‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 46 sur 116 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De la Police , coDsidërëe comme auxiliaire de

la justice.

Justice et police ! Quelle alliance de mots et d^idées qui se repoussent et s^excluent mutuellement ! Il n'a pas fallu moins que la puissance et le cruel génie du plus odieux des empereurs romains pour opérer cette union monstrueuse , ce prodige d'immoralité et de tyrannie.

C'est à Tibère que remonte l'invention de la police , de ce grand corps invisible , qui était partout et ne se trouvait nulle part, qui frappait en secret , qui enveloppait tout , comme ce dieu de la fable , d'un réseau qui échappait à la Mie ; de cette police , reine des tripots et des mauvais lieux , qui ne respectait ni le secret des familles , ni le foyer domestique , ni les épanchemens de

l68 LA MORALE

Tamitié ; de cette police , indigne auxiliaire de la justice , sans cesse occupée à combattre les monstres qu'elle enfantait, à déjouer les complots qu'elle imaginait , à corrompre les mœurs confiées à sa garde. Caveantconsulesy criait-elle avec Sylla ; que l'on prenne garde ! et prendre garde c'était épier , dénoncer , provoquer , égorger.

Sur l'égide de cette fausse Minerve était écrit le moi protection ; elle portait dans sa main un flambeau doiit la lueur incertaine conduisait à un labyrinthe légal , où le Minotaurc de la tyrannie dévorait tour à tour sts victimes.

Peut-être trouvera-t-on que je m'écarte de mon sujet , en rappelant de honteux souvenirs que les progrès de nos institutions politiques ont entièrement effacés. Que nous importe en effet , à nous qui avons le bonheur de vivre sous un gouvernement constitutionnel , les maux que la tyrannie a faits aux Romains 1 Quel rapport peut-il y avoir entre la police inventée par Tibère et perfectionnée par Louis XI , et cette police si douce , dont les ressorts huilés se meuvent au milieu de nous sans frottement , sans secousse , sans autre force que celle que la loi leur

imprime. Aussi n'ai-je d'autre but, en ramenant l'attention du lecteur sur des maux si loin de nous , que d'ëtablir entre le passé et le présent un parallèle dont nous ayons tant de raison de nous glorifier.

La politique admet encore Tusage des es-, pions , comme la médecine celui des poisons , mais c'est pour guérir , assure-t-elle , et non pour tuer. Si les poisons et les espions agissent quelquefois selon leur nature , c'est contre l'intention bien connue de ceux qui les emploient ; c'est le remède qui a tort et non le médecin.

Les espions sont désavoués par la morale ; ils brisent ce qu'il y a de plus doux dans le lien social , la confiance entre les citoyens : l'autorité , en les élevant vers elle , ne peut les ennoblir , et elle s'avilit en descendant vers eux. Mais on dirait qu'il ne s'agit plus de morale , de confiance , d'estime : goui^emer , voilà la question, et c'est à l'aide des espions qu'on espère la résoudre.

La main du tems se fait sentir dans le bien comme dans le mal ; tout se perfectionne. Le sombre , le dissimulé , le cruel Tibère lui-même ne voulait pas qu'un homme pût être recherché

Page 1