CHAPITRE IL
De la Littërature en gdnêral.
La littérature est l'expression choisie de la pensée publique ; les littérateurs ne sont que les interprètes de T opinion de la société : plus la pensée d'un peuple acquiert de force , plus les littérateurs acquièrent d'influence ; la morale , sous le nom de philosophie , en élevant un temple à la littérature , impose de grandes oblige, tions aux hommes qu'elle investit du sacerdoce de la pensée.
L'état social suppose une lutte continuelle de la force morale .contre la force physique , de T intelligence contre la matière , de la raison contre le pouvoir.
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Je me'souviens d*avoir vu dans la Louisiane les habitans des rives du Meschacébée s'essayer à conquérir ce fleuve immense. Pour entraver son cours , pour resserrer son lit , ils entassent pierre sur pierre , ils multiplient les estacades en bois et les digues en terre. Quels fruits de tant de peines et de travaux ? le fleuve grossit, et, s'irritant des obstacles qu'on lui oppose , s'élève en montagne, retombe en cataracte, et entraine avec fracas les cabanes et les plantations qui s'élevaient sur ses rives.
Ce fleuve est l'image de la pensée : plus active , plus puissante par les entraves qu'on lui donne , elle brise ou franchit les barrières qu'on lui oppose , et poursuit son cours avec plus de rapidité*
Si j'osais suivre cette métaphore , je dirais que la pensée , comme les eaux du fleuve , s'empseint à sa surface des couleurs et des qualités du sol où elle a creusé son lit : en suivant le cours des siècles , on peut remarquer que les ouvrages littéraires portent partout l'empreinte du caractère moral de l'époque où ils ont paru et du peuple qui les a produits.
La liberté , idole des Grecs , respire dans tous leurs écrits.
La patrie est encore aujourd'hui vivante dans la littérature romaine.
Chez les peuples esclaves , le sentiment de Toppression absorbe la pensée tout entière , et la plainte pour s'exhaler emprunte le langage timide de Tapologue.
A la renaissance des lettres dans rOcci-*dent , ritalie était en proie à la volupté , à la tyrannie , à la trahison. Boccace était Thistorien des moines , Machiavel celui des princes , et le Dante , indigné , inventait un enfer nouveau pour punir les crimes de son âge.
La dépravation italienne passe les monts , et aux chants d'amour des trouvères provençaux, succèdent les bouffonneries satiriques du curé de Meudon , les contes licencieux de la reine de Navarre , et le cynisme des satires de Régnier.
L'ardent et sombre fanatisme des ligueurs enr faute ces ouvrages monstrueux où Ton enseigne Fempoisonnement et l'assassinat , où Ton sanctifie le rëgicide.
Si le siècle de Louis XIY 9 étranger à la li-
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berté et au bonheur, fonda la gloire des lettres françaises , c'est que quatre grands hommes ^ ComeUle', Fénélon , Lafontaine et Molière , y semèrent les germes de ces vérités philosophiques que le siècle suivant a vu se développer.
Corneille fut à peine compris ; Inaction dramatique de la plupart de ses poëmes occupa trop excli^vement l'attention de ses auditeurs pour. leur laisser la liberté d'examen qu'exigeait la profondeur de ses pensées : Fénélon s^entretenait 4^ plus près avec ses élèves ; ses leçons furent mieux saisies : la disgrâce , l'exil en furent la récompense. Lafontaine mit trop~ souvent le lion en scène pour ne pas l'irriter ; mais l'auteur avait caché sa censure sous le voile ds la fable ; le monarque fut obligé de dissimuler son ressentiment sous le voile du dédain. Molière , observateur plus attentif, penseur plus profond, en signalant le ridicule des vanités bourgeoises , en démasquant la bassesse et 1 orgueil des courtisans , Thypocrisie des dévots de place 9 sut ménager l'excessif amour-propre du maître , et obtint , par ses respects pour l'idole, le droit de vouer au mépris ses vils adorateurs.
Les épi grammes licencieuses de Rousseau ,
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les philippiques de Lagrange , et le théâtre de Dancourt , sont le manifeste des mœurs de la régence , dont le .financier Law , le cardinal D abois , et le régent lui-même , furent les représentans.
Sous le règne suivant , le torrent de corruption dont la cour était la source fut en quelque sorte refoulé sur lui-même par la digue puissant qu'élevait autour de lui Tesprit philosophique.
Loin de cette même cour , dont la chaleur contagieuse avait fait éclore les Collé ,iAes Crébillon fib, et cet essaim d'auteurs de boudoirs pensionnés par les Pompadour et les Dubarry , un triumvirat d'écrivains philosophes^ Voltaire, Montesquieu et Rousseau , attaquaient à la fois tous les préjugés , et préparaient de nouvelles mœurs en créant une littérature nouvelle.
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