CHAPITRE IV
Contradiction dans l'Education de l'enfance.
L'ÉDCCATioïï commence dans la famille , se poursuit dans les écoles et s'achève dans la so-^ ciété : Montesquieu observait que de son tems ces trois parties de l'éducation étaient contra^ dictoires : nous aurons occasion d'examiner de quels moyens on se sert maintenant pour les mettre en harmonie. La Fontaine assure qu'à répoque où il vivait , la bonne ou la mauvaise éducation faisait des Césars et des Laridons; nous avons vu nous-mêmes un tems où elle a fait beaucoup de Césars ; espérons que le tems des Laridons n'est pas encore venu.
Quoi qu'en puissent dire des hommes qui cherchent à combattre leur propre expérience , la révolution a beaucoup perfectionné l'éducation
2^2 LA MORALt
de la famille. Les liens du sang, honteusement relâches et trop souvent rompus dans les hautes classes de la société , ont repris leur force première ( je parle ici de la règle, et je laisse i part les exceptions malheureusement devenues plus nombreuses depuis quelques années ) : le père vit au milieu de ses enfans, et veille sur leurs premières années avec une tendre sollicitude : la mère pe sacrifie pas à ses plaisirs les doux soins de la maternité ; quand son sein ne trompé pas la destination de la nature , elle ne s^en repose plus sur une femme étrangère de Taccomplissement du premier de ses devoirs : alors même qu'une tendre intimité ne règne pas entre les époux , rintérét de leurs enfans devient un centre commun d'aficction , où leurs coeurs se rencontrent encore. Le culte des vieux parens a repris ses honneurs.
Ainsi- les premiers regards de T enfance sont frappés par des exemples qu'elle doit imiter un jour, et, dont elle apprend à apprécier le bienfait. Mais déjà le jugement commence à se rendre Compte des sensations, l'imitation à prendre conseil du raisonnement ,• et le besoin de l éducation de récrie se fait sentir.
La nourriture développe le corps ; Texercice doune aux membres toute la force , toute la sou* plesse qu'ils sont susceptibles d^acquërir; de même Tinstruction donne à Tesprit cette hauteur, cette étendue, cette puissance, qui mesure les espaces du ciel et embrasse Tensemble de Tunivers. Sans nourriture , le corps languit et meurt ; sans -exercice, les membres s'engourdissent ; sans éducation , les germes des vertus et des talens périssent ; sans instruction , Tesprit de I homme ne s'élève guère au dessus de Tins-, iinct des brutes.
Mais la culture de Tesprit a sa règle dans la raison de Thommè social, et , comme elle , elle est sujette aux erreurs et aux préjugés, qui faus* sent la morale dans la source même de Tinstruction : les premières prières de T enfance sont en opposition avec les premiers exemples qu'il a sous les yeux.
Loin de moi la pensée d'élever le moindre doute sur la divine sagesse du législateur des chrétieïis; nul plus que moi ne. révère le Dieu du pauvre , l'appui du faible, le consolateur de l'affligé; r£vangiie est sans dqute le premier
livre à l^usage de Tenfiance , et le dernier que le chrëtien mourant doive laisser échapper de sa main défaillante : mais écoutons TËvangile , et voyons la conduite de ceux qui renseignent, et de ceux à qui il est enseigné.
Un eniant est né , Tairain tonne ; la pourpre couvre son berceau ; des courriers rapiâes^s'é>lancent sur tontes les routes pour annoncer cette grande nouvelle aux princes de la terre ; le faste de la coar se déploie ; Tor et les pierreries bril* lent de toute part , et les feux de la nuit le disputent à la clarté du soleil : cet enfant est un roi ; voilà le monde.
Un autre enfant, conçu dans le sein d'une vierge , nait dans une étable ; une crèche est son berceau ; -sa naissance n'est révélée qu'à de pauvres bergers : cet enfant est un dieu ; voilà TEvangile.
Une mère apprend à lire à son fib dans ce iivre sacré , et bientôt s'établit entre eux le dialogue suivant :
V enfant. Maman, Jésus était-il autant qu'un ,Toi?
La mire. Mon fik , il est autant an dessus des rois que le ciel est au dessus de la terre.
Vtnfani. Cependant j'ai lu partout dans son lÎTre qu'il était humble, qu'il aimait les pau* ▼res, qu'il repoussait les riches, qu'il recommandait le pardon' des injures, et qu'il avait la flatterie et le mensonge en horreur^
La mèng. H joignit le précepte à l'exemple ; et les Jkommes, les rois surtout, doivent, autant 4ju'il est permis à la nature humaine , chercher à marcher sur ses traces divines.
L'infimi, Pourquoi donc mon père me parlet-il toujours de la majesté des rob , de la pompe de leur cour ; pourquoi les- pauvres sont-ils rebutés partout; pourquoi les riches sont-ils seuls -admis à notre table P Jésus veut que l'on pardonne les offenses, et je n'entends parler que de rois qui font 'égorger des nations tout entières pour venger leurs injures. Jésus abhorre le mensonge , et mon père disait encore tout à l'heure que les rois ne veulent pas entendre la vérité.
La mère. Mon enfant, c'est que les affaires du monde ne se règlent pas d'après les mêmes principes que les choses du ciel.
L enfant. Mais puisque tu m'as mis an monde , apprends-moi donc ce qu'il faut que je sache pour vivre avec. des. hommes. ., . .
286 LA MOHALE
La mère ne sait plus que répondre ; elle va consulter son nuri , et celui-ci ferme la bouche à Tenfant par sa phrase habituelle : a Mon fils, «* ce sont des contradictions apparentes , que » Ton vous expliquera plus tard.» Ces contradictions qu'on ne lui explique pas, se multi'* plient à ses yeux et tourmentent sa pensée.
Il n^ entend sortir que des cris de persécution et de mort» des mêmes bouches qui commandent sans cesse la miséricorde et la clémence infimes ; il ne voit autour de lui que des gens qui prêchent Thurailité du cœur et la charité , en se livrant à tous les conseils de Tambition , de la haine et de Tavarice.