‹ La morale basée sur la démographieChapitre 9 sur 16 · I^ETOURNEAU la Sociologie, p · texte numérisé non relu

I^ETOURNEAU la Sociologie, p

quand souffle le vent d'est. Les mouvements de la passion, les efforts du raisonnement engendrent de nouvelles et fréquentes infractions à la moralité. Sans doute elles sont envisagées comme des crimes et suivies de remords; mais, dès lors qu'elles se produisent, elles n'en affaiblissent pas moins Thabitude héritée des ancêtres et tendent à la remplacer par une autre.

Plus l'homme se civilise, plus sa mentalité se complique, plus il réfléchit, plus il voyage et voit de mœurs diverses, plus il compare et juge, plus, d'autre part, il s'émancipe. Il a beau n'cUre encore, comme on le lui reproche, qu'un animal domestique aimant à vivre en troupeau sous le commandement d'un ou plusieurs chefs, croyant ce qu'il a entendu dire le plus grand nombre de fois, faisant ce qu'il voit faire aux autres, il est de plus en plus tiré en des sens opposés par des exemples et des enseignements contradictoires. Souvent son hérédité et son éducation sont en conflit; aux prescriptions déjà suffisamment divergentes de l'Église, de l'école et de la. famille, le monde du travail et du plaisir en oppose d'autres. Chaque jour apporte le spectacle affaiblissant de nouvelles tendances et de nouvelles appréciations. Il finit par avoir la connaissance des morales de tous les peuples.-

Dans la cervelle d'un Parisien cultivé, coexistent habituellement quatre ou cinq moralités différentes ; les morales qui en sont l'expression se contrepèsent et s'annulent mutuellement. S'il demande une direction à son sens propre, il n'en reçoit plus que des indications contradictoires, dont la réflexion achève d'épuiser l'énergie. L'impératif catégorique, la conscience, le

critérium subjectif du bien et du mal, le laisse en détresse. Il finit par se dire, dans les circonstances graves, qu'il est plus difficile de connaître son devoir que de le faire. S'il est un point du globe où doit se faire sentir avant tous autres, à un grand nombre d'hommes, la faillite de la morale subjective, la nécessité d'un critérium objectif du vice et de la vertu, c'est Paris, Londres ou New- York.

On voit aux assises de la Seine ce que valent les appréciations subjectives du crime et de l'innocence. Elles finissent par laisser passer tout. Rien ne montre mieux le délabrement de la conscience. La contradiction des moralités comparées a ruiné la morale conventionnelle, comme la comparaison des religions a détruit la foi. Quant au devoir abstrait, célébré par Jules Simon, c'est un résidu qui se volatilise sans plus de consistance que la religion naturelle, résidu insaisissable des religions positives. Terrible malheur, dira un réactionnaire, réfugions-nous dans les bienfaisantes ténèbres du passé ! Inévitable évolution, crise de croissance, répondrai-je, tendons la voile à l'espérance et cherchons un critérium nouveau.

Se servir de la conscience seule pour juger du bien et du mal constitue aujourd'hui un procédé par trop primitif et par trop dépourvu de précision. C'est juger du temps sans montre, du froid et du chaud sans thermomètre. Une telle ingénuité n'est plus de mise.

Une morale véritablement scientifique peut aujourd'hui s'élaborer, grâce à la constitution récente de deux sciences qui n'existaient point il y a cinquante ans : l'ethnographie, quila renseigne sur ses origines, comme

nous venons de le faire voir, et la démographie, qui lui révèle ses sanctions. AvecTaide de l'ethnographie, les diverses moralités instinctives, subconscientes ou conscientes, s'expliquent ; avec Taide de la démographie, on peut les juger. La valeur d'une pratique doit toujours être éprouvée au critérium de ses effets. S'ils sont bons pour la collectivité et pour l'individu, il faut l'encourager ; dans le cas contraire, il faut la détruire.

Pour tout homme ayant le sens commun, la valeur d'une drogue se mesure à son pouvoir de guérir et à rien autre. Ainsi en est-il ep hygiène et en thérapeutique sociale : la valeur d'une institution se mesure à son pouvoir de créer des hommes sains de corps et d'esprit, vigoureux, heureux et nombreux. Elle ne se juge ni à sa conformité avec des prescriptions prétendues révélées, ni à sa conformité avec les dictées de la conscience.

Le point de vue des législateurs doit, en conséquence, être estimé comme beaucoup plus rationnel que celui du moraliste. Tandis que celui-ci est resté englué dans des discussions scolastiques sur des abstractions, le législateur essaie de juger de l'utilité d'une loi d'après ses effets probables. Il s'éclaire autant qu'il peut des lumières de la législation comparée. Sans prétentions à une métaphysique transcendante, il est plus près du vrai, parce qu'il raisonne sur des faits au lieu de disserter sur des concepts ; il essaie de sortir du point de vue purement subjectif. C'est un effort méritoire, bien que jusqu'ici il n'ait pu être heureux.

Le noyau solide et résistant, véritablement impératif de la morale d'une société, en une période donnée

de son existence, est constitué par son code. Autour du code, la morale forme une atmosphère mobile de prescriptions plus ou moins rigoureuses, de tendances plus ou moins précises. Les unes sont plus pures et plus raffinées que la loi, qui, en comparaison, paraît vulgaire ou grossière. Elles sont le fait des natures délicates, élevées ou généreuses, portées à exiger beaucoup d'elles-mêmes et des autres. D'autres tendances, brutales et basses, sont en retard sur la loi. Mais les unes et les autres s'efforcent de la modifier dans leur sens.

Quand un désir ou une réprobation vient à l'emporter avec énergie et persistance, il finit par passer de la conscience générale dans la législation, où il se condense comme la vapeur d'eau quand elle devient glace. Mais, même sous cette forme, la fixité n'est encore qu'apparente et passagère ; la loi peut être à son tour battue en brèche par des aspirations contraires, quiladissolventetla remplacent. Ce qui explique et légitime la perpétuelle élaboration des lois à laquelle suffisent à peine les corps législatifs chez les peuples* de civilisation européenne, c'est la fluidité changeante des appréciations morales et la nécessité de mettre le droit en harmonie avec les plus récentes conceptions des rapports sociaux.

Les Chinois, dont la moralité ne change que peu ou point, ont aussi une législation immuable. Il n'est pas surprenant qu'ils soient remplis d'horreur quand on leur décrit nos usines à fabriquer des lois, qui fonctionnent à cœur d'an, sans pouvoir suffire à leur tâche. Il s'est trouvé, chez nous comme chez eux, des partisans

de rimmobilité. Mais, toutes les fois qu'ils ont voulu entraver le mouvement de la machine, ils ont été bientôt emportés par la violence du besoin de transformation.

Il n'est pas douteux que, parallèlement avec le progrès inévitable de l'anarchie morale et intellectuelle, rinconstance de la législation ira croissant. Les lois dureront de moins en moins longtemps et, pendant le cours de leur durée, paraîtront de moins en moins respectables, de plus en plus sujettes à discussion. Le doute et Tanxiété morale, qui sont la cause de cette instabilité perpétuelle, seront accrus par elle*

On ne voit que deux termes possibles à une telle progression. Il se peot qae la nation ne psisse s'&bwct au-dessas de la morale subjective. Alors, chez nous, comme jadis à Athènes, la fatigue, les intérêts lésés, le désespoir d'arriver jamais au règne de la justice et de la raison achemineront la démocratie vers le despotisme d'un dictateur ou la conquête étrangère. Il se peut qu'on découvre enfin à la morale publique et, par suite, à la législation une base objective.

Ni la morale, ni la sociologie, ni aucune science ne peuvent, en effet, se constituer sans un moyen objectif, soustrait à nos appréciations variables, de mesurer les phénomènes qu'elles étudient. Tant qu'on n'a pas eu de thermomètre, on n'a pas eu la possibilité d'entamer la science de la chaleur ; des corps de même température semblent plus ou moins froids à nos doigts, selon leur degré de conductibilité, à peu près comme des actions équivalentes nous semblent plus ou moins révoltantes, selon qu'elles nous blessent nous-mêmes ou

qu'elles n'atteignent qu'un étranger. S'en rapporter au sens moral pour apprécier des coutumes sociales est peut-être encore plus déraisonnable que de s'en rapporter au toucher pour décider de la chaleur d'un corps ou à nos contractions musculaires pour évaluer son poids, à nos yeux pour estimer son étendue. Ce que sont le mètre et la balance pour la mesure des corps, la démographie ambitionne de le devenir pour la mesure de la moralité sociale. Elle seule peut indiquer la gravité des délits et des erreurs, d'après la détérioration qu'ils causent. Cette tâche énorme n'est point au-dessus de ses moyens.

Il n'en est point de plus grandiose, de plus urgente, de plus salutaire. Si l'utilité de l'entreprendre est pressante chez toutes les nations, elle l'est principalement en France, où l'anarchie intellectuelle et morale est à son comble. Il faut répéter qu'elle intéresse principalement le peuple, les opprimés et les déshérités, qui ont surtout à souffrir de l'irrationalité de l'organisation sociale. Que tous les citoyens, mais les socialistes en particulier, en soient donc convaincus : pour bien travailler dans un atelier, il faut commencer par y faire pénétrer des flots de lumière. Pareillement les progrès de la science sociale et les progrès de la démographie, qui en est la partie la plus avancée et la plus solide, seront lacondition indispensable de tous les progrès de l'homme en valeur et en nombre, en vertu et en bonheur. Avant de perfectionner l'homme, il faut le connaître, socialement et individuellement. Avant de remédier à ses maux, il faut les analyser dans leur étendue précise et dans leurs causes.

Les cris, les émeutes, les plus généreuses fureurs sont aussi incapables de résoudre les problèmes de la sociologie que ceux de la physique ou de la géométrie. Quelles que soient les revendications des déshérités, qu'ils réclament une meilleure répartition des richesses ou une participation plus complète aux biens qu'elles confèrent, telles que Thygiène, la propreté, la culture intellectuelle, politique et esthétique ; quels que soient les chefs qu'ils choisissent, que ce soient des socialistes appartenant aux classes moyennes ou des prolétaires comme eux ; qu'ils s'adressent, pour les guider, à des professeurs de rhétorique ou de métaphysique, à des professeurs de mythologie bouddhique, juive ou catholique, les questions pendantes ne recevront d'eux que des réponses purement verbales, des solutions arbitraires, que la force seule, à l'exclusion de la raison, pourra imposer et maintenir.

Supposez que la bombe de Vaillant eût tué soixantedix députés. 11 n'y eût eu aucune difficulté à trouver en France soixante-dix citoyens ayant exactement les mêmes idées pour les remplacer. Donc, résultat nul. Tout au plus un peu de réaction au premier moment, suivie sans doute, quelques mois plus tard, d'un peu plus d'attention pour les problèmes sociaux. Mais cette attention elle-même ne peut être féconde qu'autant qu'il existe des solutions scientifiques mûres et prêtes à être adoptées.

Pour peu que la liberté existe au sein d'une nation, la victoire n'est plus à celui qui détruit, mais à celui qui crée et qui affirme. Or, l'affirmation indestructible et qui toujours sera seule triomphante est l'affirma-

tion scientifique. Il s'ensuit que faire la démograpliie, et surtout trouver dans la démographie une base pour la morale, est un moyen de travailler au bien public beaucoup plus efficace que la politique même la plus désintéressée. Les biens qui résulteront pour l'humanité de la constitution de la science sociale seront indestructibles comme ceux qui sont provenus du progrès des sciences naturelles, et, d'autre part, la méthode qui a donné, dans ces dernières années, de si admirables résultats est aussi la seule qui soit capable d'en donner d'équivalents en sociologie et en morale.

Avant de décider ce que les mœurs doivent être, il faut constater : 1° ce qu'elles sont, et 2° quels effets elles ont sur la valeur et le nombre des individus.

Pour établir ce que sont les mœurs, il faut faire en détail l'ethnographie de l'espèce humaine ou de la fraction de l'espèce que l'on étudie.

Pour découvrir quels effets elles ont sur la valeur et le nombre des individus, il faut établir l'état démographique des collectivités où régnent les pratiques morales ou sociales que l'on veut examiner, et constater entre elles et cet état démographique une relation de cause à effet.

Le raisonnement à employer est fort simple : il consiste à dire : telle pratique est usitée dans telles et telles collectivités, il en résulte tels avantages; en conséquence, adoptons cette pratique. Un procédé logique aussi élémentaire ne saurait, certes, être nouveau. Toutefois, jusqu'à ces dernières années, l'application en était impossible, puisque la démographie n'existait pas.

Seule, en effet, par ses analyses toujours sûres et de plus en plus pénétrantes, elle est en mesure de déceler les effets bons ou mauvais des pratiques morales. Elle révèle ainsi, d'une manière assurément inattendue, pour les vices et pour les erreurs de l'humanité tout un arsenal de sanctions parfois bénignes et le plus souvent terribles, dont nul, jusque vers la fin de ce siècle, ne pouvait avoir qu'une idée vague et indistincte.

A l'heure où tout croule, les dogmes et la morale, où tout devient suspect, les institutions et les hommes, où tout n'est plus que lueur crépusculaire et ténèbres menaçantes, la mathématique sociale nous offre, situé en dehors de nous, à Tabri de nos caprices inconsistants, Valiquid inconcussum^ sur lequel elle bâtira la morale définitive. Elle ne prétend point, du reste, y parvenir sans le labeur des siècles ; mais elle sait qu'à ce prix elle peut réussir.

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