‹ La morale basée sur la démographieChapitre 13 sur 16 · D' JoussET, Réforme sociale^ 1891, p. 527, t. IL · texte numérisé non relu

D' JoussET, Réforme sociale^ 1891, p. 527, t. IL

f50 LA MORALE BASÉE SUR LA DÉMOGRAPHIE

démenti les bals publics et les danses de village Et dans la plus grande partie de la France, ils ont réussi : ils ont tué la galanterie, tué la joie dans les campagnes; ils n'ont laissé subsister de fêtes que celles de rÉglise. Mais aussi, ils ont plus fait pour le développement de Talcoolisme que n'eût pu faire le plus puissant despote légiférant en vue de la perversion publique. Jusque dans nos moindres communes rurales, il est toujours deux établissements soutenus par TEtat que Ton trouve invariablement face à face: d'un côté de lia route, le débit de tabac et de boissons ; de Tautre, le débit de mensonges, qui s'appelle l'église. Des deux pestes, la plus funeste n'est pas la première, c'est l'autre, celle qui se donne pour salutaire et indispensable. La première corrompt plus spécialement les hommes, mais empoisonne aussi bon nombre de femmes ; la deuxième s'adresse plus spécialement aux femmes et aux enfants, bien qu'elle déprave aussi quelques hommes.

Toutes deux, par des moyens divers, concourent à dégrader la nation. Elles ont tué les récréations saines et bienfaisantes, les conversations intelligentes, la circulation des idées claires et utiles, les passions nobles et généreuses. Tout cela a été remplacé par le silence morne et la torpeur universelle, cette chape de plomb et d'ennui qui pèse sur toute la terre française les aprèsmidi des insupportables dimanches.

L'alcoolisme et le théologisme, toutefois, sont loin d'être incurables. D'abord, ils se font contrepoids dans une certaine mesure. Ensuite, ils ont cela de commun qu'ils sont nuisibles d'abord pour l'individu qui s'y

abandonne. Ce n'est pas qu'ils ne lèsent aussi sa famille et la société; mais, pour elles, le préjudice n'est qu'indirect, tandis que l'homme qui se laisse aller à ces tristes passions en est toujours la première victime. La sanction résulte spontanément et visiblement de l'action. On conçoit que ces deux vices sont par là plus faciles à corriger que ceux qui, comme le vol ou le mensonge, profitent au coupable et ne nuisent directement qu'aux autres hommes.

Pour détruire la passion de l'alcool, il faut d'abord démontrer à l'alcoolique ou à tous ceux qui sont en danger de le devenir que leur intérêt bien entendu est de ne pas boire, démonstration relativement facile. 11 faut ensuite allumer en eux, s'il est encore possible, ou, tout au moins, mettre à la mode dans le milieu où ils vivent d'autres passions rivales, susceptibles d'exercer un attrait aussi grand, tout en étant rationnelles et bienfaisantes.

Le plus puissant des contrepoisons de l'alcool en tant que maladie sociale, nous l'avons dit, c'est l'amour. Il ne faut pas voir là une simple opinion théorique. Sur maint et maint point de la France, elle est prouvée par les faits. Voici, à titre d'exemple, la manière dont cet antidote opère à l'île de Ré.

Toutes les communes, sauf la petite ville de Saint- Martin, ont leur bal public qui réunit la jeunesse tous les dimanches, de huit heures du soir jusqu'à minuit. Depuis Tâge de treize ans à peu près jusqu'au mariage, jeunes gens et jeunes filles s'y rencontrent en toute liberté, sans aucune surveillance : car l'usage en interdit l'entrée non seulement aux parents, mais encore

aux nouveaux mariés quelques semaines au plus après leur mariage. Si les Rétais n'emploient pas le mol flirter, ils usent du verbe fréquenter, qui, chez eux, aie même sens. Chaque fillette a de bonne heure son cavalier qu'elle a agréé par sympathie spontanée ou choisi sur rindication discrète des parents. Il la reconduit chez elle le soir après le bal, fait avec elle un modeste repas et se retire.

Ces divertissements pris sous le regard de tous, ces promenades nocturnes dans la campagne, ces soupers en tète à tête déterminent des mariages jeunes. La nuptialité est sensiblement plus élevée et Tâge moyen des mariés est moindre que dans le reste de la France. Mais, contrairement à ce que Ton pourrait croire en conformité avec des préjugés trop répandus, il n en résulte pas d'augmentation des naissances naturelles. On n'en compte que deux ou trois seulement pour cent naissances de toute nature, c'est-à-dire trois ou quatre fois moins que dans l'ensemble de la France.

C'est précisément dans la petite ville de Saint-Martin, qui n'a pas de bal public, qu'on en compte le plus. Par l'effet des étrangers qu'amène la marine, de la petite garnison, des célibataires relativement nombreux appartenant à la classe bourgeoise et surtout de Tinsolidarité des familles, les mœurs y sont moins bonnes, et les vignerons des communes rurales les qualifient avec sévérité.

Dans un pays où tout le monde presque sans exception est honnête, le bal public est une institution de la plus grande efficacité pour entretenir l'honnêteté. Une femme de mauvaise conduite n'y serait point tolérée, un

jeune homme ivrogne, sale ou voleur y provoquerait Taversion générale. Aussi ce bal hebdomadaire exerce- . t-il la plus heureuse influence. En réunissant les sexes, il développe en eux le sentiment de l'honneur, la propreté, la politesse, Félégance ; il engage chacun à ne rien faire qui le rende moins estimable. Tandis qu'en maint canton de France les deux sexes se séparent le dimanche, les femmes pour chanter du latin dans l'église et les hommes pour s'enivrer au cabaret, ici les jeunes filles, par leur seule présence, allument chez les jeunes gens une passion qui les sauve de celle de l'alcool, précisément dans Tâge où Texpérience prouve qu'ils sont le plus sujets à la contracter.

Préservés dans leur jeunesse par Tamour d'une fiancée, ils le sont plus tard par l'influence de leur femme et la conscience plus développée de leurs devoirs de pères et d'époux. D'ailleurs, on boit beaucoup de vin dans toutes les familles et, comme toujours en pareil cas, on éprouve moins la tentation des liqueurs fortes. Les maisons sont propres, saines, bien éclairées et paisibles, l'aisance unie à la simplicité et à la cordialité est partout répandue, le goût des lectures sérieuses est général; ce sont encore autant de préservatifs. Aussi les débits de boissons sont en très petit nombre. Les communes où il n'y a point de port n'en ont généralement qu'un pour sept ou huit cents habitants. Encore n'y va-t-on que le dimanche et la consommation en alcool y est-elle très restreinte. Les hommes du même âge s'y assemblent pour fraterniser^ parler de leurs affaires et jouer, devant une tasse de café ou un unique petit verre, une longue partie de

cartes, dont Tenjeu accumulé sert à payer un repas au premier de Tan où à carnaval. L'ivrognerie est inconnue.

Il esta craindre qu'elle no se développe. Ces mœurs si saines sont battues en brèche par le clergé, qui nV trouve pas son compte.

Il est très peu nombreux à Tîle de Ré. Tandis que la France compte en moyenne un prêtre pour 700 habitants, l'île n'en a qu'un pour 1,600. Aussi ont-ils peu d'influence, les opinions avancées sont répandues et l'on a pu voir un candidat de la libre pensée élu au conseil général. Mais, ^ depuis une dizaine d'années, les prêtres ont appelé des religieuses et des frères de la Doctrine chrétienne. Tous ensemble combattent sans relâche le bal public. Une partie des jeunes filles enrôlées dans des congrégations, liées par des vœux, déjà n'y voient qu'un lieu de perdition et, quand toutes l'auront abandonné, les jeunes hommes, s'ennuyant, se réfugieront au cabaret. Le clergé condamne verbalement l'alcoolisme ; il le rend inévitable en fait.

Les populations du nord-est de la France, qui ne dansent point en public, ont généralement beaucoup de naissances naturelles. La raison en est simple. Si les jeunes filles ont l'occasion de parler librement à leurs amoureux sous le regard de la foule, il n'en peut rien résulter pour elles de fâcheux et elles ont le moyen de s'en faire épouser sans leur donner de rendezvous particuliers. Au contraire, elles sont forcées d'en accorder quand il n'existe point de réunions régulières, et, dans ces conversations sans témoins, elles

courent risque de grossesses intempestives. La libre fréquentation des deux sexes, en France comme en Amérique, a les plus grands avantages : elle diminue la natalité naturelle, elle détermine une natalité plus élevée et des mariages plus jeunes ; elle tend à augmenter Télégance, la probité, l'honneur et la politesse, . tient en échec le cléricalisme et prévient l'alcoolisme. C'est à Tâge de la puberlé, à Theure où l'individu acquiert le sens de la beauté chez les autres et chez lui-même, où il commence à désirer de plaire aux personnes de l'autre sexe, à se montrer fort et hardi, aimable, spirituel, paré de tous ses agréments artificiels ou spontanés, qu'il se jette dans cette aberration esthétique qu'est l'alcool. Pour le moraliser, il faut le ramener à la véritable et naturelle esthétique dès la sortie de l'école primaire. Le bal public doit faire partie des œuvres post-scolaires laïques comme l'un des plus précieux préservatifs de l'ivrognerie.

L'observation démontre, en somme, qu'il existe trois catégories de succédanés de l'alcool.

D'abord, les succédanés physiologiques. Il faut améliorer le logement, le vêtement, l'alimentation des pauvres et même d'une grande partie de la classe moyenne, leur donner Tair, le soleil, l'espace et la tranquillité par une répartition plus rationnelle et plus égale de la population sur le territoire. Il faut désencombrer les villes par des lois sur l'élévation des maisons, percer, en dehors des vieux centres, des rues larges où chaque famille puisse avoir son jardin. 11 faut compenser les distances plus grandes par l'établissement de moyens de locomotion économiques.

Parla, le cabaret cessera d'être obligatoire, les enfants seront soustraits à Téducation détestable de la voie publique et Ton étouffera, en outre, dans son germe l'évolution de la plupart des maladies épidémiques.

L'alcoolisme, fruit fatal de notre exécrable organisation sociale, cessera d'être inévitable quand elle commencera d'être plus rationnelle, quand l'inégalité sera un peu moins criante entre les bommes et quand, enfin, s'organisera sur tous les points du territoire la culture intégrale de la nation. Il faut espérer que ce sera l'œuvre du XX® siècle.

Alors, oh fera appel aux succédanés esthétiques de l'alcool. A l'illusion qu'il procure, se substituera la joie d'être réellement beau, jeune et fort, bon coureur, bon nageur, bon gymnaste comme chez les Grecs, d'avoir la plus belle voix, d'être le meilleur danseur, le plus poli, le plus fier et le plus aimable.

Au-dessus de cette esthétique usuelle, principalement stimulée par l'amour, la passion de l'art, de la poésie et de la littérature, la passion plus noble encore du bie n public et surtout celle de la vérité scientifique constituent, dans les natures où elles s'allument, des garanties sûres contre les basses séductions de l'ivresse. Aujourd'hui, elles sont le partage d'une faible minorité seulement des nations civilisées. A mesure que s'atténuera l'inégalité du régime ploutocratique, elles préserveront un nombre de plus en plus grand de citoyens. Maladie sociale purement transitoire, l'alcoolisme ne résistera pas au progrès de la démocratie et à l'avènement de la civilisation scientifique. Il est destiné à être remplacé par des satisfactions de môme catégorie psychologique, mais de plus en plus nobles et bienfaisantes.

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