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CHAPITRE IV

I. — La première des vertus. — L'hégémonie de l'espèce humaine est un effet du savoir, non de la race. — Accession possible de toutes les races à la civilisation scientifique.

Les facultés intellectuelles sont supérieures aux facultés affectives. — L'homme est l'animal scientifique. — Elles sont supérieures au courage. — Démonstration : exemple de l'Espagne. — Morale qui en résulte.

La supériorité cérébrale a donné à l'homme la victoire sur les animaux. — Morale qui se dégage de l'évolution humaine.

Loi identique constatée par la démographie dans la vie des communes. — Causes du développement des capitales, des grandes villes, des communes. — La raison du progrés démographique est une idée. — Exemples. — Objection et réponse ; distinction entre la moralité de l'acte et la moralité de l'intention. — Haute nécessité de l'initiative intellectuelle ; multitude de cas où elle manque en France. — Efforts faits pour la stimuler en Allemagne. — M(>rale objective qui découle de ces faits.

IL — Moralisation conséquente à cette morale : peuple et science. — Éveiller chez tous la passion du vrai ; mettre partout les moyens de la satisfaire. — Moyens pratiques : collèges d'investigation et de. vulgarisation. — Musées cantonaux. — Grandes conséquences économiques, politiques et sociales.

De toutes les vertus, l'amour du vrai, qui se confond avec le goût du rationnel, e§t la plus capitale. Il n'en est point qui ait plus d'influence sur les destinées des collectivités humaines.

Les divers éléments de ce composé si complexe

que Ton nomme civilisation sont, nul n'en doute, loin d'être égaux en importance; celui qui domine tous les autres et dont révolution détermine la leur, c'est le savoir. Les progrès du cerveau et de Tintelligence ont assuré à Tespèce humaine la domination sur le règne animal ; le progrès scientifique vaut actuellement aux nations européennes et à leurs colonies la domination sur le reste de l'espèce.

C'est raisonner avec une grande légèreté que d'attribuer à une supériorité de race l'hégémonie dont elles jouissent actuellement. Il n'est pas besoin, pour s'en convaincre, d'une vaste érudition, il suffit de réfléchir. D'abord, en effet, ces races, bien qu'également triomphantes depuis un siècle ou deux, sont, en réalité, fort diverses. Ensuite, on peut remarquer qu'elles n'étaient point, il y a deux mille ans, fort différentes, comme composition, de ce qu'elles sont aujourd'hui, et, cependant, elles étaient alors misérables, asservies ou plongées dans la plus affreuse barbarie. C'est uniquement le progrès du savoir positif qui les en a tirées peu à peu, en développant leur richesse agricole, industrielle et commerciale, en permettant leur multiplication et finissant par centupler leur puissance offensive et défensive. Il ne faut point douter que, chez des nations aujourd'hui faibles et barbares, comme nous l'avons nous-mêmes été jadis, la culture scientifique ne doive entraîner un jour les mêmes heureux effets. Le Japon a montré avec quelle rapidité une telle transformation peut s'accomplir. 11 est permis d'espérer qu'elle se réalisera dans les autres branches de l'espèce humaine, que toutes se ^convertiront graduellement à la civilisation scientifique

et récolteront à leur tour ses bienfaits. De la sorte, le protectorat européen, qui n'est, quant à présent, que le masque hypocrite de la conquête, aura, en définitive, tourné à Tavantage réel des protégés, qu'il mettra en état de recouvrer leur indépendance, dans un degré plus haut de prospérité économique et de valeur mentale.

Si, de ces perspectives lointaines, nous ramenons nos regards sur l'état actuel de la pensée européenne, nous sommes forcés de reconnaître que, même dans les milieux spécialement voués au travail intellectuel, ni la place de Famour du vrai à la tête des vertus humaines, ni l'importance prépondérante de la vérité comme facteur de la destinée des peuples, ne sont encore suffisamment reconnues. Nous ne pouvons nous dispenser d'insister et d'apporter des preuves. Certaines écoles de penseurs mettent au-dessus de tout les facultés affectives, et d'autres le courage, l'énergie de la volonté. 11 est nécessaire de faire voir qu'ils se trompent.

Auguste Comte, qui entreprenait de fonder non seulement une philosophie, mais une religion, fut conduit par cette ambition peu sage à donner le pas aux qualités du cœur sur celles de l'esprit, à la sensibilité sur la raison. Il est cependant facile de se rendre compte que les passions affectives ne sont ni spéciales à l'homme ni môme plus développées chez lui que chez beaucoup d'espèces animales. Le chien dont parle Darwin, qui, étant le sujet d'une vivisection, léchait la main de l'opérateur, par qui il avait été nourri pendant quelques jours, non seulement pardonnait à son bourreau, mais l'aimait et peut-être se fût fait tuer pour le défendre.

Par la chaleur et la bonté du sentiment, il égalait les types humains que l'on cite comme les plus élevés en ce genre. Mais, en revanche, il était certainement hors d'état d'abstraire ou de généraliser, de faire la plus simple opération d'arithmétique. C'est le cas de dire à notre tour : « Cela est supérieur et d'un autre ordre. »

Si toute définition n'était une mutilation, il faudrait définir Vhomo sapiens, non un animal passionné, parce que ni la passion ni l'affection ne lui sont particulières, non un animal religieux, parce que la religiosité se décompose en curiosité et sensibilité, qui, elles non plus, ne lui sont pas spéciales, mais bien animal capable de science, parce qu'il est bien réellement un animal et que, seul de tous, il peut apprendre à compter, mesurer et peser.

Les mathématiques sont les sciences les plus spécialement humaines, les plus inaccessibles à l'animal, en même temps qu'elles sont la base de toutes les sciences d'observation. Nulle part le goût du vrai n'est aussi pur de tout mélange avec les passions affectives et les fantaisies esthétiques. C'est seulement par comparaison avec elles que l'on peut juger combien sont, en réalité, méprisables l'art oratoire et l'éloquence, qui remplacent la démonstration par l'appel à l'ignorance, à l'amourpropre, aux intérêts et aux préjugés. Ce qui est la caractéristique de l'esprit humain, ce n'est donc pas sa faculté d'imaginer et d'aimer, c'est la raison, trouvant son expression la plus pure dans celle de toutes les sciences dont le cœur et l'imagination sont le plus radicalement bannis.

Le plus vertueux et le plus nécessaire des hommes n'est

pas le héros qui se dévoue, comme d*Assas, sur le champ de bataille, c'est celui qui s\ise volontairement, chaque jour, dans un labeur opiniâtre et régulier pour la découverte de vérités immuables, dont le bénéfice restera acquis à Tespèce humaine pour Téternité. C'est lui qui réalise Tœuvre à laquelle est réservée la victoire définitive, sans larmes et toute bienfaisante, qui est celle de la raison. La disposition à donner libéralement son sang pour son honneur ou pour le salut des siens est certainement noble, mais à un degré moindre. Elle est, d'ailleurs, souvent aveugle, généralement fort inégale et, en somme, bien qu'indispensable dans une nation, finalement moins utile.

Je me souviens qu'un officier espagnol, parfaitement droit et délicat, dont je fis connaissance, il y a une quinzaine d'années, me dit, presque dès les premiers mots de notre premier entretien, que la principale qualité de l'homme était le courage. Cette manière de voir est à peu près universelle dans son pays. Mes idées sur ce sujet n'étant point alors arrêtées, elle me séduisit moi-même un instant, tant elle était exprimée avec conviction et tant le courage par lui-même est estimable. Cependant elle est fausse.

D'abord, le courage n'est pas une vertu spéciale à l'homme; chez beaucoup d'animaux, il est au moins égal, sinon supérieur. 11 n'est pas plus grand chez les nations qui marchent à la tête de l'humanité que chez celles qui les suivent avec peine ou qui, même, restent complètement stationnaires. On a vu des nègres et des Indiens, des Arabes et des Kabyles autant ou plus courageux que les bourgeois de Londres ou de Paris. Ils

n'en sont pas moins asservis à ceux-ci, incapables de résistance. Ce qui permit aux Anglais de détruire, à Omdurman, sans danger et sans perdre un seul homme, vingt mille Musulmans, ce n'était pas la supériorité du courage, mais la supériorité de l'armement, qui tenait elle-même à la supériorité économique, et finalement, à la supériorité scientifique. Les marins de l'amiral Cervera, nus sur le pont de leurs navires et prêts à toutes les extrémités, n'avaient pas moins de bravoure que les Américains. (Cependant, l'Espagne est faible, peu progressive, et elle le serait moins encore si elle était abandonnée à elle-même. S'il s'y réalise quelque amélioration, elle est due au désir d'imiter l'exemple de l'Europe, et consiste uniquement dans l'application des découvertes qui ont été faites ailleurs.

La France ne saurait trop méditer l'histoire de l'Espagne. Rien ne montre mieux les sanctions qui frappent l'indifférence au vrai et le défaut d'activité scientifique que cette longue décadence prolongée pendant tout le cours des xvii® et xviii® siècles.

On en a allégué une foule de causes : de mauvaises mesures financières, l'expulsion des Maures, la destruction successive de plusieurs cultures agricoles très lucratives, comme la canne à sucre et les mûriers, puis l'or de l'Amérique, des guerres malheureuses.

Mais rien de tout cela n'eût été mortel, et même une grande partie de tout cela ne se fût produit sans une erreur de jugement qui devint universelle, le mépris ouvertement professé par les hommes d'église et les hommes de guerre pour les hommes de travail et d'in-

dustrie, la haine implacable pour Tactivité cérébrale utile et rationnelle.

A une époque où partout l'esprit humain s'émancipait, reprenait goût à Tobservation de la nature, l'Espagne, fanatique autant ou plus que les Musulmans qu'elle avait vaincus, se fourvoya dans une estime exclusive de la religion et du clergé, de la guerre, du luxe et des aventures. Tout amour du vrai, toute tentative de libre recherche furent radicalement extirpés par rinquisition. Tandis que TEurope fêtait la Renaissance, l'Espagne s'enfonçait dans la nuit de l'obscurantisme. De vastes étendues des meilleures terres étaient données aux prêtres et aux moines ; des sommes énormes, indispensables à l'agriculture comme capital d'exploitation, étaient consacrées à bâtir d'inutiles cathédrales, et les despoblados s'agrandissaient.

Avec d'autres idées, le paysan espagnol, au lieu de dire « qu'importe que ma maison soit pauvre, pourvu que celle de Dieu soit digne de lui », eût conservé ses fonds pour un usage rationnel, mis ses champs en valeur et conjuré la famine. Courageux devant l'ennemi, il n'est pas non plus lâche devant le travail. Actuellement, il fait en Algérie et dans les départements français où il immigre un excellent terrassier. Cependant, sur le sol natal, bien souvent encore aujourd'hui, il reste oisif en présence de sa maison qui menace ruine et de son jardin inculte. C'est qu'esclave de l'honneur, sensible, comme un homme de cour ou un homme du monde, aux applaudissements et à la crainte du ridicule, il ne peut se résoudre à un métier bafoué. Depuis des siècles il a vu la terre écrasée d'impôts, les amélioration s

découragées, la profession agricole dédaignée. Ce n'est pas seulement le clergé qui méprise son travail comme servile, c'est, à sa suite, le petit noble famélique, Taventurier, le soldat et jusqu'au mendiant. « En dehors du clergé, et de la noblesse, disait l'un d'eux, il n'y a d'état digne d'un homme libre que la gueuserie. »

Le fanatisme systématique, qui a déshonoré le cultivateur, brûlé le penseur, étouffé l'initiative du chercheur, en était arrivé à éteindre la curiosité. A la fin du siècle dernier, on pouvait, après avoir pris tous ses grades à l'université de Salamanque, ignorer qu'il existât un corps de sciences appelé les mathématiques.

Sans doute, dans le cours du xix® siècle, le niveau de la culture cérébrale s'est beaucoup relevé. Celui de la prospérité économique et démographique a suivi le même mouvement; qui a vu Barcelone et Bilbao ne peut douter de l'avenir de l'Espagne. Mais ce progrès n'est vrai que s'il s'agit du niveau absolu. Comme les nations rivales ont pris une avance considérable et progressent très rapidement, le niveau relatif est resté tout aussi inférieur.

. La sanction de l'erreur de direction commise au XVI® siècle et poursuivie pendant les deux suivants s]est produite surtout au xix®. Mais elle était inévitable; ce n'est pas un accident, c'était une nécessité. Dans la dernière guerre contre les États-Unis, ce q^ui a manqué aux Espagnols, ce n'est pas le cœur, mais la tête, c'est-à-dire une organisation intelligente, des arsenaux remplis d'armes perfectionnées, des navires et des canons du dernier modèle, un corps d'officiers de terre et de mer en possession du savoir

technique, qui ne se développe jamais que dans un milieu où le labeur cérébral est considéré plus que le luxe, le pouvoir ou les honneurs; c'est enfin la prospérité financière, qui ne peut naître que de Tindustrie, du commerce et de Tagriculture, éclairés par cette même science, qui est la source unique de toute lumière et de toute force.

Il ne faut pas se tromper et, d'après ce qui précède, prendre pour critérium de la moralité d'un peuple, au lieu de la valeur démographique, les défaites et les succès politiques ou militaires. Nous voulons montrer seulement qu'ils sont ordinairement la récompense de Tamour du vrai, et cela suffit pour établir que cette noble passion, qui, d'ailleurs, joint tant d'autres avantages à celui-ci, est la première et la plus nécessaire des vertus.

Ce n'est pas seulement de la lutte des nations entre elles que ressort cette leçon de morale ; toute l'évolution de l'espèce humaine la proclame.

Si nous jetons un rapide regard sur les étapes parcourues par l'homme depuis l'animalité jusqu'à son état actuel, toujours nous constatons que la supériorité de l'activité cérébrale est à l'origine de toute supériorité, toujours nous voyons que les changements qui ont le plus contribué à assurer la victoire de l'homme sur les espèces animales, dans la lutte pour la domination, semblaient, à première vue, les moins capables de ce résultat. Ce sont des progrès en souplesse et en flexibilité, dont chacun paraît tout d'abord constituer un pas imprudent dans la. voie du désarmement et de la faiblesse.

lOG LA MORALE BASÉE SCH LA DÉMOGRAPHIE

L'homme, c'est un fait acquis, no provient pas d'un singe arboricole et grimpeur; il ne peut provenir que d'un singe rupestre et marcheur. Si les anthropoïdes arboricoles existent encore, c'est qu'aucune branche sortie d'eux ne s'est, développée au-dessus d'eux. Si, au contraire, l'anthropopithèque tertiaire n'existe plus, c'est précisément parce qu'il a progressé et que la forme supérieure qui sort de lui, c'est-à-dire l'homme, l'a supprimé en le dépassant.

Ce dernier, cependant, semblait être fort mal doué. Tandis que les primates étaient protégés par leur fourrure et trouvaient un refuge assuré dans le branchage des forêts, l'hominien était nu et lourd. Comme chez les autres mammifères habitant les plaines, la chair s'était développée sur son corps; les mollets et les muscles fessiers étaient apparus. Condamné à se mouvoir avec une lenteur relative, à la surface du sol, il semblait destiné à devenir la proie des grands carnassiers. Il n'en fut rien.

Comme il était obligé, pour veiller à sa sécurité, pour découvrir ses ennemis ou sa proie, de lever la tête aussi haut que possible, il prit l'habitude de la station droite, de la marche et de la course bipède; le développement des parties charnues sur les membres postérieurs fournit à la tête le contrepoids indispensable. Les extrémités des membres antérieurs, ne servant plus à la locomotion, perdirent cette forme de crochets destinés à suspendre l'animal qu'elles présentent chez les singes grimpeurs ; elles devinrent des mains moins longues et plus larges à proportion. Le misérable pouce du gorille, qui ne lui permet aucune

adresse, s'est développé, est devenu plus long, plus facilement opposable, et la main a pu manier un outil, s'aider utilement d'une pierre ou d'un bâton. Jamais une main analogue à celle du gorille n'eût permis de bien tenir un percuteur, de frapper un rognon de silex avec précision. L'animal qui, le premier, a trouvé l'art de tailler la pierre, avait nécessairement une main beaucoup plus adroite, déjà bien spécialisée à la fonction de saisir et de manier les objets. Elle n'a pu se perfectionner en ce sens que chez un singe rupestre, dont les pieds portaient seuls tout le corps et dont les membres antérieurs restaient tout entiers disponibles pour d'autres usages.

Mais dès lors, comme dans tout le cours de l'évolution préhistorique ou historique, un premier progrès est moins précieux en lui-même que par les progrès ultérieurs dont il devient la condition. Le développement de l'habileté manuelle eut, entre autres effets, le résultat d'exonérer la mâchoire d'une partie de sa besogne. Tandis qu'antérieurement elle était chargée des trois fonctions de défense, de préhension et de mastication, elle put désormais ne servir qu'à celte dernière ; elle devint, en conséquence, moins massive, les muscles se modifièrent et devinrent plus faibles ; les apophyses destinées à les attacher furent moins saillantes ; le crâne, en son ensemble, fut plus lisse et plus fin; le poids de la mâchoire inférieure devint moindre absolument parlant et surtout par rapport au crâne supérieur.

De son côté, la masse encéphalique avait gagné en volume et en complexité de structure : car la fonction

crée Torgane et, sous peine de destruction, l'hominien primitif avait été astreint à des efforts incessants de volonté et de courage, de vigilance et de ruse. Si la tension perpétuelle des muscles exigée par la station droite lui était devenue possible, c'est que le cerveau avait acquis assez de force pour que la tensicm nerveuse nécessaire ne lui fût point une fatigue intolérable. Comme il n'avait pu fuir le danger sur les arbres à la manière des primates, il avait dû y faire face et s'ingénier à fortifier Tabri sous roche où il se réfugiait avec sa famille. Il avait appris à y conserver le feu que l'arboricole n'eût pu entretenir dans ses forêts sans les incendier. Amené à vivre aux dépens des mammifères des plaines herbeuses, il avait dû devenir, comme les carnivores, un chasseur adroit et cruel, s'était gorgé de graisse et de chair, de sang et de lait. Alors, dans l'ivresse de sa force et la joie des appétits satisfaits, un éclair nouveau avait parfois traversé sa cervelle, et il était devenu inventeur; il avait trouvé l'art de tailler la pierre, de la lier à un bâton et, bientôt après, de manier l'arc et la flèche.

Il eût été fort oiseux de retracer cette évolution, dont la connaissance est aujourd'hui devenue banale, sans la leçon capitale pour notre sujet qu'elle contient : le grand facteur du progrès, aux âges où l'homme se formait, a été, d'une part, la spécialisation des fonctions, la division croissante du travail entre les différents organes et, de l'autre, la supériorité cérébrale. C'est par elle qu'il a triomphé dans le passé, comme c'est par elle qu'il triomphe aujourd'hui et qu'il vaincra dans l'avenir, La destruction violente ou la relégation dans

quelque impasse, ne laissant d'autre perspective que Textinction lente, a été la sanction qui a puni la torpeur relative d'abord des espèces animales, ensuite des tribus et des nations qui se sont laissé distancer. On sait suffisamment que la lutte pour la vie est d'autant plus âpre entre deux espèces qu'elles sont plus voisines, parce qu'en ce cas elles ont des besoins plus semblables. Malheur donc à celle qui se montre indolente, imprévoyante ou distraite par le plaisir du moment! Le salaire infaillible de son infériorité mentale fut pour elle dans le passé, comme il le sera toujours dans l'avenir, la décadence, l'élimination ou la subordination.

« Mais qu'a donc d'immoral cette paresse d'esprit ? » me dira quelque lecteur imbu de préjugés cent fois séculaires ? — Je réponds que ces pages sont précisément écrites pour montrer qu'elle est la faute suprême, le vice sans égal : car c'est l'indifférence au vrai et au faux. Il a produit ses funestes effets dès l'âge où le vrai et le faux n'étaient point encore nommés. Qui ne sait pas voir les faits, les retenir et les classer dans sa tête d'après leur similitude et leur dissemblance, est d'une nature inférieure à celui qui se livre à ces opérations spontanément et avec plaisir. A la longue, le premier sera dominé par le second. En d'autres termes, qui n'aime pas le vrai périt et qui l'aime triomphe; voilà, en deux mots, la loi et la sanction de la loi, telles que la révèlent l'histoire et la préhistoire. Le goût du vrai est la cause de tout succès, parce qu'il est la cause de l'augmentation de valeur collective qu'il entraîne infailliblement.

La plus précieuse des facultés est et a toujours été

Taptitudc ingénue à voir juste, à observer naïvement les choses telles qu'elles sont ; le plus sacré des devoirs est de se maintenir Tesprit net et clair, accordant à tous les faits réels, qu'ils soient humains ou naturels, leur importance véritable, ne tenant absolument aucun compte des préjugés et des routines non plus que des êtres chimériques et des fantômes de Timagination.

De cette vérité, l'ensemble de l'évolution humaine fournit une première démonstration, la vie des nations en fournit quelques autres. Dans ces deux domaines, on la lit pour ainsi dire à l'œil nu, tant elle est écrite en caractères gigantesques.

Au contraire, il faut le secours de la démographie pour la lire dans la vie des communes. Mais là, c'est par milliers d'exemples qu'elle se vérifie. Il n'y a pas de source plus abondante en faits précis et concluants. Quand on les étudie, on se convainc qu'elles prospèrent par l'intelligente initiative de quelques-uns de leurs enfants, par le savoir et les applications du savoir ; qu'elles dépérissent, au contraire, par Tignorance et la torpeur cérébrale.

Que l'on se demande pourquoi certaines communes se sont hypertrophiées au point de contenir plusieurs millions d'hommes, comme Paris, tandis que d'autres, en bien plus grand nombre, en comptent à peine quelques centaines. On trouvera sans doute que, pour les grandes capitales, les causes les plus actives de leur développement ont été, en Europe principalement, politiques, militaires, administratives : car les moyens de culture intellectuelle, morale, esthétique bien ou mal comprise qui s'y trouvent n'y ont été centralisés par les souverains

que comme instruments de règne. Mais, dans les villes moins importantes, Taclion gouvernementale n'a pas eu une influence aussi prépondérante. Aux décisions plus ou moins arbitraires des princes, se sont substituées, pour une large part, les causes commerciales, industrielles ou autres et, dans Timmense majorité des communes ordinaires, ce sont elles seules qui ont tout produit. Une initiative intelligente a fait faire à un petit village un premier progrès en richesse et en population, puis les imitateurs sont venus et ont accentué le mouvement. Si Ton veut se rendre compte des causes de la croissance exceptionnellement rapide de certaines agglomérations, c'est à l'origine de l'impulsion qu'il faut se placer. Et pas n'est besoin, pour cela, de se transporter dans des pays neufs à croissance rapide comme les États-Unis; sans sortir de France, les sujets d'observation surabondent. Notre siècle, à lui seul, peut en fournir un nombre plus que suffisant, qu'il serait, d'ail leurs, facile d'augmenter en prenant pour point de départ une date plus ancienne. Toutes les fois qu'il est nécessaire de remonter à deux cents ou deux cent cinquante ans, les archives départementales contiennent généralement les renseignements indispensables.

Or, toujours nous trouvons que la source du déve loppement économique et démographique d'une commune a été une idée juste née dans l'esprit de quelque inconnu, un fait négligé par tout le monde jusque-là et bien vu par lui, tel, par exemple, l'existence d'une chute d'eau et, dans le même pays, d'une main-d'œuvre abondante et peu coûteuse, ou bien l'existence d'un riche minerai à portée d'une rivière navigable, par où peuvent

s'importer les houilles et s'exporter les produits. Il n'en faut pas plus.

Un jeune homme, en apparence désœuvré, apprend par hasard le nom d'un nouveau textile inemployé en France, se renseigne, médite son plan, crée une usine et une industrie nouvelle au centre de terrains stériles ; il attire des habitants qui travaillent et multiplient ; au bout de vingt-cinq ans, il a fondé une commune populeuse et prospère sur ce sol français où Ton est si souvent obligé de réunir deux communes en une seule par pénurie de population.

Au xvii° siècle, un maître de forges a obtenu l'autorisation de prendre du bois dans une forêt de l'Etat pour faire du fer; en un siècle et demi, lui et ses successeurs ont brûlé cinq mille hectares de forêts ; à la place, ils ont créé cinq communes, des maisons avec des jardins, des vergers, des prés, des herbages et des labours, où vivent deux ou trois mille habitants.

Voilà des actions au plus haut point utiles et morales. « Utiles, soit, me dira-t-on, mais nullement morales. Le maître de forges et l'usinier n'ont eu d'autre mobile que le goût de l'argent, ce qui, sans doute, n'est point à blâmer, mais ne dénote pas non plus une haute moralité. » Nous ne nous entendrons jamais avec ceux qui font dépendre la valeur morale d'une action de l'intention bonne ou mauvaise qui l'a dictée. Ils confondent deux choses fort distinctes. La bonne intention indique seulement la moralité de son auteur, la docilité à faire ce que ses éducateurs lui ont recommandé, mais ne préjuge rien quant à la moralité de l'acte» qui, elle, ne peut être jugée que par son effet sur le dévelop-

pement d'une collectivité humaine en valeur individuelle et en nombre. Réciproquement, le mal, fait avec les meilleures intentions, est le mal quand môme et ses conséquences sont toujours la déchéance démographique.

Il ne faut pas se lasser de le répéter, si la moralité de rhomme est chose importante, elle n'a, toutefois, qu'une importance secondaire; auparavant vient la moralité de l'action. Le but de la science des mœurs consiste précisément à décider quelles sont les actions les plus morales et les plus bienfaisantes, afin de placer au-dessus de toutes autres, dans notre estime, les dispositions mentales qui les engendrent.

Ici, il n'est pas juste de dire que le désir de la fortune et l'intérêt personnel ont été des mobiles suffisants pour que notre usinier et notre maître de forges agissent comme ils l'ont fait. Ces passions sont à peu près universelles et des multitudes d'hommes en sont possédés, qui jamais ne trouveront une idée capable de leur en procurer la satisfaction. Ce qu'ils ont fait suppose, en outre, des connaissances techniques, un esprit attentif et capable d'observation. Ces qualités sont rares, et leur réunion plus rare encore. La vérité est jusqu'à ce jour si imparfaitement appréciée dans l'espèce humaine qu'il suffît souvent de la découverte d'un petit fait concret et vulgaire, dépourvu de généralité scientifique, incapable de faire avancer aucune théorie, pour assurer la fortune de l'observateur intelligent qui, le premier, l'a constaté et la prospérité démographique d'une collectivité. Cette qualité intellectuelle étant extrêmement précieuse, la science moriale se doit d'en

constater le prix et de conclure à la nécessité de la développer.

En effet, que Tusinier n'eût point vu avec justesse les conditions du succès et n'eût point su en rassembler les éléments, et le pays, au lieu de se couvrir d'hommes, de femmes et d'enfants, fût resté un désert. Que le maître de forges n'eût point remarqué la présence simultanée du bois et du minerai et n'eût point eu les connaissances nécessaires pour l'exploiter à la manière de son époque, la vaste forêt eût continué à ne nourrir que quelques bûcherons. Les forêts et les terrains stériles ne manquent pas, non plus que les hommes désirant faire fortune. Ce qui manque presque partout, c'est un homme ayant une idée juste et pratique. - En tel point de la Seine-Inférieure, il a suffi d une série de rapides sur une petite rivière pour déterminer un fîlateur à s'y établir, il y a trois quarts de siècle. Son exemple en a attiré d'autres, et, plus tard, les usines à vapeur se sont bâties dans les lieux où les ouvriers et les patrons se trouvaient établis. Si une ville s'est ainsi créée à la place d'un humble village, l'existence de. la chute d'eau n'en est pas la cause, elle n'en est que la condition. Les rivières ayant des chutes d'eau sont nombreuses, et celles qui ont trouvé un homme pour les utiliser sont rares en comparaison. La basse Bretagne, par exemple, compte beaucoup de rivières rapides, de populations denses et pauvres; ^ais nul ne s'y est trouvé pour créer les industries qui auraient pu utiliser ces éléments de prospérité industrielle.

: Les habitants de Bilbao ont dormi pendant deç

siècles dans la pauvreté sur leurs collines de minerai de fer, et ce n'est que tout récemment qu'il s'est trouvé des ingénieurs pour en voir la valeur du trésor dédaigné, construire des hauts fourneaux et faire vivre une véritable fourmilière de travailleurs, aussi actifs que prolifiques.

En France même, on pourrait sans peine dresser un long catalogue des richesses inexploitées, des forces qui se perdent, des cultures et des industries qui pourraient être essayées ou qui, ayant réussi dans un département, pourraient être entreprises dans un autre avec non moins d'avantage. La production de la pomme à couteau, plus lucrative que celle de l'orange, donne de magnifiques résultats dans les prés-vergers de la Limagne, pourquoi ne l'essaie-t-on pas en Normandie ? On n'a pas à craindre sa surproduction, puisque la France en importe pour un million et demi chaque année et qu'elle pourrait en exporter pour plusieurs millions en Angleterre seulement. Il a été constaté que certain!^ vergers de Honfleur donnent, à Ihectare, un revenu qui a pu s'élever, en certaines années, à cinq mille francs. Pourquoi n'en a-t-on pas planté un seul sur tant d'autres points où le terrain, le climat et les facilités de transport sont les mêmes? Des questions de cette nature pourraient être multipliées presque sans fin, et toutes comporteraient la même réponse : il ne s'est trouvé personne pour y penser ; ce sont des faits qui crèvent les yeux, et nul n'a su les voir.

Or, s'il est une vérité incontestable, c'est que les communes où ne se produit aucune idée dépérissent, diminuent en population et en richesse, par l'émigra-

tion des hommes et des capitaux et par rabaissement de la natalité. Tandis que, au contraire, les trop rares communes françaises où Ton a fait des applications nouvelles de la science à Tindustrie, au commerce, à l'agriculture ou à riiorliculture, ont vu la population croître en valeur et en nombre, par l'immigration et le relèvement de la natalité. L'Allemagne, qui a donné, depuis trente ans, tant de soin à son développement scientifique et peut-être plus encore aux applications de la science, en est récompensée par un essor économique et démographique jusqu'alors inouï. Si elle n'avait tourné ses efforts vers la constatation des vérités utiles, de trois choses Tune : ou bien les millions d'hommes dont elle s'est accrue ne fussent pas nés, ou bien ils eussent été fauchés par la misère et la mort prématurée, ou bien elle n'eût pu les retenir sur son sol, et ils eussent émigré. Concluons en répétant : le goût du vrai est la source de toute vie et la plus féconde de toutes les vertus.

Il ne faut pas se laisser aveugler par le pédantisme ni prendre pour les signes d'une activité intellectuelle vivifiante l'accumulation, dans une ville, des établissements où l'on enseigne les langues mortes, la théologie, la grammaire, la littérature, l'art dramatique, la rhétorique, la jurisprudence et les divers genres d'érudition historique. Souvent ces sortes d'études, en devenant une cause d'infatuation, sont nuisibles au progrès; elles font mépriser leurs rivales utiles, les étouffent et frappent la ville, quelquefois le département, d'un arrêt de développement.

A mesure que l'homme passe de la barbarie à une

L^AMOUR DÛ Vrai iil

civilisation plus complexe, cette réserve devient plus indispensable. En effet, l'activité humaine qui, dans les siècles de pauvreté, était vouée presque entière à la satisfaction des besoins élémentaires de vêtement, d'habitation et de nourriture et qui ne pouvait, par suite, n'avoir point un but rationnel, se trouve, par les progrès de la richesse, libre de s'employer à son gré. La possibilité d'aberrer, qui fut si longtemps le dangereux privilège des élus du pouvoir et de la fortune, devient, par la généralisation de l'aisance, générale elle aussi. Cette libération commence par profiter à l'imagination, qui se donne carrière, se lance dans les fantaisies esthétiques, art, poésie, roman, musique, ou bien se fourvoie à la poursuite des fausses analogies, se passionne pour les fables théologiques, les synthèses subjectives de la métaphysique, les subtiles analyses de mots et d'idées, toutes préoccupations intellectuelles qui ont l'inconvénient de remplir l'homme d'orgueil, de lui inspirer d'imrîienses prétentions, tout en n'ayant qu'un effet nul ou nuisible sur son développement en valeur. Ce qui seul, au contraire, est efficace, c'est l'application du sens commun à découvrir des faits nouveaux, pour les utiliser immédiatement ou pour les classer, les mettre en réserve et en former des faits plus généraux que d'autres utiliseront un jour.

En résumé, soit qu'il s'agisse de la lutte de l'humanité primitive contre les autres espèces animales, soit qu'il s'agisse de la lutte des nations les unes contre les autres, soit qu'il s'agisse de la concurrence pacifique des communes entre elles, toujours nous voyons également une seule et même cause assurer le succès : la

Bupériorité de Tactivité cérébrale, mais uniquement de ce genre d'activité qui s'emploie à voir avec précision la réalité. La pénalité qui frappe les cerveaux paresseux ou bien égarés dans le pédantisme, le mysticisme et le romanesque, c'est invariablement la subalternisation et la déchéance. Voilà la loi de la morale objective, telle qu'elle résulte de ses sanctions.

Si la thèse qui précède est maintenant suffisamment claire et suffisamment démontrée, il ne reste plus qu'à s'en servir pour déterminer ce que doit être la moralisation en cette matière.

L'amour du vrai, l'amour du juste et l'amour du peuple sont trois passions foncièrement identiques, en ce sens que tout ce qui sert le progrès du vrai sert le progrès de la collectivité où il s'accomplit. Si l'on aime le peuple, il n'existe aucune manière plus efficace et plus durable de le servir que de faire avancer la vérité scientifique. Les publicola réactionnaires, qui tentent de capter sa confiance en le flattant, ne peuvent que lui nuire, tandis que les hommes de science, qui semblent ne point penser à lui, le servent toujours utilement en amenant l'augmentation et l'universalisation des vrais biens, de l'aisance, de la santé, de l'indépendance du jugement et de la viriculture rationnelle, la croissance des collectivités en valeur individuelle et en nombre.

Le souci du développement scientifique est la pierre de touche de l'orthodoxie démocratique. Un gouvernement qui ne le comprend pas mérite de perdre le pouvoir; s'il le conserve, ce sera au préjudice de la nation. Un gouvernement qui le comprendrait pleine-

ment et saurait prendre des mesures en conséquence assurerait une prépondérance écrasante à la France, en même temps qu'une augmentation de valeur individuelle à chacun de ses habitants.

On l'a dit avec justesse, il est incontestable qu'aucun littérateur, artiste ou philosophe de la seconde moitié du xix^ siècle n'aura, sur l'évolution humaine, autant d'influence que pourra en exercer maint homme de science de second ordre. Il est incontestable qu'à notre époque la prééminence passe non seulement du théologien et du philosophe, mais encore du poète, du littérateur et de l'artiste, au savant. C'est un heureux mouvement qui va s'accentuer de plus en plus et qu'il importe d'accélérer. Si la France sait en tenir compte et fonder chez elle, au lieu de la république athénienne, corrompue, dilettante et bavarde, la république scientifique; si elle sait accorder aux sciences en général, et, plus particulièrement, à celles qui traitent de l'homme collectif, comme l'anthropologie, l'ethnographie et la démographie, l'importance qui leur appartient, si elle sait les subventionner et les honorer, elle peut encore, en dépit de l'infériorité momentanée du nombre de ses citoyens, monter à un degré de prospérité, de gloire et de puissance qu'elle n'a jamais connu.

Mais que faut-il faire ? Je l'ai dit ailleurs avec détail : il faut éveiller la passion du vrai dans toutes les cervelles et placer sur tous les points du territoire les moyens de la satisfaire d'une façon pleine et entière. Ce n'est pas d'instruction primaire, secondaire ou supérieure qu'il s'agit ; car les enfants et les jeunes gens ne sont pas seuls à avoir des besoins intellectuels,

A tout âge, les hommes et les femmes ont de légitimes curiosités à satisfaire, une profonde ignorance à dissiper. Le peuple français dans son ensemble est encore un grand enfant, génial, puissant et passionné, mais ignorant, doué des facultés les plus hautes et dépourvu des connaissances qui les rendraient fécondes. Il faut imaginer à son usage une pédagogie nouvelle, organiser l'enseignement universel des adultes. 11 faut, dans ce but, créer au centre de chaque département un collège d'investigation et de vulgarisation, composé de savants chargés d'étudier tous les moyens que les différentes sciences peuvent fournir pour augmenter la valeur du territoire et des habitants. Ni le génie ni le goût pour la vérité positive ne font défaut en France, et le personnel sera facile à recruter, dès qu'on voudra le payer. 11 devra toujours comprendre un nombre de chercheurs suffisant pour répondre aux questions qui leur seront adressées de tous les points de leur circonscription, concernant toutes les parties des sciences exactes, naturelles et sociales.

En principe, chaque membre des collèges départementaux devra faire deux parts de son année : Tune consacrée aux travaux de laboratoire, Tautre à la vulgarisation, c'est-à-dire à des tournées d'inspection et de conférences dans les communes.

Dans chaque chef-lieu de canton d'abord, dans toute commune de quelque importance ensuite, doit être établi un institut local, chargé de la vulgarisation des sciences relatives aux industries du pays, soit, par exemple, pour l'agriculture, la météorologie, la chimie, la biologie animale et végétale, la botanique

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et la zoologie. L'organisation de la vulgarisation, pour acquérir toute son efficacité, doit comprendre quatre moyens : le livre de la bibliothèque, le musée communal, la parole du directeur dans les réunions hebdomadaires et, enfin, à des intervalles aussi rapprochés que possible, les visites et les conférences des membres du collège départemental.

Il faut que cette organisation tende toujours à des résultats pratiques ; il faut que chaque citoyen y trouve à sa portée les connaissances scientifiques les plus propres à augmenter sa santé et les agréments de sa vie, sa fortune et Tefficacité de son travail sur les objets qu'il veut créer ou transformer, ainsi qu'à satisfaire l'utile curiosité que peuvent faire naître ses occupations professionnelles.

Étant donné le caractère non seulement spéculatif, mais encore utilitaire de l'institution, l'objection que Ton pourrait tirer de l'étendue de la dépense nécessaire ne tient pas. Cent ou cent cinquante millions par an, s'ils doivent rapporter deux milliards, sont moins une dépense véritable qu'une simple avance. Or, cette prévision est certainement beaucoup trop modeste, le rendement de la terre pouvant aisément devenir triple de ce qu'il est actuellement.

Au point de vue politique et social, l'avènement de la civilisation scientifique est la panacée qui a le don de guérir tous les maux. Ainsi la décentralisation administrative est infiniment désirable ; mais, pour que ses bienfaits ne soient compensés par aucun inconvénient, elle doit être accompagnée d'un ensemble d'institutions destinées à assurer l'homogénéité mentale de

toutes les provinces, de toutes les communes composant le territoire de la République.

Ainsi encore il est facile de se rendre compte que, dans le système circulatoire de la France, le courant d'hommes qui va du centre aux extrémités est beaucoup moins actif que celui qui va des extrémités au centre. Le vrai remède consiste bien moins à affaiblir le courant centripète, qui est indispensable, qu'à fortifier le courant de retour. La culture scientifique universalisée, en permettant aux citoyens d'acquérir tout leur développement intellectuel sur le sol où ils sont nés ou d'y revenir sans être glacés de torpeur et dépaysés, est le seul moyen efficace d'arrêter la dépopulation.

En somme, porter à son maximum la sécrétion de vérité fournie par la France, c'est tripler la richesse nationale, la valeur des citoyens et de la terre, la force offensive et défensive de l'État, placer la nation à la tête des peuples civilisés, imposer notre langue comme langue scientifique universelle, c'est enfin, en atténuant progressivement l'inégalité intellectuelle, diminuer dans la me me mesure l'inégalité économique, et fournir la seule solution pacifique et pratique du problème social. Au juste par le vrai, telle doit être la première maxime de la morale d'une démocratie.

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