. Sidney s'étant écrié : « O Dieu ! » s'il faut que reffnsion du sang innocent soit » yengée , que ta vengeance ne tombe que sur » ceux qui me persécutent méchamment pour la » cause de la justice. » Jefferies, hors de luimême , se leva en disant que le prisonnier était en délire : « Regardez , dit froidement Sidiley , » en avançant le bras , si mon pouls bat plus » fort qu'à l'ordinaire ; » puis il ajouta : « Je » rends grâce à Dieu de ce que je meurs pour » cette bonne vieille cause dans laquelle je me » suis engagé dès ma jeunesse. »
Quand les schérifs vinrent le chercher , il leur dit : « Par complaisance pour la cour, vous • ayez nommé des jurés iniques et corrompus ; « songez que mon sang , et tout celui que de » tels jurés font verser, retombera sur vos » têtes. »
Sidney était âgé de soixante-six ans ; ^% cheveux étaient blancs , mais son corps faible , usé par les travaux et Tétude , était soutenu par ime ame intrépide : il voulut aller à pied au lieu lie son supplice ; il y marcha d'un pas ferme . «. 7
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d^une contenance assurée , au milieu d^une foule saisie de terreur, d'étonnement et d'admiration.
La fin de lord Russel ne fut pas moins héroïque ; mais des circonstances plus touchantes encore environnèrent son illustre trépas. Fils du comte de Bedfort pair d'Angleterre , appelé à recueillir , avec la pairie , la succession la plus opulente du royaume ; ami sincère de la liberté , doux , humain , populaire , l'opinion de sa droiture et de sa probité était généralement établie ; il avait épousé la fille de ce Southampton , grand trésorier , qui , lors du désastre de la famille royale , lui avait prodigué sa fortune. Au milieu des dépravations de la cour, Russel avait donné l'exemple des vertus les plus austères.
Amené devant ses juges , il demanda que la cause fût remise au lendemain , quelques-uns de ses témoins n'étant pas encore arrivés. Cette demande lui fut durement refusée : « L'Europe » nous presse , répondit Jefferies ; elle est îm- » patiente de voir couler le sang d'un traître. » L'illustre accusé exprima ensuite le désir qu'il lui fût permis d'employer une autre main que la sienne pour recueillir les notes des dépositions.
« Vous pouvez vous servir de la maîu d'un de » vos domestiques , dit l'avocat-général. — Je » n'en veux pas d'autres que celle de la dame » qui est à côté de moi , répondit Russel (c'était » celle de son épouse ). » Tous les regards se portèrent sur cette femme héroïque , et sa présence porta au plus haut degré l'attendrissement de l'auditoire ; Jefîeries et ses complices y parurent seuls insensibles.
Hosward , l'indigne parent de Russel , l'auteur et le dénonciateur du prétendu complot de Rye-House , parut comme témoin ; deux autres délateurs plus obscurs , et non moins infâmes , furent entendus.
Le conseil et l'intention suffisaient , d'après une loi nouvelle , pour constituer le crime dfc haute trahison; mais cette loi voulait que le crime fût poursuivi dans les six mois , et il y en avait onze que le fait allégué par les trois misérables s'était passé ; on eut recours à un statut d'Edouard III , qui ne prononçait de peine que contre le commencement d'exécution , Vacte ouvert t mais qui ne déterminait pas un tems pour les poursuites. Les intentions de la loi nouvelle furent cousues à l'indétermination du tems de la
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loi ancienne ; et , de cette union monstrueuse , sortit pour lord Russel une condamnation à mort.
Il reçut avec sang froid sa sentence. L'épouse de Russel courut implorer la clémence du monarque : Charles répondit en signant Tarrêt de mort 9 et porta Voubli de tout sentiment humain jusqu^à insulter à sa victime.
Les parens , les amis , et la noble épouse de^ cet illustre martyre de la liberté furent du moins admis à lui faire leurs derniers adieux.
Lacly Russel entra sur le soir , tenant par la main ses deux enfans encore en bas âge :
•c Vous me connaissez , dit-elle à son époux ; » si ma vie n^appartenait qu'à vous seul , votre » arrêt disposerait de mon sort : mais je suis » mère , j'aurai le courage de vous survivre ...» Leur séparation fut déchirante. Quand sa femme fut sortie , « Le sacrifice est consommé , dit » Russel en essuyant ses yeux , Vamertume du » calice est passée, >» et il s'endormit plus paisiblement dans sa prison que Charles et le duc d'Yorck dans leur palais de Windsor. On vint réveiller ; il prit sa montre , regarda Theure , et la remit à Tnn de ses gardiens en lui disant : Le temsest passé pour moi.
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A la porte de la prison , lord Cavendish , son ami , l'attendait ; ils s'embrassèrent pour la dernière fois. Russel traversa ujie foule immense , attendrie, consternée, dont le silence n'était interrompu que par des sanglots. Quel spectacle! quel crime ! c'était le courage, la bonté, la vertu , la liberté , qu'on allait frapper dans un seul citoyen !
Après tant d'assassinats juridiques commis à Londres , Jefferies n'ayant plus personne à immoler dans la capitale, se disposait à faire sa tournée dans le royaume comme chef de la justice Chef de la justice!!! Jefiferies vînt
prendre les ordres du roi son maître. Charles s^avança vers lui d'un air satisfait et gracieux , lui mit au doigt un anneau qu'il tira du sien, et lui dit avec cette grâce qui le distinguait : « Ne » buvez pas trop dans votre tournée , car les » chaleurs sont bien grandes.» Quel juge! quel roi ! quel tems !
de proposer de ne pas accorder de récompense aux accusateurs du crime de lèse-majesté , lors^ que l'accusé aurait cessé de vivre avant le jugement ; mais Tibère s'éleva contre cette proposition et , contre sa coutume , dit Tacite , prit ouvertement le parti des délateurs. Ainsi ces hommes pervers , nés pour l'extermination des gens de bien , et qui jusque-là avaient semblé ne pouvoir être trop réprimés par la sévérité des peines , furent alors déchaînés et excités par l'appât des récompenses.
Charles II épouvanta l'Angleterre du spectacle qui avait effrayé les Romains sous le troisième des Césars. « La horde nombreuse des » espions , des témoins , des délateurs et des i> suborneurs, s' apercevant, dit Hume , que la » puissance était tout entière entre les mains » du roi , se tourna tout à coup contre ses an- » ciens maîtres , et offrit ses services aux minîs^ » ires, A la honte de la cour , ils furent reçus » avec empressement , et leur témoignage , ou , >* pour mieux dire, leurs parjures furent em- ^» ployés à légaliser des assassinats. » Ces témoins étaient , la plupart , des hommes qui , auparavant , n'avaient comparu devant la jus«
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moins , des délateurs , des agens provocateurs ,' des espions , ils ne sont pas admis , il est vrai , à prêter serment et à déposer selon les règles ordinaires de la justice ; mais , en vertu d'un pouvoir nouveau qu'on appelle discrétionnaire , les présidens des tribunaux font appeler ces témoins notés d'infamie ; ils sont entendus , non pour déposer , mais pour donner des renseignemens.
L'opinion des jurés ne se forme-t-elle pas par des renseigneraens ? Faut-il donc que cette dégradante hypocrisie de langage se retrouve aussi dans la bouche et dans les actions des dépositaires des lois , de ceux à qui la garde des biens , de l'honneur et de la vie des citoyens a été confiée?
Dans les accusations pour un crime privé , le magistrat demande aux témoins s'ils ne sont pas parens , alliés, serviteurs ou agens salariés des parties. Dans les accusations pour délits politiques , lorsque l'autorité qui se croit menacée se porte accusatrice , sts agens salariés doivent-ils être produits par elle comme témoins à charge des accusés? Plutarque dit : « Je trou- » verais fort honnête que l'homme de gouver-
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» nement portât témoignage en choses justes , » à ses adversaires , voire qu'il les honorât , » en jugement, s'il advenait qu'ils fussent tra- » vailles en justice par des calomniateurs. » Je suis entièrement de l'avis de Plutarque.