CHAPITRE III
I. — Toute morale est basée sur sa sanction. — Elle est obligatoire à cause de sa sanction spontanée.
II. —Sanctions très apparentes et peu apparentes. — Caractère capricieux de la sanction naturelle ; elle établit quand môme la loi. — Objection : fonctions utiles à la société frappées de sanctions naturelles ; exemples. ~ La sanction sur laquelle doit se baser une loi morale doit être collective, non individuelle. — La gravité de la sanction sociale mesure la gravité de la faute. — La sanction n'est ni le bonheur des individus ni celui des sociétés. — Maladies sociales qui tuent sans douleur. — Elle n'est pas non plus l'augmentation ou la diminution de valeur individuelle. — Elle consiste dans l'augmentation ou la diminution de la valeur collective.
III. — Comparaison sous le rapport de la valeur collective des deux populations du Pas-de-Calais et de l'Orne. — Usage à faire des recensements et du mouvement de la population. — Population par âge et par état civil dans les départements. — Densité, cas qu'il faut en faire. — Nuptialité, natalité, mortalité respectives des deux départements. — Contraste entre eux; moyen qui en accentuerait le relief. — Conclusion : valeur supérieure de la population du Pas-de-Calais. — L'état démographique d'une population est la mesure de sa valeur et le critérium de la bonté de ses mœurs. — Différence essentielle de cette morale avec la morale du succès. — La théorie de l'évolution ne peut fournir un critérium de la moralité des actes. — Bonheur et valeur, dans l'individu, la collectivité. -— La valeur est la fin de l'homme individuel et collectif.
Avantages de la sanction démographique : elle existe; elle affirme la solidarité des hommes; elle est infiniment flexible ; elle permet de rectiûerla morale théologique et métaphysique.
— Exemples. — Imperfection de la morale scientifique, relative à notre ignorance actuelle. — Grandes difficultés à vaincre.
— Moyen de les surmonter.
J'entreprends d'établir dans ce chapitre :
1** Que toute morale est basée sur sa sanction ;
2° Que la seule sanction qui puisse servir de base à la morale est non le bonheur, mais la valeur, non la valeur individuelle, mais la valeur collective ;
3° Que, seule, la démographie révèle les sanctions consistant en une augmentation ou une diminution de la valeur collective.
Ce sont les propositions capitales de notre sujet. Je doute qu'elles puissent être bien comprises de la plupart des lecteurs sans quelque effort de leur part. Je ferai mon possible pour être clair ; mais je suis obligé de répéter avec Jean- Jacques : je ne sais pas être clair pour qui ne sait pas être attentif.
Il n'y a qu'un moyen de prouver qu'une coutume doit être suivie : c'est de montrer ses avantages. Inversement, il n'y a qu'un moyen de prouver qu'une action doit être évitée : c'est de faire voir ses inconvénients. Si une manière d'agir ne sert à rien, si elle n'offre aucune utilité pour aucun individu ni pour la société, il n'existe aucune raison de la prescrire ou de la conseiller et, réciproquement, si une manière d'agir ne nuit à personne ni directement ni indirectement, il n'existe aucun motif de la prohiber.
Les inconvénients qui résultent naturellement d'une action ou d'une omission en sontla sanction spontanée. Tout précepte de morale repose donc sur sa sanction et uniquement sur sa sanction. Les sanctions nàtu-
relies sont la seule base réelle et toujours vérifîable de la morale. Toute autre base, telle que la révélation ou la conscience, serait illusoire et arbitraire.
La morale est sans obligation ni sanction, nous diton, dès rinstant que sont supprimées la métaphysique et la théologie. Non. Tout au contraire, il est reconnu qu'il n'est point de faute qui n'ait son retentissement indéfini dans la société. C'est cette conséquence de l'acte qui en constitue la sanction, et c'est précisément à la sévérité variable des sanctions que Ton doit juger le degré également variable de l'obligation.
Tout l'effort de la science morale, enfin débarrassée des nuages qui l'obscurcissaient, devra désormais consister à rechercher les sanctions naturelles, à en faire un catalogue aussi complet que possible, à établir leur gravité relative, pour parvenir à édicter des préceptes et, en dernier lieu, à instituer des sanctions artificielles.
Les sanctions spontanées peuvent être plus ou moins apparentes. Elles sont incontestables lorsque l'auteur d'un acte est immédiatement et infailliblement atteint dans sa sensibilité. En pareil cas, la relation entre la cause et l'effet est évidente ; la certitude de la douleur, surtout s'il s'agit d'une douleur sans compensation, garantit contre la récidive.
Elles sont déjà moins apparentes quand elles n'entraînent pas toujours une souffrance ou que cette souffrance est lointaine. Elles commencent à courir le risque d'être méconnues quand elles n'engendrent qu'une diminution probable de valeur, de santé, d'intelligence, de longévité dans un avenir plus ou moins lointain. Ce
risque se trouve fort accru quand elles ne causent de diminution de bonheur ou de valeur que pour des individus autres que l'auteur de l'acte, et qui lui sont étrangers ou inconnus. Dans cette dégradation progressive, plus la conséquence nuisible est éloignée dans le temps ou dans l'espace de sa cause, et plus son caractère de sanction a de chances de passer inaperçu et de perdre sa force moralisatrice.
La nature, le plus souvent, applique ses sanctions d'une manière capricieuse et arbitraire. Tantôt elle semble fermer les yeux sur un grand nombre de fautes isolées et ne punit que l'habitude, tantôt elle est sans pitié pour une faute unique. De deux gourmands qui font ensemble un même excès de table, l'un, qui jouit d'un bon estomac, ne s'en portera que mieux, tandis que l'autre, qui est dyspeptique, sera à la mort. Mais il serait puéril pour tout autre que pour un poète d'appeler cette inégalité une injustice, d'autant plus que le premier finira peut-être par avoir la pierre, devenir goutteux ou mourir d'une congestion cérébrale. Quelque irrégulière que soit, dans ce cas, l'application de la sanction naturelle, elle suffit amplement pour établir cette antique vérité morale, que la tempérance est la loi de l'homme, qu'en dépassant certaines bornes il court toujours risque d'en pâtir. Les limites sont élastiques; mais elles existent. Si la sanction ne démontre que cela, elle le démontre bien.
De même que la nature ne s'assujettit pas à frapper toutes les fautes une à une, elle ne s'attache pas à punir tous les individus qui agissent en contradiction avec ses lois. Elle les décime. Elle en atteint cruellement
quelques-uns, qui paient pour tous. Quand un général romain faisait décimer une légion pour crime d'insubordination ou de lâcheté, le sort pouvait désigner aveuglément à la hache du licteur le plus discipliné et le plus brave. La répression pouvait épargner le plus coupable ; elle n'en établissait pas moins fortement l'obligation du courage et de la soumission.
A la seule condition de choisir ainsi les exemples, comme dans un traité de morale en action, tout s'arrange pour le mieux ; Ton croirait, à lire les deux pages qui précèdent, que la science des mœurs est toute faite et que notre tâche est terminée. En réalité, elle est à peine commencée. Il nous reste des obstacles à vaincre, des obscurités à éclaircir. Le meilleur moyen d'y parvenir est de les étaler de la façon la plus explicite. En effet, si telles passions que la morale vulgaire nomme vices, telles que l'orgueil, la paresse ou l'ivrognerie, ont souvent des conséquences nuisibles que l'on peut appeler sanctions spontanées, il est, par contre, une foule de manières d'agir, soit indifférentes, soit utiles, qui ne sont pas moins frappées, comme si elles étaient proscrites parla nature, tandis que le bon sens se refuse obstinément à y voir des fautes.
Ainsi, par exemple, si l'on examine la mortalité et la morbidité comparées des diverses professions, on constate que celle de cocher de fiacre donne beaucoup plus de chances de mort ou de maladie que celle de menuisier. Il est bien certain, cependant, que l'une n'est pas moins morale que l'autre.
Il y a plus: l'individu est souvent frappé pour le bien qu'il a fait à la société. Ainsi le soldat en temps de
guerre, le médecin en cas d'épidémie sont exposés à être décimés pour prix des services incontestables qu'ils rendent. Le dévouement, qui constitue le maximum d'altruisme, a pour essence d'être le sacrifice de l'individu à la collectivité. L'état de parturition est dangereux pour la femme et, loin d'être immoral, il est indispensable à la conservation de l'espèce.
Ce ne sont pas seulement les individus qui peuvent être diminués dans leur valeur ou leur bonheur pour une conduite utile à la société, la démographie permet de constater que, fréquemment, des collectivités restreintes sont éprouvées par la mort, la maladie ou quelque autre mal à raison de leur dévouement pour une collectivité plus nombreuse dont elles font partie.
C'est ainsi que M. Bertillon père a découvert que la profession médicale est, tout au moins jusqu'aux approches de la vieillesse, une des plus dangereuses pour celui qui l'exerce. Il est certain que cela ne doit pas faire conclure qu'elle soit immorale, et qu'au contraire elle n'en est que plus estimable.
On sait également que le sexe masculin, c'est-à-dire initiateur, paie à la mort, au suicide et à la criminalité un tribut plus fort que le sexe féminin ou conservateur. On sait que les populations urbaines, c'est-àdire initiatrices et progressives, paient aux mêmes maux un tribut plus onéreux que les populations rurales, c'est-à-dire routinières. On sait enfin que ce même tribut est plus lourd chez les professions libérales que chez toutes les autres. Il est incontestable, cependant, qu'il faut des hommes aussi bien que des femmes, des citadins aussi bien que des paysans et
des hommes voués au travail cérébral en même temps que d'autres voués aux travaux manuels. Les collectivités partielles ainsi décimées ou, du moins, éprouvées sont aussi socialement utiles que celles qui sont le plus épargnées.
Ces exemples et mille autres de même nature qu'il serait facile d'accumuler tendraient, contrairement à ceux de la première série, à faire penser que les conséquences bonnes ou mauvaises des actions humaines ne donnent pas la mesure de la moralité de ces actions et que, par conséquent, il est impossible de les considérer comme en étant la sanction. Cette conclusion hâtive, basée sur un examen superficiel des faits, serait cependant erronée. Essayons de le démontrer.
D'abord, il est nécessaire de rappeler qu'en parlant sociologie et, par conséquent, morale, il est indispensable de se placer toujours au point de vue social, jamais au point de vue individuel. 11 ne faut jamais juger la moralité d'une action d'après ses résultats bons ou mauvais pour l'individu qui en est l'auteur. La science morale ne peut se baser que sur la sanction frappant une collectivité entière, telle qu'une commune, un département ou une nation. La sanction qui, seule, peut servir à fonder la morale scientifique, c'est l'augmentation ou la diminution de la valeur collective.
Sans doute une nation se compose toujours d'individus, sans doute elle ne peut être atteinte sans que tout ou partie des individus subissent une diminution en valeur ou qu'ils perdent en nombre. Quand le célibataire perd en longévité par suite du célibat, quand le jeune homme marié dès dix-huit ans augmente par là ses
chances de mort, quand Tenfant naturel perd une partie de ses chances de survie par suite de son état civil, il y a là sanction afflictive, qui n'atteint la société que parce qu'elle atteint les individus, et elle n'est diminuée que de la diminution qu'ils ont subie.
Mais la natalité naturelle \ le mariage prématuré du jeune homme, le célibat ne sont condamnables que dans la mesure où ils nuisent à la nation, bien qu'ils nuisent plus directement aux individus.
Si, de deux femmes qui n'allaitent ni l'une ni l'autre leurs enfants, la première les perd tous, tandis que la seconde sauve les siens, elles sont punies fort inégalement ; au point de vue individuel, le jeu des sanctions spontanées fonctionne mal. Cependant la faute est égale, cela va de soi, chez toutes deux, leur manière d'agir étant susceptible d'être également nuisible, et, de fait, la société est punie par une aggravation de la mortalité infantile de la diminution d'une vertu qui est l'une des plus indispensables à la perpétuité de l'espèce, c'est-à-dire l'amour maternel. Si cette forme d'altruisme venait à descendre au-dessous d'un certain niveau, dans une fraction de l'humanité, il est certain que l'existence de cette fraction en serait compromise. La gravité de la sanction sociale nous donne la mesure de la gravité de la faute.
Nous voici revenus à notre thèse après l'avoir précisée et débarrassée des obscurités qui pouvaient empêcher l'adhésion de l'esprit. Un point, cependant, exige
1. Relativement à la natalité légitime : car si une naissance naturelle vaut pour la société un peu moins qu'une naissance légitime, elle vaut beaucoup plus que rien.
encore un éclaircissement. Nous avons dit que les sanctions sur lesquelles doit se fonder la morale sont sociales et non individuelles. Comme, d'un autre côté, la société n'a point de système nerveux, comme Tindividu seul est susceptible d'être heureux ou de souffrir, un corollaire s'ensuit : c'est que ni le bonheur ni la souffrance ne peuvent servir de base à la science morale. C'est une vérité si simple qu'il suffit de la moindre réflexion pour s'«n convaincre. Elle est cependant chaque jour méconnue dans la presse, dans les tribunes et les conversations, et cela par les meilleurs esprits. 11 est indispensable d'insister.
En médecine, personne ne s'aviserait de juger de la gravité d'une maladie par les souffrances qu'elle cause et les plaintes qu'elle arrache au malade. En sociologie, au contraire, les hommes politiques, qu'ils soient législateurs, administrateurs ou publicistes, se préoccupent d'ordinaire uniquement des maux les plus apparents, de ceux qui excitent le plus de mécontentement et de récriminations. C'est à ceux-là qu'ils appliquent leurs remèdes empiriques, qui, du reste, ne produisent que rarement l'effet voulu. Mais, pour les maladies les plus graves, ils n'en ont ordinairement aucun souci, pourvu que nul ne s'en plaigne.
Il est cependant toute une série de maladies indolentes qui n'en sont pas moins dangereuses et parfois mortelles. Elles peuvent tuer une classe sociale, une race, une nation sans causer aucune souffrance à aucun des individus dont elles se composent. Telle est, par exemple, la dépopulation, l'obliganthropie antique, qui a fait périr les Grecs, les Romains, toutes les aris-
16 LA MORALE BASÉE SLR LA DÉMOGRAPHIL
tocraties, et qui, aujourd'hui, exerce ses ravages en France, dans la plus grande partie de la Suisse française, de la Belgique wallone et de la Nouvelle- Angleterre. Tel est encore l'arrêt de développement qui a frappé la Chine. Après une période de libre recherche et de croissance, pendant laquelle les lettres, les sciences et les inventions utiles à la vie se sont élevées jusqu'à un certain degré, cette nation a vu le progrès s'arrêter ; elle a glissé dans la routine, faisant consister le savoir à réciter des formules et à surcharger la mémoire de niaiseries. En ce cas encore, nul individu n'a été lésé, nulle plainte ne s'est fait entendre, et, cependant, cet immense empire a vu sa vigueur à tel point diminuée qu'il est peut-être à la veille de perdre son indépendance.
Ces deux maladies sociales, l'enlisement dans la torpeur intellectuelle et l'oliganthropie, fournissent la meilleure preuve de cette vérité capitale en sociologie, que la société est autre chose et plus que le total des individus dont elle se compose. D'après la doctrine du contrat social, l'individu est tout; il préexiste à la société, qui n'est rien par elle-même ; les citoyens dans la société sont à peu près comme les chiffres d'une addition : le total ne peut exister sans eux, et chacun d'eux peut exister sans le total. Si une telle conception était vraie, il serait impossible de baser une morale sur sa sanction. L'étude de la pathologie sociale en fait justice, puisqu'elle présente des exemples de nations menacées dans leur vitalité ou leur indépendance sans qu'aucun de leurs membres se soit senti atteint dans son bonheur ou sa valeur personnelle.
En somme, ni Taugmentation ou la diminution du bonheur individuel, ni l'augmentation ou la diminution de la valeur individuelle, ni l'augmentation ou la diminution du bonheur collectif, formé par la somme des bonheurs individuels, ne constituent une sanction sur laquelle il soit possible de baser la science morale. Si la sanction du bien et du mal était le bonheur individuel, comme il est subjectif et arbitraire, le critérium le serait aussi, ce qui signifie qu'il n'existerait pas ; si la sanction était la valeur individuelle, l'homme qui, volontairement ou non, sacrifie sa santé ou sa longévité pour le bien public, devrait être réputé immoral, ce qui est absurde ; si, enfin. Ton regardait comme sanction le bonheur collectif, comme le bonheur est encore plus impossible à apprécier dans une multitude d'hommes que dans un seul, le critérium, encore une fois, ferait défaut. Dans ces trois cas, la science morale serait irréalisable. Ce qui la rend possible, c'est que la sanction du bien et du mal consiste dans l'augmentation ou la diminution de la valeur sociale, qui est ou qui peut être mesurée par la démographie et forme ainsi un critérium objectif, un véritable ëthomètre. Ce seul point acquis est une grande conquête de la lumière sur les ténèbres; le terrain aujourd'hui gagné ne sera pas reperdu.
Cessons, pour un instant, déraisonner sur l'abstrait.
Il est deux départements, l'Orne et le Pas-de-Calais, que le hasard de l'ordre alphabétique place l'un près de l'autre dans les statistiques officielles et qui forment une antithèse très accentuée. Comparons-les brièvement sous les rapports les plu^ essentiels de leur acti-
vite démographique ; cet exemple concret nous permettra de reconnaître entre eux des différences indéniables de valeur collective.
Le Pas-de-Calais, lors du dernier recensement, avait un peu plus de neuf cent mille habitants, et TOrne moins de trois cent quarante mille. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pour estimer la valeur d'une population, ce n'est pas aux résultats globaux des census qu'il faut s'en rapporter. Sans doute neuf cent mille hommes doivent valoir mieux que trois cent quarante mille ; mais si c'est à raison seulement de leur nombre, cela est sans importance pour le sujet qui nous occupe. Personne ne s'aviserait de dire que les animaux les plus gros sont toujours les mieux portants, les plus courageux ou les plus intelligents. De même il n'y a aucune raison de penser que la santé démographique et l'état moral d'une population soient préférables chez elle par cela seul qu'elle est plus nombreuse. C'est d'après l'examen du mouvement de la population, combiné' avec les chiffres globaux ou détaillés des recensements, qu'il est possible de juger la valeur démographique d'une collectivité.
La composition de la population par âge et par état civil donne déjà quelques iadications significatives sur la vitalité de nos deux départements. Dans le Pas-de- Calais, les enfants de moins de quinze ans forment un tiers de la population totale, tandis qu'ils n'en constituent pas le quart dans l'Orne. En revanche, l'Orne compte un peu plus d'hommes et de femmes dans la force de l'âge et beaucoup plus de vieillards. La partie de la population qui représente l'espérance et prépare
Tavenir est faible dans TOrne, tandis que la vieillesse est très représentée.
On peut remarquer en second lieu que la population totale de TOrne a diminué, depuis le commencement du siècle, exactement d un sixième de son chiffre actuel, tandis que la population du Pas-de-Calais a augmenté dans des proportions énormes, de plus de moitié ou, plus exactement, de cinq neuvièmes. Voilà donc deux collectivités dont l'une est en décadence et dontTautre est prospère.
Enfin, la densité de la population dans le Pas-de- Calais est presque triple de ce qu'elle est dans TOrne. Sur la même étendue de terrain qui fait vivre un Normand de rOrne, trois Artésiens trouvent leur subsistance. Leur terre, à la vérité, est un peu meilleure; mais cette densité si supérieure dénote en outre, de leur part, plus d'intelligence ou, tout au moins, plus d'énergie et de travail utile. On sait qu'en ordre serré, l'homme collectif jouit d'une activité cérébrale plus facile et moins fatigante. Les arbres et les pierres des solitudes ne lui parlent pas, au lieu que la société de ses semblables le sollicite à penser ; leur exemple le stimule ; leurs succès éveillent son émulation. La densité de la population engendre les initiatives agricoles, industrielles, commerciales, et ces initiatives, à leur tour, rendent possible une densité plus grande. Il y avait déjà de l'industrie dans le Pas-de-Calais, il y a cinquante ans, et elle a décuplé ; il y en avait également dans rOrne, et sur certains points elle a disparu, sur d'autres elle a dépéri ou reste stationnaire.
Si l'on passe à l'examen du mouvement de la popu-
lation, on voit qu'en ce qui concerne la nuptialité elle a toujours été, depuis le commencement du siècle jusqu'aujourd'hui, quelque peu supérieure dans le Pas-de- Calais à ce qu'elle est dans l'Orne ; mais cette différence s'est augmentée dans les dernières années. La proportion des mariages devrait cependant être supérieure dans le département normand : car le nombre des mariables y est relativement plus grand. Si la nuptialité y est plus faible, c'est que le goût pour le mariage y est moindre. Moins d'amour, partant moins de joie.
La natalité a constamment décru dans l'Orne depuis le commencement du siècle jusqu'aujourd'hui. Il n'y a, dans toute la France, que deux ou trois départements dans lesquels elle s'abaisse à un taux égal ou plus faible. Dans le Pas-de-Calais, la natalité a fléchi légèrement, vers le milieu du siècle. Mais, depuis cinquante ans, en dépit du mouvement général qui entraînait l'ensemble de la France, elle s'est graduellement et constamment relevée. Elle est présentement Tune des plus satisfaisantes qu'offrent nos départements, et elle égale celle de plusieurs des principales nations européennes. Elle est presque double de la natalité de rOrne.
Dans ce dernier département, la mortalité est allée décroissant jusqu'au milieu du siècle ; depuis lors, elle s'est continuellement accrue, et, maintenant, elle dépasse notablement la moyenne française. C'est un phénomène d'autant plus fâcheux que la proportion des nouveaunés, qui toujours paient à la mort un lourd tribut, est plus faible ici et contribue à atténuer la mortalité générale. L'augmentation de la mortalité coïncidant,
contrairement à ce qui s*observe généralement, avec la diminution de la natalité, il n'y a plus, dans cette population, que deux naissances pour trois décès.
La mortalité du Pas-de-Calais est allée en diminuant régulièrement et constamment, de décade en décade, depuis le commencement du siècle jusqu'aujourd'hui. Elle est maintenant inférieure à la moyenne française, et ce phénomène, satisfaisant en lui-même, l'est encore d'autant plus qu'il coïncide depuis cinquante ans avec le relèvement de la natalité. Tandis que, dans l'Orne, nous venons de constater trois décès pour deux naissances; dans le Pas-de-Calais, il se produit au contraire trois naissances pour deux décès.
Nous ne poursuivrons point davantage ce parallèle. Les traits de la vie sociale qui peuvent être numériquement déterminés par la démographie sont si nombreux que leur interprétation et leur comparaison dans les deux départements ne demanderaient pas moins d'un volume. Il serait, d'ailleurs, tout indiqué d'employer ici le moyen dont il faut toujours se servir pour la recherche des causes en sociologie : prendre, parmi tous les cantons de l'Orne, celui où les particularités caractérisant le département sont le plus accusées et le comparer à celui de tous les cantons du Pas-de- Calais qui en porte les qualités typiques à leur maximum. Le contraste apparaîtrait ainsi avec beaucoup plus de relief.
Tel qu'il est, il suffit à notre thèse. En effet, si nous rassemblons les caractères épars de nos deux populations, nous trouvons, du côté du Pas-de-Calais, croissance rapide en nombre et en densité, plus d'activité, de
jeunesse, d'amour et d'espérance ; du côté de TOrne, décadence, diminution en nombre, ralentissement de Tactivité, augmentation de la mortalité. L'une des deux collectivités prospère, pullule et bientôt aura triplé, l'autre marche dans une voie qui ne comporte d'autre aboutissement que son extinction. On parle fréquemment de races jeunes et de races vieillies, et ces termes n'ont qu'un sens fort vague. Il serait possible de leur en donner un fort précis, si l'on voulait s'entendre pour appeler vieilles les races où il y a beaucoup de vieillards, peu de jeunes gens, excès des décès sur les naissances, ralentissement de la vie collective et diminution du nombre des habitants, le nom de races jeunes étant réservé à celles qui présenteraient les caractères opposés.
A moins de se refuser à reconnaître aucun prix à la vie humaine, de regarder comme choses équivalentes la naissance et la mort, la santé et la maladie, l'existence et le néant, force est bien de reconnaître que, des deux populations que nous avons examinées, l'une a plus de valeur que l'autre, qu'un échantillon de mille habitants pris au hasard dans l'Orne ne vaut pas un échantillon de mille habitants pris de la même manière dans le Pas-de-Calais. Si l'on accorde ce point, si l'on convient que deux populations peuvent avoir une valeur inégale et que la démographie est en état de constater cette différence, de la mesurer même quand elle est suffisamment accusée, la morale objective est fondée. Le critérium de la bonté des mœurs, coutumes, manières d'agir d'une population c'est sa valeur démographique.
CRITÉRIUM DÉMOGBAPBIQCE 83
Nous allons des phénomènes sociaux les plus extérieurs, qui sont en même temps les plus certains et les mieux mesurés, aux phénomènes moraux, plus internes et plus vagues. Cette méthode exige uniquement l'emploi de ce postulatum : les bons effets ont de bonnes causes, et les mauvais effets en ont de mauvaises. Une mauvaise cause est toujours, en dernière analyse, une volonté humaine quia mal agi ou négligé de bien agir, ou méconnu par ignorance la nécessité d'agir. Cette volonté, en se manifestant, devient susceptible d'être jugée d'après son action sur la valeur de la population, valeur qui, elle-même, est susceptible d'être mesurée par la démographie. Comme le fruit montre ce que vaut l'arbre, l'état démographique montre ce que valent les mœurs. Ce n'est plus la conscience arbitraire et subjective qui juge les faits sociaux, ce sont, au contraire, les faits sociaux qui servent de fondement à la morale et qui indiquent à la conscience ce qu'elle doit proclamer bon ou mauvais. Quand, par exemple, un ensemble d'appréciations endémiques, dans une population, y produit un excès de décès sur les naissances, un phénomène aussi certainement préjudiciable à la valeur de cette collectivité, puisqu'il est incompatible avec sa perpétuité, est la condamnation de l'état d'esprit qui l'engendre.
Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer combien nous sommes loin de la morale du succès. Prendre le succès pour critérium du bien et du mal est une absurdité, qui est évidente s'il s'agit d'un individu isolé ; c'est une erreur un peu moins apparente s'il s'agit de collectivités étendues et surtout de nations ; mais c'est
toujours une erreur. Dans les luîtes que décrivent la zoologie, l'anthropologie et Thistoire, la victoire est une présomption de valeur plus grande chez le vainqueur; mais c'est une présomption seulement, et le, plus souvent, d'un genre de valeur spécial. Il faut se garder de prendre les défaites ou les triomphes militaires et politiques pour le critérium de la valeur d'une nation. Athènes, vaincue dans la guerre du Péloponèse, continua néanmoins d'être le cerveau de la Grèce, influant sur l'humanité contemporaine et sur les destinées de l'espèce. Pour elle-même, elle dura plus que sa rivale, eut, en somme, plus de gloire et plus de vitalité. Nous ignorons l'état démographique des deux républiques. Nous savons seulement que Sparte était minée par l'oliganthropie, qui finit par la faire périr, tandis que la population athénienne, mieux renouvelée par l'immigration ou par les naissances, acquit par là une supériorité décisive en fait d'activité collective et individuelle. Bien que les Athéniens aient été vaincus, un échantillon de mille Athéniens prélevé au hasard sur l'ensemble de la population avait plus de valeur qu'un lot de mille Spartiates pris de la même manière.
Si les défaites et les victoires ne forment pas un critérium acceptable de la valeur des peuples, le degré plus ou moins avancé de leur évolution n'en constitue pas un meilleur.
On peut faire le raisonnement que voici : La matière organique vaut mieux que l'inorganique ; la matière organique animale vaut mieux que la végétale ; la matière organique des animaux à sang chaud vaut mieux que celle des animaux à température variable ;
la matière organique humaine vaut mieux que celle des autres animaux; enfin, la matière cérébrale, la plus complexe, la plus délicate et la plus active de toutes, vaut mieux qu'aucune autre. Il y a là une progression certaine de la valeur des êtres. En conséquence, le critérium de la morale serait la conformité avec l'évolution universelle. Tout ce qui la facilite et la favorise est bon et doit être fait, tout ce qui la contrarie et la retarde est mauvais et doit être évité. Ainsi la mort, le suicide et tout retour de l'organique à l'inorganique sont des maux, tandis que la procréation, la multiplication de la vie, du sentiment et de la pensée, sont des biens.
11 est impossible de nier de telles propositions, qui portent avec elles leur évidence. Mais elles sont trop générales et n'ont d'utilité que lorsqu'il s'agit de réfuter quelques absurdités grossières, comme celle de l'ascétisme. Les problèmes de la morale sont d'ordinaire plus épineux, et Tétude de l'évolution simplement humaine, à partir des degrés les plus inférieurs de la barbarie jusqu'aux plus raffinés de la civilisation, ne suffit point elle-même à les résoudre. L'ethnographie cite en grand nombre des peuplades qui croient moral ce qui ne l'est pas ; nous ne parvenons pas à être certains que les plus cultivés des Français de nos jours n'aient point, eux aussi, dans l'esprit des erreurs qu'ils prennent pour des vérités, des vices qu'ils croient être des vertus.
De ce qu'une institution est très évoluée, il ne suit pas nécessairement qu'elle soit supérieure à une autre qui l'est moins. Il y a, en effet, des évolutions régressives
OU seulement aberrantes, et nous ne sommes jamais sûrs que Tinstitution que nous voudrions juger n'est pas soumise à une évolution de cette nature.
De ce qu'une génération est d'un siècle ou deux postérieure à une autre, il ne suit nullement qu'elle lui soit supérieure en valeur. Les historiens romains sont d'accord (|ue, à partir du premier siècle avant notre ère au plus tard, Rome, qui gagnait encore en territoire par de nouvelles conquêtes, perdait en valeur individuelle. Un échantillon de mille Romains du temps d'Auguste ne valait pas comme énergie morale un échantillon de mille Romains du temps de Curius Dentatus. A partir des Antonins jusqu'aux grandes invasions, une évolution nuisible se poursuit, qui entraîne une constante diminution en valeur individuelle comme en nombre.
Si une décadence aussi prolongée a pu se produire et s'il a fallu le recul des siècles pour démontrer qu'elle tendait à la ruine, à plus forte raison ne pouvons-nous être sûrs qu'un mouvement qui entraîne une nation pendant le quart ou la moitié d'un siècle est bon ou mauvais, favorable ou nuisible, conforme ou non à l'évolution de l'espèce humaine. Et quand bien même il serait certain qu'un peuple, à un moment donné de son histoire, est emporté vers un avenir heureux, par une évolution réellement progressive, il serait encore impossible de savoir dans quelle mesure elle l'est, et de déterminer si elle est plus ou moins rapide qu'une autre évolution légèrement dissemblable, qui entraîne un peuple voisin.
Dans la constitution de la science morale, l'ethno-
p^raphie rend des services indispensables : car, avant de rechercher ce que les mœurs doivent être, il faut savoir ce qu'elles sont. Mais, pour juger en qjoi elles servent ou nuisent à la valeur d'une population, le secours de la démographie est nécessaire. C'est le critérium démographique qui nous apprend si l'évolution est bonne ou fatale, lente ou rapide.
Tandis que la théorie de l'évolution et l'histoire des triomphes ou des défaites militaires établissent tout au plus des présomptions de valeur des peuples, la démographie mesure avec précision leur valeur, tant absolue que relative, et peut en donner l'expression à chaque année de leur existence.
Du reste, en dépit de leur différence essentielle, la valeur et le bonheur s'accompagnent fort souvent dans les nations. Ils peuvent être séparés fréquemment chez des individus; il est rare qu'ils le soient dans une collectivité. Un homme de valeur n'est pas pour cela plus heureux dans un cas donné. Si l'on embrasse toute sa vie, il y a déjà beaucoup de chances pour qu'il le soit plus que s'il avait eu moins de valeur. Par exemple, étant fort et bien portant, honnête et intelligent, beau et aimable, il a plus de chances d'être heureux et de triompher dans ses entreprises que s'il était faible et maladif, déloyal et sot, laid et haïssable. Il est possible, toutefois, qu'il échoue, s'il entreprend une tâche trop au-dessus de ses forces.
Mais, dans une collectivité quelque peu nombreuse, la valeur est une quasi-certitude de succès et de bonheur. Si un membre de cette collectivité échoue pour avoir visé un but trop haut et trop noble, est puni de
sa supériorité par des mépris et des souffrances injustes, ses concitoyens récoltent néanmoins les fruits d'une partie de ses qualités, auxquelles, d'ailleurs, ils participent dans une certaine mesure.
Malgré cette coïncidence habituelle du bonheur et de la valeur dans les collectivités humaines, deux propositions doivent être maintenues d'une manière absolue : d'abord, c'est la valeur qui est seule mesurable et qui peut seule fonder la science morale ; ensuite, le bonheur n'étant que la conséquence de la valeur, c'est la valeur que l'homme individuel et collectif doit se proposer comme fin.
La science morale doit à l'individu et à l'Etat l'indication de leur but. Ce but n'est ni le succès ni le bonheur, c'est, pour l'individu, d'acquérir le plus de valeur possible, pour l'État, d'avoir le plus de citoyens possible ayant chacun le plus de valeur possible.
La sévérité de cette conclusion est tempérée par cette autre, que la supériorité en valeur est ordinairement une cause de succès et de bonheur, et nous indiquerons au prochain chapitre un genre de valeur, l'amour du vrai, qui en est lui seul la source la plus féconde.
La sanction démographique, ainsi déterminée sans possibilité d'erreur ou de confusion, présente en apparence une infériorité sur la sanction théologique. Elle n'est pas personnelle et laisse à la société le soin d'organiser la justice distributive. Mais elle a des avantages écrasants ; le premier, c'est d'exister et de pouvoir être constatée; le second, c'est d'affirmer la solidarité des hommes entre eux. Par cela seul qu'elle frappe la collectivité au lieu des individus, elle ne
permet plus de les regarder comme des perles de verre dans une boîte, sans action les uns sur les autres et sans dépendance mutuelle. Elle ne nie pas que les fautes soient personnelles, mais elle constate que la collectivité est frappée à raison de sa teneur en tel ou tel vice, qu'elle est prospère à raison de sa teneur en telle ou telle vertu. Un troisième avantage de la sanction spontanée, c'est d'être flexible, variable en intensité selon les temps, les lieux, les législations et mille autres circonslances, ce qui produit une morale également souple et mobile selon ces modifications. Nos jugements actuels en cette matière sont gâtés par notre éducation, qui nous a vanté Téternelle morale comme ime règle rigide et immuable. L'étude de la réalité nous convaincra de plus en plus que, dans le monde social, comme dans l'aspect d'un ciel nébuleux, tout est nuancé et perpétuellement fuyant.
La morale empirique voit mieux ce qui blesse les hommes que ce qui les sert. Aussi ses prescriptions sont-elles le plus souvent négatives, conçues dans le genre des suivantes : ne tue pas, ne vole pas, ne mens pas, ne commets pas l'adultère, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit, etc. Ses prescriptions positives, par contre, restent toujours très vagues et générales. La morale démographique a l'avantage d'aboutir aussi aisément à des ordres de faire qu'à des ordres de ne pas faire : car la démographie constate sans plus de peine les bons effets d'une coutume que les mauvais.
Jusqu'ici, toutes les morales, qu'elles soient théologiques ou métaphysiques, qu'elles s'allient à des sys-
tèmes spipitiialistes ou matérialistes, diffèrent, en somme, assez peu par ce qu'elles demandent à l'individu. Ce qu'elles commandent et ce qu'elles défendent n'est pas toujours identique; mais, averties sans doute par le secret instinct de leur faiblesse, elles insistent surtout sur les points qui leur sont communs, tandis qu'elles passent légèrement sur les autres en évitant la discussion. Ces similitudes si grandes et ce soin général de ne point souligner les contradictions forment une présomption très forte que tout leur effort n'aboutit uniquement qu'à mettre en formules les préjugés bons ou mauvais vulgairement acceptés, sans avoir aucun moyen efficace de prouver ce qu'ils valent réellement.
La morale scientifique, ayant un critérium objectif, sera moins timide ; l'on doit s'attendre à ce qu'elle se montre plus subversive et soulève des discussions : car le rôle qu'elle pourra et devra remplir sera précisément de détruire les préjugés mauvais, quelque chers que l'habitude et l'éducation nous les ait rendus, pour leur substituer les appréciations et les pratiques qu'elle aura démontrées rationnelles. La morale vulgaire compte, pour détruire ce qu'elle croit faux, sur la prédication et la répétition ; la morale scientifique est en possession d'un moyen plus efficace, la démonstration.
De même que les alcools dits supérieurs sont les plus impurs et ceux qui ont le plus grand besoin d'être rectifiés, la morale émanée de la conscience ou descendue du ciel est habituellement fautive et demande à être rectifiée. C'est un service que la science morale basée sur la démographie est, dès à
présent, en état de lui rendre dans un grand nombre de cas, en attendant qu'elle le puisse dans tous.
En voici un exemple : En morale théologique, ni la stérilité de la femme ni le célibat ne sont une honte; tout au contraire. Mais, si une jeune lille séduite donne le jour à un enfant, c'est une criminelle. En morale scientifique, nos mœurs étant ce qu'elles sont, mieux vaut une naissance légitime qu'une naissance naturelle. Mais, pour peu que la mère ait assez d'aisance ou de courage pour l'élever, il vaut mieux qu'elle ait un enfant naturel que de rester stérile toute sa vie. Cela vaut mieux pour elle, pour sa santé, pour le développement de ses facultés affectives et de son activité laborieuse. Cela vaut mieux pour la patrie, surtout lorsque la natalité générale est faible. Dans un pays où elle est seulement de vingt naissances légitimes pour mille habitants, il est très désirable que l'appoint fourni par les naissances naturelles permette à la natalité générale de s'élever à vingt-cinq ou vingt-six. C'est une vérité dont conviendront tous les démographes.
Prenons un autre exemple. On appelle ordinairement honnête femme celle qui n'a point eu de rapports sexuels avant son mariage et qui, postérieurement, n'en accepte qu'avec son mari. Cette définition étant acceptée, toute femme peut-elle être honnête ?
Prêtres et moralistes répondront oui sans hésiter ; car toute femme a sa liberté entière ; à quelque extrémité qu'elle se trouve réduite, elle peut toujours choisir entre le vice et la vertu. La question ainsi posée, il n'y aura presque personne qui hésite à répondre par l'affirmative.
Cependant, c'est une erreur. Il suffit de modifier les termes du problème pour s'apercevoir qu'au contraire la solution n'en peut être que négative. Demander si toute femme peut être honnête, c'est demander si, dans notre état de civilisation, où les mariages sont si tardifs, où il existe un si grand nombre de célibataires de quinze à quarante-cinq ans, tout homme sans exception aucune apporte sa virginité à sa femme en se mariant ; car, s'il l'a perdue, il lui a fallu nécessairement un complice de sexe féminin qui, dès lors et par cela même, ne répond plus à la définition ci-dessus supposée vraie de l'honnête femme.
Du point de vue objectif qui est celui de la philosophie individualiste, le libre arbitre nous fait illusion ; mais les fatalités révélées par la démographie sont inexorables. On ne peut jamais affirmer que telle femme en particulier en a été la victime et qu'avec un peu plus d'énergie ou de bonne volonté elle n'eût pu s'y soustraire. Mais, si mille femmes, dans un peuple donné, s'y étaient soustraites effectivement, il est probable qu'à leur place mille autres à peu près auraient succombé, parmi les plus exposées à raison de leur faiblesse ou des circonstances. Le Minotaure exige le même tribut de victimes tous les ans . Le mariage monogame des peuples occidentaux n'a jamais pu et ne pourra jamais canaliser la totalité de l'instinct sexuel ; il est inévitable qu'une partie déborde. Lorsqu'un viveur appelle gaiement la prostituée « une femme comme il en faut », c'est lui qui a raison contrôla morale officielle et rinfatuation théologique.
Voici un dernier exemple : L'homme paisible et
sans reproche, régulier dans ses habitudes, réduisant au minimum son travail et sa fécondité est estimé, comme voisin. Les administrations, la police et le clergé, le trouvant toujours docile, le proclament honorable. Propriétaire d'une maison convenable avec cour, verger et herbage, si c'est en Normandie, avec un morceau de vigne, si c'est en Gascogne, il a douze cents francs de revenu au soleil, ou bien il est titulaire d'une rente viagère équivalente; son seul souci est de pratiquer l'économie, de bien se porter et de vivre le plus longtemps possible. Il respecte fort exactement les prohibitions du Décalogue et s'en impose quelques autres par surcroît ; il ne tue point, ne vole point, ne commet point l'adultère, ne s'enivre point, ne rêve point de batailles et n'a jamais été condamné pour tapage nocturne. Mais sa moralité est toute négative, son activité languissante, son initiative nulle; il n'a qu'un fils, ne lui permet pas de quitter la maison et, de crainte d'avoir une dot à lui fournir, le force à garder le célibat. Dans toute collectivité où ce genre de vie est en honneur, la natalité s'abaisse de plus en plus, et le chiffre des décès dépasse notablement celui des naissances ; la race s'éteint. Cette vie, qui semblait louable, en réalité ne vaut rien.
Voici, en regard, une population rurale tout opposée. Brutale et imprévoyante, elle se nourrit surabondamment et n'économise point. Les crimes et les délits contre les personnes et les propriétés sont fréquents. Un tiers des naissances sont illégitimes. Mais elle travaille, elle est vivante, progressive et hardie; sa natalité atteint trente-cinq naissances pour mille habitants.
Et quelles que soient nos sympathies ou nos antipathies personnelles, nous sommes contraints, du point de vue démographique, qui est le seul scientifique, de proclamer la supériorité de ce second type de population sur le premier. L'amour fécond et le courage assurent sa perpétuité, tandis qu'une race qui n'a pas les qualités nécessaires pour durer indéfiniment est, par cela même, condamnée.
Le christianisme et les gouvernements despotiques nous ont accoutumés à regarder la moralité comme principalement passive. A leurs yeux, c'est surtout un frein nécessaire pour tenir le peuple sous leur domination, un lien qui l'enchaîne ou bien un chloroforme agréable à respirer, qui paralyse ses révoltes et endort ses revendications. La démographie nous conduit, au contraire, à restaurer l'idée des républiques antiques, d'après laquelle la vertu est essentiellement vie, énergie, activité.
Ce n'est pas le lieu d'accumuler de nouveaux exemples ni de froisser d'autres préjugés : cet ouvrage n'est point un traité de science morale ; il aspire uniquement à faire comprendre quelle est la méthode dont on doit se servir pour la faire. On pourrait presque se dispenser aussi d'ajouter qu'elle n'est, quant à présent, qu'approximative. C'est, si l'on veut, une balance grossière, qui n'est pas sensible aux poids inférieurs à un kilo. Mais le principe de la balance est trouvé, et voilà l'essentiel ; l'avenir la perfectionnera.
De ce que ce pas décisif a été fait, il ne suit, du reste, point que nous ayons franchi la période des tâtonnements ni que la morale soit près d'être termi-
née. On ne peut s'attendre à la voir sortir, comme une Minerve, subitement et toute parfaite d'un principe. Un système de métaphysique se fait ainsi d'un seul jet; une science, non. Dire que la morale est une science comme les autres, c'est dire qu'elle ne se constituera comme les autres qu'à force de temps et de labeur.
Il reste de grandes difficultés à vaincre. L'état démographique est la manifestation et la sanction d'un état mental collectif où tous les vices s'additionnent et sont compensés par le total de toutes les vertus. Démêler, au milieu des mille coutumes, appréciations, idées et habitudes qui forment la mentalité d'un peuple, quelles sont celles qui sont responsables de son dépérissement, demeure une tâche d'une extrême difficulté. Toutefois, elle n'est pas irréalisable. Entre le résultat mauvais et la cause soupçonnée, il faut s'efforcer d'établir le déterminisme des faits en intercalant une chaîne ininterrompue d'intermédiaires explicatifs. On peut, d'ailleurs, compter que la science morale progressera d'ellemême par la constatation et la juxtaposition d'un nombre toujours croissant de faits démographiques nouveaux, qui feront naître de nouveaux problèmes et de nouvelles recherches.
Les vices, désormais envisagés comme des maladies sociales, sont nombreux et surtout fort variables d'aspect. Mais, d'autre part, les collectivités dont la démographie est en mesure de révéler l'état pathologique ou prospère sont en nombre énorme. Il s'en trouvera toujours dont la teneur en tel ou tel vice, en telle ou telle vertu, est si grande qu'entre ce vice et l'état démographique qu'il engendre on verra, sans possi-
bilité d'erreur, la relation de cause à effet. Ces collectivités, ce sont toutes les communes de France et, au besoin, toutes celles de l'Europe occidentale et de la Nouvelle- Angleterre, qui ont des registres de Fétat civil bien tenus. Toutes ont une individualité très caractérisée, de profondes différences dans leurs mœurs et leurs idées, et offrent à Fétude une inépuisable collection de sanctions.
Lorsque, chez Fhomme protohistorique, le fer se substitua au bronze, le temps dut se charger de démontrer trois choses : d'abord, que le minerai de fer était partout, tandis que Fétain était relativement rare ; ensuite, qu'il y avait des méthodes de traiter ce minerai, qui n'étaient pas fort difficiles ; en troisième lieu, que le métal nouveau, beaucoup plus dur et plus résistant, était préférable. Pour motiver la substitution de la sociologie scientifique à la sociologie systématique, il est facile de constater que le minerai, c'est-àdire les communes rurales, existe en abondance, qu'il est des moyens pratiques de le traiter, qu'enfin les vérités obtenues sont définitives, certaines et non plus conjecturales.