CHAPITRE VL
Des Promesses et des Serment.
Aussitôt que la liberté est établie dans un pays , ses faveurs sont si grandes qu'elles excitent des transports d'amour parmi les peuples qui en jouissent. Les autres nations l'appellent de toute la puissance de leurs vœux secrets , et la saluent par des acclamations. Les princes eux-mêmes la respectent et la craignent. Quand la main des dieux s'appesantit sur eux , lorsque leur sûreté est menacée au dehors par un conquérant étranger, ou au dedans par les grands et les nobles , ils appellent le peuple à leur se-
cours : comme ils reçoivent tout de lui , ils lOHt à lui domier rien qui leur soit propre ;. nais de tant de droits et de biens qui lui furent ravis, la liberté est le seul que le peuple regrette , et c^est toujours la liberté que les monarques en péril promettent de lui rendre en iivoquant son assistance. Mais , le péril passé, c'est toujours contre la liberté des peuples que les ministres des rois dressent des ordonnances et des tables de proscription. Que de mensonges, ( de subterfuges , sont d'abord employés pour différer Taccomplissement de promesses si saintes, si récentes , qu'on n'ose encore les désavouer ni les méconnaître ! Tantôt, l'importance d'une si grande mesure exige que son exécution ne soit confiée qu'à des hommes d'un profond sa^ voir, d'une longue expérience , d'une sagesse éprouvée ; et ils ne sauraient prendre trop de soins , agir avec trop de prudence , pour ne pas se tromper dans le choix de tels hommes : aujourd'hui quelques-uns sont désignés , et de-* main d'autres paraissent mériter plus de eon^ fiance ; tantôt les besoins de l'état , les embarras journaliers et l'action quotidienne du gouver^ Bernent , les forcent de s'occuper tout entiers
de soins plus pressans. Cependant les mois succèdent aux mois , les années aux années ; et , au lieu de cette liberté tant promise , les artisans du despotisme ont ajouté quelques anneaux de plus à la chaîne qui lie les peuples. Les promesses 9 éludées dans le principe , finissent par être effrontément méconnues. Ceux qui , aux premiers jours, demandèrent que ce qui avait éti promrs fût accordé, se virent d'abord doucement éconduire ; puis des avis secrets leur apprirent qu'une nouvelle tentative serait importune ; puis 9 les menaces succédant aux avis , réclamer la foi jurée devint un acte de rébellion. Cependant les hommes qui ont manqué aux engagcmens les plus solennels n'ont pas cessé d'être de légitimes possesseurs de la puissance absolue , et les peuples , replacés entre Tesclavage et la révolte , sont réduits, ou à traîner encore durant plusieurs siècles les vieilles chaînes de la servitude , ou , en les brisant eux-mêmes , à recevoir , sans l'avoir mérité , le nom de séditieux et de rebelles.
En i8i49 un général anglais, lerd William Bentinck, débarque en Toscane, et par une proclamation qu'il adresse aux Italiens, il les
inTÎte à prendre les armes j à agir dé concert avec les troupes anglaises , pour ressaisir leurs droits et rétablir leur indépendance nationale. Il engage l'honneur et la foi de la Grande-Bretagne ; il donne pour exemple sa conduite envers r Espagne et le Portugal. Le même lord prend possession de Gènes, et, dans la proclamation qu'il adresse aux Génois, il promet, toujours au nom de la Grande-Bretagne, de leur rendre leur ancienne constitution ; au jour fixé pour cette restitution si solennellement promise , un messager arrive , et un autre général anglais , Dalrymple , annonce aux habitans de Gènes qu'ils ne sont plus une nation indépendante , que toutes les déclarations faites à Paris par les puissances alliées sont vaines et frivoles.
Les Génois sont les premières victimes de la règle de spoliation et de démembrement que ces puissances viennent d'établir , et les autres peuples de Tltalie sont replacés sous un joug plus pesant , plus humiliant , plus dur que celui qu'ils avaient porté jusque-là ; ce joug leur est imposé par les mêmes puissances et presque par les mêmes hommes qui , la veille , les appelaient à la liberté et leur en garantissaient la jouissance
en ëtalant des exemples et -en donnant ponr gage la foi britannique.
La religion est appelée au secours, non des peuples , mais de la politique : les princes qui avaient fait de saintes promesses et prononcé des sermens inviolables, en sont relevés par une puissance qui n'a point encore renoncé au scandaleux privilège de sanctifier la perfidie, méprisant cette maxime huguenote du grand Sully : « Si. la religion peut venir au secours de la politique , ce ne doit être que d'une politique simple , droite et pure .comme elle, »