‹ La morale appliquée a la politique, pour servir d'introduction aux observations sur les moeursChapitre 6 sur 116 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les divisions , les haines , employées comme moyens

de gouvernement.

C'est d'être forts, et non d'être justes , que les gouvememens se montrent jaloux , comme si les gouvememens justes n'avaient pas toujours été des gouvememens forts. Il n'y a pas dans l'histoire un seul exemple de sujets qui se soient révoltés contre un prince qui régnait par la justice. Si quelques-uns ont péri pour avoir voulu ramener l'ordre et la discipline parmi des troupes factieuses et insubordonnées , leur mort fut le crime des soldats et non celui des citoyens. Diviser les provinces d'un même empire , opposer les Gascons aux Normands , les Dauphinois aux Provençaux , les Bretons aux Angevins 9

APPLIQUÉE A LA POLITIQUE. iS

fut long-tems une des plus sublimes combinai-^ sons de l'art de gouverner les Français. Dan^ un pays , les catholiques sont mis aux prises avec les protestans, et dans un autre les protestans sont armés contre les catholiques. Un ministre anglais a été hautement accusé d'avoir excité , même par des ordres écrits , des protestans d'Irlande à attaquer des catholiques du même pays , afin de porter ceux-ci à des représailles dont on pût leur faire un crime , et s'autoriser pour les persécuter et les affaiblir. L'auteur de cette accusation , traduit devant les magistrats , répétait en vain, à chaque chef: « J* affirme et j offre de prouver. — Votre affirmation et votre offre ne seront pasadmises , répondait le juge ministériel; car, même en Angleterre, les ministres ne sont pas de ct% personnes contre lesquelles il soit permis de déposer en justice , et de fournir des preuves. » Tacite , en rendant compte de la mort d' Agrippa Posthume , tué par ordre de Tibère ou de sa mère , et peut-être de tous deux, dit que Sallustius-Crispus avertit Livie qu'il n'était pas prudent de divulguer les services et les conseils secrets des ministres et des agens de l'autorité. Monuit Limm ne.arcana do-r

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mus , ne consilia amicorum , ne ministeria militurri %'ulgûrentur, JusquMci le ministère anglais n'a' point connn , pour régir l'Irlande , de moyen plus juste et plus humain que de Tappauvrir et de la dépeupler par les supplices ^ de maintenir parmi les paysans Tignorance et la barbarie , de refuser Tadmissipn aux emplois et à la représentation parlen^entaire aux catholiques , dont on exige de l'argent et des soldats. Pour distraire le peuple de Londres de sa misère, le manufacturier et le cultivateur des provinces de la persécution des taxes, tantôt les ministres jettent le cri pas de papisme , et pendant quelque tems les esprits sont occupé» uniquement de ce bruit, que répètent en frémissant tous les échos torys de la vieille Angleterre : tantôt Tattention publique est portée vers Tlrlande , toujours prête à devenir un théâtre d'anarchie et de sanglans désordres ; car pour les faire éclater il suffit d'un degré d'oppression de plus , et d'une injustice nouvelle ajoutée à l'énorme masse des iniquités anciennes. Ces odieuses et sanglantes pratiques furent celles des gouverneurs des Pays-Bas, et des vice-rois de Naples, quand ces pays étaient soumis à la domination

espagnole. Les Génois en usaient ainsi à Tégard des Corses, quand Pile de Corse dépendait de la république de Gènes. Je ne prétends pas que ces crimes soient dMnyention nouvelle ; mais je répète que diviser et opprimer les peuples pour les gouvemeravecptas de facilité, est la maxime des tyrans; que les détestables fauteurs de cette politique criminelle, pour être presque toujours impunis , .n'en sont pas moins toujours dignes d'opprobre et de châtiment

CHAPITJ^E V.

Des moyens occultes.

Il n'y a point de secrets en morale, il n'y en a point non phis en politique : tout ce qui se trouve de ' mystérieux dans l'une et l'autre science est l'oeuvre des fourbes et des cbarlatans. Ce Romain qui désirait que sa maison fût de verre formait le vœu d'un homme de bien.

l8 LA MORALE

Cache ta vie est le conseil de Thypocrisie ou le trait de la satire : pourquoi voiler des actions qui doivent être conformes à la vertu ?

Quel est le devoir des gouvernemens et des princes? De protéger les sujets , de maintenir égales les balances de la justice , et de régner par les lois. Est-il , pour atteindre à ce but honorable , un seul acte , un seul effort , une seule pensée même qui ait besoin de mystère , ou plutôt qui n'appelle pas l'éclat et la publicité i* Quelle fin glorieuse pourrait être obtenue par des moyens honteux ? C'est le vice , c'est le crime , qui agissent dans l'ombre ; et il y a vice ou crime , là où ce qui devrait être avoué devient secret et mystérieux. Je ne connais dans l'histoire aucun fait qui démente ce grand principe. Depuis les forfaits les plus atroces jusqu'aux atteintes portées aux mœurs , tout ce qui est mal a été tramé dans l'ombre. C'est dans l'ombre , c'est au milieu de la nuit , que les assassins de Catherine et de Charles égorgèrent les protestans de France. Les ordres secrets , les instructions secrètes , donnés aux agens de l'autorité , ont toujours eu pour but des mesures illégales

APPLIQUEE A LA POLITIQUE. ig

et oppressives , la yiolation des droits des citoyens, les dilapidations des trésors' de l'état, ou le vol des libertés publiques. Tout gouvernement dont la marche n'est pas franche, avouée, connue , qui s'engage dans des voies tortueuses ^ qui met en jeu des ressorts cachés et des agens secrets , médite la ruine des lois et des garanties sociales : mandataire infidèle , il sacrifie les intérêts généraux , dont la garde lui fut remise , à ses intérêts particuliers ou à des intérêts ennemis dont il s'est fait en secret l'unique représentant. Si tous les actes de l'autorité doivent être publics , tous ses agens. doivent être connus. Quelle honte d'employer des hommes que Ton n'ose avouer , qui sont tellement indignes de foi que la justice récuse leur témoignage ! Quel outrage à la morale publique que de produire de. tels hommes devant les tribunaux , pour faire condamner, parleur déposition, ceux qu'ils ont poussés au crime par leurs conseils !

Mais, je le dis en rougissant , c'est en parlant des tribunaux qu'il faudra m' occuper des délateurs et des fabricans de complots ; de cette alliance si récente et si monstrueuse de ce qu'il y a de plus respectable au monde , la

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monde , là justice , avec ce qu'il y a de plud vil, Tespionnage.

Je me contente de redire ici , après Montes-* quieu : « Ce n^est pas la pratique des bons » princes d'employer des espions, ce fut celle » des Tibère , des Domitien , des Louis XI et » de leurs semblables. »

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