‹ La morale basée sur la démographieChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'alcoolisme. — Trois divisions du sujet : moralités, morale et moralisation.

I. — Moralités. — Extrôme variabilité de la moralité en ce qui concerne l'ivresse. — t,'opinion plus sévère dans les pays méridionaux et dans les classes riches. — Genèse du goût pour l'ivresse ; pour la sobriété. — Absence de règle. — Faillite de la morale théologique et métaphysique. — Nécessité de recourir à la science. — Urgence et possibilité de déterminer un optimum d'alimentation.

II. — Morale. — Populations usant des boissons fermentées. — Supériorité de leur activité cérébrale et musculaire. — L'ivresse, ses inconvénients pour l'intempérant : diminution en fait de dignité, de délicatesse. — Les fumeurs de l'Ecole polytechnique ; les terrassiers ivres. — Inconvénient pécuniaire, compensé par le bienfait de l'excitation.

L'alcoolisme ; point de vue médical et point de vue démographique. — Effets de l'alcool sur la natalité, Lillebonne. — Ses effets mal déterminés sur la morti-natalité, la mortalité infantile, la morbidité et la mortalité. — Ses effets favorables sur la nuptialité, Fouesnant. — On a exagéré le mal fait par l'alcool à la société. — La quantité consommée n'est pas excessive. — Sa nocuité vient de l'inégalité de la consommation.

Impuissance relative de la démographie à fournir des appréciations plus précises. — Moyen de la faire cesser : étudier les communes rurales.

III. — Moralisation. — Critique des mesures répressives : inefficaces et injustes. — Alcoolisme et prostitution, fruits fatals des circonstances sociales.

Explication psychologique du goût pour l'alcool. — Son classement parmi les plaisirs esthétiques. — Conséquences de cette vue : accident récent et transitoire, il a remplacé

d'autres moyens de culture esthétique et peut ôtre remplacé par d'autres.

Succédanés physiologiques et moraux de l'alcool : le bien-être.

— Conséquences de la séparation des sexes; alcoolisme et cléricalisme. —Y remédier par le bal public. — Ses avantages.

— Exemple de l'île de Ré. — La natalité naturelle n'en est pas aggravée ; elle l'est par son absence. — Résumé.

Nous avons dit, dans le chapitre précédent, que les trois grands devoirs de la société envers l'individu et envers elle-même étaient, outre la garantie de la liberté individuelle : 1° de travailler à découvrir le but social afin de pouvoir Tindiquer aux citoyens ; 2° d'appliquer la justice distributive et d'assurer leur moralisation ; 3° d'entretenir la quantité de solidarité physiologique, économique et mentale indispensable à sa conservation.

Nous ne nous étendrons pas sur ce dernier point, que nous avons traité dans un précédent ouvrage. Les deux autres feront le sujet d'un volume ultérieur. Mais il est utile dès à présent de montrer, par un exemple détaillé, la manière dont la méthode démographique traite les problèmes de la morale.

Nous prendrons pour sujet l'alcoolisme, qui est à Tordre du jour, sur lequel on a tant écrit et sur lequel, nous espérons le montrer, on peut jeter encore, d'un point de vue nouveau, une lumière imprévue.

Il s'agit uniquement de faire voir qu'une morale scientifique peut être fondée, et par quel genre de raisonnement elle peut l'être. A propos de chaque question, il y a toujours trois choses bien distinctes à étudier: les diverses moralités, la morale rationnelle et la moralisation.

Moralités, — Il faut commencer par rethnograpliie du sujet, savoir comment les différents peuples, sauvages, barbares ou civilisés, se comportent sur le point que Ton étudie et, autant que possible, comment ils raisonnent leur conduite. Cette recherche a deux effets : d'abord, de nous éclairer sur l'universalité ou la localisation d'une coutume ; ensuite, de nous dégager des préjugés déposés en nous par l'éducation et la pression du milieu. Les générations futures ne se douteront point de la difficulté de la chose à notre époque.

Morale. — Il faut établir, à la lumière des sanctions révélées parla démographie, ce qui doit être fait, quels sont les avantages d'une manière d'agir et les inconvénients de la conduite opposée. Les avantages et les inconvénients ne doivent pas être estimés par rapport aux individus, mais par rapport au but à atteindre par la société, but qui est toujours le même, comme nous l'établirons ultérieurement : avoir le plus d'hommes possible, ayant chacun le plus de valeur possible.

Moralisation, — Une certaine conduite étant reconnue avantageuse, il s'agit de trouver les moyens d'amener les individus à s'y conformer. Si la rationalité en est démontrée jusqu'à l'évidence et d'emblée saisissable pour l'esprit de tous les citoyens, ils l'adopteront d'eux-mêmes, sans qu'il soit besoin d'ordres venus du dehors. La contrainte ne peut être rendue nécessaire que par la résistance des individus, et celle-ci ne peut provenir que de ce qu'ils sont insuffisamment convaincus.

En fait d'usage ou d'abus de Talcool et des diverses boissons fermentées, les appréciations ont varié selon les siècles, elles varient encore infiniment selon les climats et les peuples, dans les mêmes peuples selon les hommes, dans les mêmes hommes selon les circonstances. Ce qui est certain, c'est que, si toutes les nations ne consomment point d'alcool, toutes ont un penchant pour les excitants. Les musulmans, à qui leur religion interdit les boissons fermentées, y suppléent dans la mesure du possible par l'nsage du tabac et du café, l'abus des épices et, quelquefois, en buvant de l'huile.

L'on sait d'une façon générale que plus on avance vers le sud, plus l'homme se contente d'une nourriture frugale et moins il boit d'alcool, que plus on va vers le nord, plus il mange de viandes et consomme de liqueurs fortes.

Depuis l'Esquimau, pour qui trente livres de graisse de phoque en un jour n'ont rien d'excessif, jusqu'au Cafre, qui peut se contenter de quelques boulettes de farine, on trouve des peuples échelonnés à tous les degrés intermédiaires. En Europe occidentale, de l'Angleterre et de l'Irlande à la France, de la France du nord à celle du midi et de celle-ci à l'Espagne, la décroissance dans la consommation de l'alcool est à peu près régulière. Du moins telle était la progression qui s'était spontanément établie avant les efforts héroïques que l'Angleterre a faits pour atténuer chez elle l'abus des alcools. L'Afrique musulmane s'interdit radicalement les boissons fermentées et, partout où l'Européen civilisateur n'a point introduit par force

eu par ruse ses horribles eaux-de-vie de traite, F Afrique fétichiste est à peu près dans le même cas.

Ces différences constantes sont dues à l'action continue du climat, qui façonne les mœurs et achève de les fortifier par les maximes qui les expriment. Un Anglais ou un Allemand, même cultivé, peut, de temps en temps, boire jusqu'à glisser sous la table sans en être diminué dans Testime de ses égaux. En France, de tels excès seraient appréciés plus sévèrement ; ils le seraient plus encore en Espagne, où l'épithète d'ivrogne, même dans le peuple, vaut souvent un coup de couteau. En Algérie, la religion y verrait à la fois une dégradation et une impiété. L'opinion paraît en cela assez raisonnable ; les excitants alcooliques sont de moins en moins nécessaires pour réveiller l'activité à mesure que Ton descend vers le sud ^t de plus en plus à mesure que Ton remonte vers les latitudes où le froid et l'humidité dépriment l'énergie. Ils sont contre la torpeur un succédané du soleil et de la lumière.

C'est sans doute aussi le motif, plus ou moins raisonné, pour lequel, à latitude égale, l'ivresse est plus blâmée chez les classes riches que chez les classes pauvres. Bien que la moralité des premières ne soit pas, d'une manière générale et sur tous les points, plus sévère, ce défaut est moins excusé, et, il est en effet, moins excusable, à cause du confortable, qui rend très facile de l'éviter. Ce n'est pas sans fondement qu'on a dit qu'un certain degré de bien-être en plus équivaut à un degré de latitude en moins.

Il est naturel aux hommes de céder à l'attrait de

l'ivresse comme à celui de tous les plaisirs, et toujours, en fait, il s'en est trouvé qui s'y sont livrés sans retenue. Ils ont eu leurs philosophes et leurs poètes, amis de la dive bouteille et de la joie du moment, fiers de leurs tours de force en fait de beuverie. Des gentilshommes et des ecclésiastiques de Rabelais, qui se sentaient fiers de chopiner théologalement, jusqu'aux buveurs d'aujourd'hui, la tradition n'a jamais été interrompue. Cette joyeuse moralité est demeurée identique parmi ses partisans.

Par contre, il a toujours été facile, même aux moins attentifs, de s'apercevoir que l'ivrognerie ne va pas sans inconvénients, que le buveur « altère sa santé, son esprit et sa bourse », que les familles dont le père boit ne prospèrent pas. De là, réaction de l'opinion et création d'un préjugé rationnel en faveur delà sobriété.

De même que le sentiment de la pudeur a été produit par la vue des dangers résultant de l'incontinence pour la vigueur des individus, l'ordre des familles et la paix sociale, la condamnation de l'abus des boissons fermentées est résultée de la vue de leurs mauvais effets. Les sentiments, bons ou mauvais, se propagent également par contagion instinctive. Dans les milieux où ils régnent et sont exprimés avec force par les paroles et les attitudes, chacun les adopte sans s'informer de leurs causes, et souvent, en les faisant siens, les exagère. C'est ainsi que les uns poussent Taversion pour les boissons fermentées jusqu'au rigorisme et à l'ascétisme, tandis que les autres donnent leur ivrognerie comme la marque de leur indépendance et la preuve de la virilité de leur caractère. La sévérité

croît ou décroît dans un même pays suivant les milieux, les familles et Téducatiôn ; dans un même homme, elle subit souvent les plus grands changements d'un instant à l'autre. Il arrive aux plus graves de démentir leur austérité habituelle par des accidents qui prêtent à rire. Il coexiste, en effet, sur cette question, dans le même sujet, plusieurs moralités opposées. Quand, par soif ou par surprise, il a commencé de boire, son impératif catégorique est déjà moins sévère que quand il était à jeun.

Une chose dès à présent certaine, c'est donc la faillite sur ce point, comme du reste sur tous les points possibles, de la morale théologique et de la morale métaphysique. Elles prescrivent bien de s'abstenir de la gourmandise comme de la paresse ou de tout autre vice ; mais elles n'ont jamais pu dire où la gourmandise et la paresse commencent. Jeter l'homme dans l'ascétisme, le priver du nécessaire en fait de nourriture et de sommeil pour réagir contre les excès de table et de repos, ne constitue qu'une solution absurde. Les indications qu'elles ne peuvent et ne pourront jamais fournir, c'est à la science qu'il faut les demander.

Il existe certainement pour l'homme un optimum d'alimentation, comme aussi de sommeil et de repos. On peut même affirmer qu'il est variable, qu'il n'est pas le même, par exemple, pour l'homme dont l'activité est principalement cérébrale et pour celui dont l'activité ■est exclusivement musculaire. L'alimentation rationnelle doit différer selon l'âge, le sexe des individus, leur race, leur habitat, leur état pathologique ou

normal et aussi selon le genre de travail ou de plaisir qu'ils se proposent d'obtenir de leurs organes. Pour le moment, cet optimum reste à découvrir.

La science ne le connait pas encore, mais, un jour, certainement, elle le déterminera, et ce jour est prochain. Le temps vient où toutes les sciences vont converger vers l'édification de la morale, ethnographie, démographie, anthropologie, hygiène, psychologie expérimentale, physiologie. Déjà, de nombreuses et fort intéressantes notions sur ce sujet sont éparses et pourraient être rassemblées; elles s'augmentent de jour en jour et finiront par faire un tout complet.

Quels que soient les effets directs ou indirects du climat sur les mœurs et sur les appréciations des hommes, ce qui importe le plus à notre sujet, ce sont les conséquences réelles de l'usage des boissons alcooliques, d'une part, sur la valeur des individus qui en usent, et, d'autre part, sur la valeur des sociétés parmi lesquelles l'usage en est plus ou moins général.

Or, un grand fait frappe tout d'abord, si apparent que nous pouvons le constater à première vue. En comparant les populations des pays froids, adonnées sans exception aux boissons alcooliques, avec les populations sobres du midi, nous voyons que ce sont les premières et non les secondes qui montrent le plus d'activité utile du cerveau et des muscles. Cette supériorité provient certainement de causes très complexes ; il ne faut point se hâter d'en faire honneur à l'usage ou à l'abus des boissons fermentées; mais il est tout au moins légitime de reconnaître que le progrès n'en est point entravé ; c'est un point capital. Il

n*est plus permis de les condamner à la légère par fantaisie de sévérité ou sur le simple vu des inconvénients qu'elles peuvent avoir pour l'intempérant.

Mais il y a plus : Tabus de l'alcool, même poussé jusqu'à l'ivresse, ne lui nuit encore sérieusement que s'il se renouvelle fréquemment. Dans la plupart des cas, il n'entraîne aucune déchéance organique, ne diminue ni l'énergie ni la faculté de travail. Alors, les reproches qu'on peut lui faire sont légers. D'abord, c'est un plaisir de mauvais goût, un manque de dignité personnelle. Le buveur n'en impose pas; mais à cela l'élégance et l'esprit de domination perdent plus que la morale.

Ensuite, il est juste de le dire, il est une fleur de sincérité dans le respect du vrai et de sévérité dans le respect du juste que ternissent parfois les fumées de l'alcool et du tabac. Les excitants et les narcotiques atténuent notre exigence envers nous-mêmes comme envers les autres hommes. Le buveur et le fumeur sont portés à l'indulgence.

Peut-être aussi sont-ils un peu moins actifs lorsque survient la nécessité d'une tension intellectuelle très intense. Bertillon père a constaté qu'à l'École polytechnique, les élèves qui fumaient venaient en moins bon rang que leurs camarades, sans que l'on sache précisément si cette infériorité était l'effet du tabac ou de la perte de temps causée par cette habitude.

Mais l'immense majorité des hommes ne sont contraints qu'à une activité cérébrale moyenne, et pour eux, ces inconvénients n'existent pas. Un robuste mendiant espagnol, buveur d'eau par goût autant que par néces-

site, regardait une équipe d'ouvriers belges, anglais et bourguignons employés à la construction d'une ligne de chemins de fer, dormir sur le chantier en cuvant leur vin après la paie. « Boracchos ! » allait-il répétant avec un accent d'indicible dégoût. « Boracchos, c'est possible, répondit l'ingénieur français ; mais je les aime mieux que toi. Ils travaillent quand même et toi, tu ne fais rien. » Pour le terrassier laborieux comme pour le soldat en campagne, la quantité d'alcool qui peut être absorbée sans déterminer l'ivresse est considérable et, d'ailleurs, une heure d'ivresse de temps en temps est habituellement sans mauvaise conséquence. La nature, qui ne tient nullement à ce que l'homme soit chaste, ne tient pas davantage à ce qu'il soit complètement et uniformément sobre.

L'inconvénient le plus grave de l'alcool, dans cette catégorie sociale et dans ces limites, c'est qu'il entraîne la dépense inutile d'une fraction importante des salaires. Or, l'argent, ressource accumulée par le travail, est respectable comme le travail même. En principe, il est sacrilège d'en faire abus ; il est profondément irrationnel de gaspiller en un instant, sans autre profit qu'une satisfaction passagère, ce qui a coûté tant d'efforts et de peine soit à nous-mêmes, soit aux autres.

Mais, d'autre part, l'homme n'est pas une machine. 11 lui faut un champ d'expansion pour sa fantaisie ; la monotonie d'une existence trop régulière et toujours semblable à elle-même diminuerait l'énergie de ses facultés. Le vin et l'alcool ont leur utilité comme stimulants pour l'esprit et le cœur, l'imagination et la sympathie.

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Une ivresse accidentelle avec des amis ne cause point une diminution de valeur. Elle procure une détente et développe la bienveillance. Si elle est gaie, elle fait ressortir les bonnes qualités et la verve. Elle met au jour le naturel, démasque les défauts cachés et, souvent, manifeste des qualités précieuses qui, chez certaines natures froides, seraient restées comme inexistantes. Le proverbe in vino veritas dit vrai, et c'est à bon droit qu'un homme est jugé bon et spirituel quand il s'est montré tel étant en pointe de vin.

Dès que Tivresse, se répétant souvent et devenant plus profonde, prend le nom d'ivrognerie, elle n'a plus que des inconvénients pour l'individu. Au lieu de stimuler, elle déprime; elle entraîne la paresse et Tabrutissement.

L'alcoolisme est une véritable maladie aboutissant à la dégénérescence du système nerveux et de l'appareil digestif, à la tendance au suicide, au crime et à la folie chez le sujet lui-même et chez ses enfants. Répugnant par sa dégradation, l'alcoolique peut être par ses violences un danger pour lui-même et pour les autres ; c'est une recrue pour les hôpitaux ou les prisons.

Ces funestes conséquences de l'alcool ont naturellement surtout frappé les médecins, appelés par leur profession à les constater journellement, et ils en ont tracé des tableaux effrayants. On leur est redevable d'observations précieuses tant sur les malades que sur leur descendance, en même temps que de cris d'alarme vibrants.

Mais ils se laissent aller habituellement à des conclusions qui pèchent par excès de généralité. La popu-

latîon d'un hôpital n'est pas un échantillon de celle d'une nation. De ce que quelques centaines de misérables intoxiqués aboutissent soit à l'impuissance, soit à une morti-natalité et une mortalité infantile énormes proportionnellement à leur petit nombre, il ne suit pas que la nation tout entière soit en péril.

Lés cas particuliers, il est vrai, sont éloquents et parlent fortement à notre imagination ; mais le jugement ne doit se laisser influencer que par les faits généraux, tout abstrait et froid que soit leur langage. Il faut se souvenir que la démographie opère sur des chiffres tellement grands qu'ils ne peuvent être modifiés que par des exceptions très considérables. Si l'alcoolisme était tellement développé qu'il réduisît à l'impuissance totale un centième de la population adulte française, la perte ne serait encore que de 8.436 naissances par an; la natalité tomberait de 22,2 naissances pour 1.000 habitants à 22. C'est-à-dire que, dans cette hypothèse, où le mal est exagéré au-delà de toutes les bornes du possible, la diminution ne porterait encore que sur la décimale.

Les effets physiologiques de Falcool ne diminuent pas la natalité ; mais ses effets psychologiques tendent, par contre, à l'accroître. Un commencement d'ivresse produit momentanément, chacun le sait, le couragp, l'indifférence au danger présent comme aux menaces de Tavenir. Aussi ne faut-il pas s'étonner si l'on constate que l'habitude de l'alcool s'accompagne fort bien, dans une collectivité, d'une fécondité insouciante, comme, par contre, la sobriété, d'une prudente réserve.

Dans le canton de Lillebonne, la population ouvrière

des grandes usines consomme beaucoup d'alcool. Comme les femmes, les enfants, les jeunes filles y travaillent à Tégal des hommes et ne rentrent dans leur habitation que le soir, fatigués par une longue journée de travail dans une atmosphère tropicale, on fait le moins possible de cuisine, le souper se compose ordinairement de salaisons, de charcuterie, qui réveillent l'appétit, et d'une large ration d'exécrable eau-de-vie, qui rend l'illusion de la force. Les couples, se couchant dans un état de demi-ébriété, s'abandonnent à leur fécondité naturelle. L'élévation de la natalité, qui est presque double de la moyenne française, est sans doute attribuable pour une bonne part à cette circonstance.

11 est vrai que la morti-natalité et la mortalité infantile sont également fort considérables et que l'alcool en est vraisemblablement l'une des causes. Mais ce n'est pas la principale ; la morbidité générale de la population, accusée par la proportion exorbitante des réformés devant les conseils de revision — 55 pour 100 conscrits visités, d'après le docteur Chervin — le travail excessif des jeunes mères pendant leur grossesse et, enfin, les soins défectueux, la mauvaise alimentation donnés aux nourrissons par les gardiennes d'enfants, constituent des facteurs probablement beaucoup plus actifs du mal.

Il est impossible de se rendre compte de l'influence de l'alcool sur la morbidité des populations, estimée d'après la proportion des réformés devant les conseils de revision. Il est rare que des jeunes gens de vingt ans soient alcooliques depuis assez longtemps pour que leur santé en soit profondément altérée. Quant à ceux

qui doivent la faiblesse de leur constitution à Talcoolisme des parents, il est impossible d'en savoir le nombre, cette cause confondant naturellement ses effets avec ceux de beaucoup d*autres.

Je ne connais pas de pays où Talcool soit nuisible à la nuptialité et je ne puis imaginer par quel mécanisme il pourrait Têtre. Au contraire, il en est dans lesquels il lui est favorable. Ce sont des cantons froids, humides et pauvres, où Talimentation est ordinairement insuffisante. Les environs de Fouesnant (Finistère) se trouvent dans ce cas. On y dit habituellement : année de pommes, année de mariages. L'abondance des pommes, qui sont d'excellent cru et se vendent à des prix rémunérateurs, répand, quand elle se produit, un peu d'aisance dans les familles ; le cidre, plus fort et bu en plus grande quantité, donne plus d'entrain aux danses et aux fouleries d'aires^ réveille la gaîté, fait naître l'amour et détermine des mariages. Le premier qui se célèbre, grâce à ses longues fêtes, qui consistent à boire, manger et danser pendant deux ou trois jours, en entraîne toujours plusieurs autres, qui, sans cette occasion, auraient été longtemps différés. La nuptialité prend ainsi, grâce à l'excitation de la boisson, un caractère épidémique. Très variable d'une année à l'autre, elle est, tout compensé, pour chaque période décennale, l'une des plus élevées que l'on puisse constater en France.

Jamais, en morale, il ne faut prendre ses sentiments d'estime ou de répugnance, de sympathie ou d'antipathie pour règle du bien et du mal. Les sanctions spontanées seules peuvent la fournir. Encore faut-il

que ce soient uniquement celles qui frappent la société : car la pathologie individuelle n'est pas la pathologie sociale, et le point de vue médical n'est pas celui de la sociologie. Les faits établis par la médecine doivent être, cela va de soi, retenus sans exception; mais ils sont toujours très insuffisants. Il est toujours possible que les terribles effets de Talcool pris à dose toxique par quelques sujets soient compensés et au delà par ses bons effets sur tous ceux qui, dans Fensemble de la nation, ne l'absorbent qu'en moindre quantité.

La médecine, qui ne voit que des individus et, parmi eux, uniquement ceux qui sont malades, a conduit les sociologues qui l'ont écoutée à exagérer la gravité de l'alcoolisme en tant que maladie nationale. Il en est malheureusement beaucoup d'autres, telles que l'abaissement de la natalité, Tinsuffisante densité de la population, l'émigration centripète et l'irrationnelle organisation sociale qui la détermine, le fonctionnarisme oppressif et stérilisant, le théologisme enseignant le mépris de la science et de la raison, ensemençant les cervelles de mensonges et les familles de germes de divisions, qui constituent pour la France des dangers bien autrement redoutables.

L'alcool, somme toute, paraît plutôt favorable que nuisible à l'activité intellectuelle et économique des nations. 11 tend plutôt à augmenter qu'à diminuer la natalité et la nuptialité ; et il est impossible de savoir dans quelle mesure il peut contribuer à accroître la morti-natalité, la mortalité infantile, la morbidité et la mortalité générale. Il est certain, que pour ces quatre derniers phénomènes, son influence ne peut être que

mauvaise; mais il est impossible de la mesurer.

Voici quelques considérations qui portent à penser qu'elle est assez faible.

La consommation de l'alcool en France est actuellement de 4\72 par habitant et par an. Elle paraît excessive parce qu'elle n'était, il y a un demi-siècle, que de i*,45 et que l'augmentation a été rapide. Il n'en est pas moins vrai que, si cette consommation était également répartie dans la population et dans le temps, elle s'élèverait seulement à 0*, 0129 par tête d'habitant et par jour, c'est-àdire à une quantité non seulement inoffensive, mais insignifiante. Mais cette uniformité n'existe ni entre les jours, ni entre les citoyens, ni entre les départements.

Le département qui boit le moins d'alcool, la Haute- Savoie, n'en absorbe qu'un peu plus d'un litre par habitant (exactement l*,0o) et celui qui en boit le plus, la Seine-Inférieure, en consomme tout près de 14 (13*,92). Les autres oscillent entre ces extrêmes.

Même dans la Seine-Inférieure, si la consommation était également répartie, il n'en serait bu par tête et par jour que moins de 0^04 (0*,0381), dose absolument incapable de nuire. L'alcoolisme serait un mythe.

Il suffit, du reste, du simple bon sens pour s'apercevoir que les choses ne se passent pas ainsi. Toujours, dans un département, il y a une minorité qui ne boit point du tout d'eau-de-vie, enfants en bas âge et personnes éprises de sobriété, une autre minorité qui n'en boit que fort peu, une autre qui n'en absorbe qu'une quantité inférieure à la moyenne et une autre encore qui se contente de cette moyenne. Supposons, si l'on

veut, ces quatre minorités égales chacune à un huitième de la population totale, soit ensemble à la moitié. Si cette moitié tempérante ne boit que le quart de la ration à laquelle elle a droit, les trois autres quarts devront faire retour à l'autre moitié. Dans celle-ci même, il est possible que deux huitièmes ne dépassent que peu la ration moyenne, qu'un autre huitième ne la dépasse que de moitié et, alors, le dernier huitième se trouvera avoir à absorber deux, trois ou quatre fois la ration moyenne. Enfin, comme, dans ce huitième même, les uns boivent beaucoup plus que les autres, il est fatal que quelques milliers d'individus arrivent à une dose journalière de 0^3 A 0*4, soit à plus d'un hectolitre d'alcool pur par an, glissant sur la pente de plus en plus inclinée qui les fait tomber à l'hôpital et au cimetière.

Le lecteur peut faire varier les proportions des deux minorités tempérante et intempérante. Plus la première est nombreuse et la seconde restreinte, plus cette dernière a des chances de s'empoisonner. Les ravages de l'alcoolisme croissent non avec la consommation moyenne, mais avec l'inégalité de sa répartition par jour et par tête. Dans la Haute-Savoie, qui ne consomme qu'un litre par habitant et par an, il y a certainement néanmoins quelques alcooliques et la population entière pourrait s'y suicider en un instant, à la seule condition d'ingérer en une seule fois sa ration de Tannée. Par contre, dans un département buvant non seulement 14, mais 15 ou 25 litres, il suffirait, pour que personne ne s'empoisonnât, que chacun absorbât sa ration journalière en deux ou trois doses égales.

Ces remarques font voir la complexité du problème

et expliquent Timpossibilité d'évaluer la nocuité de ralcool par rapport à la mortalité générale, la mortalité infantile, la morti-natalité et la morbidité.

Celte impuissance est, du reste, toute relative ; elle prendra fin lorsque la démographie, encore toute descriptive à Theure présente, cessera de se borner à Tétude des phénomènes les plus généraux de la vie des grands États.

Dans le cas présent, comme toutes les fois que Ton veut se livrer utilement à la recherche des causes, elle devra s'astreindre à n'étudier que des collectivités beaucoup plus petites et, par cela seul, faciles à parcourir, à voir et observer.

Pour établir quels sont les effets de l'alcoolisme, quel est son degré de nocuité pour la valeur sociale, quelles sont les raisons déterminantes de son extension ou de son inexistence, je voudrais que, sans sortir de France, on étudiât à ce point de vue un certain nombre de communes rurales. Elles sont au nombre de 36.000 ; il n'y a qu'à choisir. Dans les unes, il se consomme des quantités presque incroyables d'alcool ; dans d'autres, presque point; il s'agit de savoir pourquoi et quelles sont les conséquences de cet abus ou de cette abstention.

On ne peut trop préciser ce plan de recherches.

Il faudrait, pour commencer, trouver en France vingt communes rurales adonnées à une consommation aussi excessive que possible des liqueurs fortes. On les choisirait de telle façon qu'elles formassent des groupes territoriaux de cinq communes chacun, dans quatre départements différents.

n serait facile d'observer, d'autre part, un lot de vingt communes très sobres pareillement réparties par groupes de cinq dans quatre départements. Après avoir fait la démographie aussi complète que possible de ces quarante communes, il n'y aurait plus qu'à les comparer entre elles par groupes et par lots.

L'avantage de cette répartition par groupes serait de permettre d'éliminer, dans la recherche des causes aussi bien que dans celle des effets, les circonstances indifférentes, de retenir les circonstances communes qui sont déterminantes de l'alcoolisme et de la sobriété, enfin de retenir aussi, en les réduisant à un commun dénominateur, les circonstances en apparence différentes, mais qui ne sont, toutefois, que des aspects divers d'une même cause ou d'un même effet. Les circonstances accompagnant, soit comme cause, soit comme effet, la Robriété dans les quatre groupes de communes sobres devraient être l'antithèse des circonstances qui coïncident avec l'alcoolisme dans les quatre groupes de communes adonnées à l'ivrognerie.

Il est à croire qu'une enquête ainsi conduite, bien que trop rudimentaire encore, devrait mener à quelques notions justes et précises du sujet. Elle ne serait qu'un commencement ; tout problème résolu en fait aussitôt surgir de nouveaux. Cette première étude suggérerait des hypothèses auxquelles nous ne pouvons même songer présentement et qui seraient, à leur tour, vérifiées par de nouvelles observations et comparaisons. Les communes rurales de l'Europe et des États-Unis sont en nombre pratiquement illimité. C'est un immense domaine encore vierge à explorer et qui promet une

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abondante récolte de faits et de rapports imprévus.

Parmi toutes les associations de circonstances sociales que Ton découvrirait, il s'en trouverait certainemcat d'utiles, propres à augmenter la valeur des hommes, q^il serait possible de réaliser ailleurs. Il s'en trouverait de nuisibles, que Ton s'efforcerait de modifier.

Des travaux semblables enteepris sur le même plan en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Autriche et en Suisse, par les chercheurs de ces pays, finiraient par faire une lumière parfaite sur l'étiologie et la prophylaxie de l'alcoolisme. Il est à remarquer, du reste, que cette même méthode pourrait être employée à propos de toutes les maladies sociales quelles qu'elles soient. Il est vrai qu'elle est longue et dispendieuse'. Rien que pour la France, il faudrait se transporter dans huit départements différents au moins, s'arrêter quelque temps au chef-lieu pour prendre aux archives ses renseignements statistiques, choisir ses communes au prix de tâtonnements et d'erreurs inévitables, puis séjourner une quinzaine de jours dans chaque groupe de communes; au total, quatre mois et demi à cinq mois de voyage. Mais qui veut la fin veut les moyens, et, quand on recherche les causes en sociologie, il n'y a que deux méthodes : ou bien les inventer chez soi par la force de son imagination ou bien les constater sur les points du territoire où elles agissent. Comme on ne peut faire venir des

i . C'est la méthode que j'ai employée pour la recherche des causes de Tétat de la natalité.

communes rurales dans son laboratoire, force est bien d'aller les voir sur place, fût-ce à deux cents lieues de Paris. S'il est possible, à ce prix, de déterminer les différentes moralités de nos populations en fait d'alcoolisme , de prouver, par la constatation de ses inconvénients sociaux, l'avantage d'être sobre et, enfin, de découvrir des moyens efficaces de moralisation, ce ne sera pas trop cher.

Les progrèiâ de l'alcoolisme ont fait proposer de nombreuses mesures destinées à le combattre : prédication incessante, ligues et sociétés de tempérance, droits énormes sur les alcools, diminution du nombre excessif des débits, séquestration des malades dans les hôpitaux et les asiles d'aliénés, internement dans les prisons. De ces mesures, les unes sont, au jugement de ceux-là mêmes qui les proposent, inacceptables chez nous, les autres seraient très probablement inefficaces, de sorte que le découragement envahit leurs propres auteurs. En les entendant parler toujours et uniquement de réglementer, réprimer, comprimer, on croit voir un jardinier qui, de tous les outils de son métier, ne connaîtrait que le sécateur, n'emploierait jamais ni la bêche, ni l'arrosoir, ni le râteau, ni les]engrais et ne se soucierait pas de protéger, par le sarclage et les clôtures, les plantes qu'il veut faire croître.

Qu'il s'agisse de morale, d'hygiène ou de politique, un traitement purement négatif a toujours deux grands défauts. D'abord, il s'attaque aux effets et non aux causes. C'est essayer de détruire une mauvaise herbe en arrachant ses feuilles au lieu de la couper par les racines. Ensuite, il ne tient pas compte de la liberté,

qui, partout et toujours, est la condition primordiale du développement de Tindividu. Justice a été faite depuis longtemps des sophismes sur la liberté du bien et Ton sait assez que là où n'existe pas la liberté de Tabus n'existe pas la liberté de Tusage. Il faut qu'à ses risques et périls chaque citoyen ait plein pouvoir de faire ce qu'il lui plaît de sa santé et de ses forces. Si quelque autre avait le pouvoir de lui prescrire ce qu'il en doit faire, ce serait une usurpation tyrannique ; la société est trop ignorante pour se charger de cette tutelle et, d'ailleurs, elle-même a sa large part de responsabilité dans le mal qu'elle punirait.

Ce qui est vice dans l'individu, le plus souvent est maladie dans la société, maladie contagieuse, qui se propage de proche en proche dans les milieux prédisposés, comme font les germes d'une épidémie. Du point de vue individuel, tout est libre ; du point de vue social, au contraire, tout est fatalement déterminé. Pour le moraliste préoccupé d'établir quels sont les devoirs des hommes isolés, l'alcoolisme, non plus que la prostitution ou le célibat, ne paraîtjamais être une nécessité fatale. Pour le démographe, il ne devient èvitable que si les conditions sociales qui le déterminent viennent à changer.

C'est le cas de rappeler ce qui a été dit des prostituées. Si telle jeune fille échappe à cette condition à raison de sa famille et de son éducation, de son isolement et de sa fortune, c'est une raison pour que telle autre y tombe à sa place. Leur nombre et leur degré d'abjection sont déterminés par l'âge moyen du mariage

chez les hommes, le taux de la nuptialité et une feule d'autres circonstances que ni elles ni personne îi'ont, quant à présent, dans Tétat actuel de notre ignorance, le pouvoir d'améliorer. Si, par quelque prodige de moralisation négative, on pouvait parvenir à faire en sorte qu'aucune jeune fille ne succombât, les mœurs, en employant ce terme dans son sens étroit, n'y gagneraient rien ; la partie de Tinstinct sexuel non canalisée par le mariage n'en serait pas moindre et elle trouverait quelque dérivation probablement encore moins avouable. Ainsi en est-il pour l'alcoolisme ; le nombre et le degré d'abrutissement de ses victimes sont fatalement déterminés, d'un côté, par la nature humaine, que l'on ne peut changer, et, de l'autre, parles particularités du milieu où elle est condamnée à évoluer, et qui peuvent bien être modifiées dans une certaine mesure, mais de l'état desquels personne n'est responsable.

Pour s'en convaîincre, il suffît de réfléchir à la psychologie du buveur, de se demander quel but il poursuit. La passion des boissons alcooliques provient du désir de se procurer l'illusion de la force, de la joie etdu courage. Elle recherche beaucoup moins une sensation agréable pour le palais qu'une jouissance pour l'imagination. Elle rentre donc dans la catégorie des plaisirs esthétiques, comme les jeux et les différents arts, le théâtre, la musique, la danse, les réunions animées et nombreuses, qui soutiennent les nerfs et font, par le rythme des mouvements ou l'harmonie de sentiments unanimes, que leur activité peut s'allumer sans effort pénible. Par ordre de noblesse, ce moyen d'excitation vient sans aucun doute au dernier rang de la série ;

lie LA MORALE BASÉE SUR LA DÉMOGRAPHIE

mais il est dé même nature, quoique le plus grossier de tous. Absolument rationnel au point de vue psychologique, ce classement des plaisirs que procure Talcool parmi les jouissances esthétiques est, en outre, de la plus grande portée pratique. H permet de préciser les causes de Talcoolisme et de lui découvrir des moyens efficaces de moralisation.

Si le besoin d'excitation est vieux comme Tespèce humaine, l'excitation par Falcool est moderne et son abus est récent. C'est seulement au milieu du xvii® siècle que l'eau-de-vie a commencé d'être considérée comme une boisson ; antérieurement, on n'y voyait qu'un médicament vendu par les seuls pharmaciens, et, deux siècles après, en 1850, la France ne consommait pas un litre et demi d'alcool par tète d'habitant. L'abus qui en est fait actuellement est donc un accident, et un accident nouveau dans la psychologie nationale. Il n'est pas partout uniformément répandu sur le territoire français et il n'est pas difficile de trouver des populations qui n'en offrent pas la moindre trace.

Où il existe, il s'est développé au détriment d'autres modes de l'activité esthétique, non de la poésie, de la peinture ou du goût des arts, presque nuls dans le peuple, mais de l'esthétique usuelle : chansons, toilette,, propreté, danse et galanterie, qui occupaient jadis une place beaucoup plus grande dans la vie d'une partie de la population française et qui l'occupent encore dans les pays où l'alcool n'en a pu triompher.

Puis donc qu'en matière de modes on ne détruit que ce qu'on remplace, il faut attaquer l'alcoolisme en s'efforçant de lui substituer d'autres passions plus.

naturelles et plus élégantes, capables de procurer aux jeunes gens, au prix d une dépense à peine équivalente de temps et d'argent, le libre épanouissement et Texpansion joyeuse sans laquelle la vie n]a plus ni joie, ni bonheur, ni beauté.

Les ennemis de Talcool sont les vrais biens : Tamour, le soleil, le foyer propre et confortable. L'habitation obscure, sale, étroite et puante, emplie des criailleries de la femme, des enfants et des voisins, met l'homme en fuite et, comme il ne fait pas toujours un temps à dormir dans un terrain vague, il se réfugie au cabaret. Il se réfugierait au besoin dans le cimetière. Dans notre pseudo-démocratie, les pauvres ont une condition si misérable qu'ils tiennent peu à l'existence. Ils savent fort bien qu'à s'enivrer ils risquent leur santé; mais leur vie leur vaut si peu de satisfactions qu'ils la jouent sans regret contre un moment de chaleur et d'entrain.

Si la maison de l'ouvrier avait un jardin et une cour, c'est-à-dire de l'air, de la lumière et du calme, i'homnie pourrait s'y plaire. La trouvant passable, il travaillerait à l'améliorer ; mais combien n'ont que des logements qui ne sont pas améliorables ? S'il avait du bois, il resterait peut-être à se chauffer chez lui. Mais le bois est un luxe dans les villes et n'est pas toujours accessible dans les campagnes. Le thé, le café, le vin, la bière et le cidre, un bon ordinaire, puis la promenade, un jeu modéré avec des amis, voilà pour le père, pour l'homme mûr des succédanés de l'alcool. Ils n'en aboliraient pas l'usage ; mais ils en rendraient l'abus beaucoup moins fréquent.

Les départements où l'on boit le plus d'alcool sont

ceux du nord-est de la France, humides et froids, souvent voilés de nuages, et qui ne produisent point de vin, tels que le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, la Seine-Inférieure. Et, dans ces départements, les populations qui boivent le phis sont celles qui vivent de la grande industrie. Pour elles, pas de soleil : car elles passent la journée entière enfermées dans les usines ; jamais de liberté : car elles sont esclaves de la machine et sous Tœil des contremaîtres ; pas d'air pur dans une atmosphère de 30 à 35* qui, comme celle des tropiques, détruit Tappétit et détermine un impérieux besoin d'épices et d'excitants. Au contraire, les populations agricoles du Midi, qui ont le grand air, le soleil, la liberté, le vin et la galanterie, ont un moindre penchant pour les alcools. L'habitant du Lot n'en boit pas un litre et demi par an, huit ou neuf fois moins que celui de l'Artois on de la Normandie. Une différence aussi tranchée e^l significative.

Toutefois, les préservatifs de cette catégorie sont insuffisants. Pour le jeune homme exposé à la contagion du mauvais exemple, il faut quelque chose do plus fort. On doit faire appel sans hésiter à la plus puissante connue ù la plus naturelle de toutes les passions : l'amour pour une jeune fille qui sera sa fiancée d'abord et, phr-. lard, sa femme.

S'il est un fait bien constaté par tous les observateurs, c'est que l'habitude de boire se contracte généralement dans la première jeunesse, presque au sortir de l'enfance. Dès Page de quatorze ou quinze ans, beaucoup do jeunes gens commencent de s'enivrer et il n'est pas rare que des jeunes filles soient atteintes

du même vice. La supérieure d'un couvent d'une grande ville de Bretagne, qui se recrute surtout parmi les jeunes paysannes, affirme que Tune des difficultés les plus graves dans la formation des novices est de déshabituer ces jeunes filles de dix-huit à vingt-trois ans de rhabitude de Teau-de-vie. La même supérieure affirme que ce vice est tout à fait nouveau *.

C'est une conséquence inévitable de la séparation des sexes. Si ces jeunes filles avaient eu chacune im amant qui les eût fait danser tous les dimanches, elles auraient bu moins et eux aussi. Il est vrai qu'en ce cas on n'aurait pu en faire des nonnes.

Tandis que, le dimanche, les parents, d'imagination calmée, rangent leur intérieur ou se reposent en causant, que peuvent devenir les jeunes gens? Si la jeune fille va vers l'église, le jeune homme n'a plus qu'un asile, le cabaret. Le catéchisme de persévérance et les litanies obligatoires pour les unes font de l'alcoolisme une fatalité pour les autres.

Le clergé ne l'ignore point; mais il a besoin, pour conserver son influence sur la femme, que les deux sexes se tournent le dos dans la jeunesse. Partout où ils se fréquentent librement, causent, dansent et jouent ensemble, ils ont l'imagination préoccupée d'amour et de projets d'avenir, de rivalités, de préférences, de soucis et de soins qui enlèvent tout pouvoir aux directeurs de conscience.

Aussi, depuis la Révolution jusqu'aujourd'hui, ont-ils combattu avec un acharnement qui ne s'est jamais

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