CHAPITRE X
Des Bagnes et des Forçats.
Il faut classer au rang des établissemens publics , dans les ëtats modernes , ces bagnes , ces galères , ces cbîourmes , où les yices rapprocbës semblent mis ^i contact et comme en fermentation pour produire le plus baut degré pos> aible de dépravation morale.
Les bommes du pouvciir et de la faveur, incessamment occupés à ourdir des intrigues secrètes , à mettre en jeu des ressorts cachés pour procurer à ceux qui ont déjà le superflu quelques jouissances de plus , croiraient perdre leur tems et leurs soins législatifs si, se livrant à de charitables méditations , ils cherchaient , ils proposaient les moyens de rendre à la société , moins indignes d^y reparaître , sans danger pour elle , sans trop d'humiliation pour eux , ces êtres dégradés que les lois en ont séparés pour un tems , sans rien prévoir pour le jour où ils doivent y rentrer, ou plutôt après avoir tout
APPLIQUEE A LA POLITIQUE. 2o5
préparé pour que, rejetés, humiliés, sans secours , sans consolations , poussés par la honte , par le besoin , ils s'engagent de nouveau dans les voies du crime, comme leur dernier, comme leur unique refuge.
Les hommes attachent les animaux avec des liens , et leurs semblables avec des chaînes ; ils prononcent des peines pour l'exemple, et cet exemple est perdu pour ceux à qui il pourrait profiter. Placés dans des lieux séparés , reculés , il faut être riche pour aller à de grandes distances chercher cette leçon destinée pour les pauvres. Dans les lieux mêmes oili se tiennent ces écoles de morale d'un genre si particulier , Thabitude en détruit l'effet , l'oreille se familiarise avec ce bruit des fers, d'abord si effrayant ; les yeux s'accoutument à ce spectacle^ si monstrueux au premier aspect , de Ihomme enchaîné par d'autres hommes , de l'ouvrier conduit au travail entre des glaives nus, et ramené du travail pour entrer dans une prison et coucher sur une planche. Cet appareil terrible , répété chaque jour, finit par ne plus produire aucun effet sur les sens , sur le cœur , sur la pensée ; ainsi tout est perdu pour la morale , pour Vhumanité : il n'y a là que quelques rares
';2o4 LA MORALE
et chétifs profits pour le fisc. Tout le reste appar^ tient encore au vice , et ce trésor de perversité lui sera rendu plus grand qu'au moment où il lui a été inutilement ra^i.
Les Etats-Unis de T Amérique , auxquels le monde doit déjà plus d'un utile exemple, lui ont donné , depuis un certain nombre d'années , celui d'une maison de punition où chaque condamné est ramené à la vertu par des leçons , par des exhortations , par des habitudes régénératrices, sous l'influence desquelles s'eiTacent doucement les traces de la flétrissure qu'il a subie , et par des occupations qui lui préparent des ressources pour le moment de son retour dans la société , et des moyens pour s'y maintenir par les produits honorables d'un travail ntile. Je ne demanderai point aux gouverne mens de l'Europe pourquoi ils ne fonderaient pas chez eux de semblables établissemens , car je sai$ quelle serait leur réponse. Quand ils ont donné au soin de leur conservation, à l'agrandissement du pouvoir , à l'établissement de l'arbitraire , tout le tems qu'exigent de si hauts intérêts , il ne leur en reste plus pour ceux des peuples. D'ailleurs n'existe-t-il pas des républiques dans le Nouyeau-Monde ? les destinées de
APPLIQUÉE A LA POLITIQUE, 2o5
la race humaine les regardent : c'est à elles à stipuler pour Thumanité -, à fonder des établisse^ mens propres à ramener les hommes au bonheur par la pratique des vertus morales : nos gens de gouvernement abandonnent cette tâche ; ils en ont une toute différente à remplir.