CHAPITRE VI
La crainte d'ébranler le sens moral. — L'homme ne naît ni bon ni mauvais ; il naît moralisable. — Maladresse des moralisateurs. — Échec du christianisme. — Extrême éducabilité de rhomme ; exemples.
Causes d'insuccès : on ne sait en quoi consiste l'éducation, progrès de l'altruisme? de la solidarité? des facultés affectives? de l'adoucissement des mœurs? imprégnation de la cellule? — Définition de la moralisation : volonté constante et libre de faire ce que la science morale a démontré être rationnel.
Abîme prétendu entre la connaissance du bien et la volonté du bien. — 11 est plus difficile de découvrir ce qui est moral que de le faire faire. — Influence bienfaisante de la morale scientifique sur la moralisation de l'individu. — Cohérence des prescriptions, source de docilité. — Accord parfait des différentes autorités : famille, école, opinion publique, lois. — Puissance de compression du blAme universel. — L'obéissance doit être libre et intelligente. — Obstacle mis actuellement par l'imperfection de la science morale à la sévérité des jugements en fait de moralité.
Insuffisance du point de vue individuel en fait de moralisation. — Il faut viser à moraliser les collectivités. — Complexité de rhérédité et de l'éducation, solidarité morale des individus dans une société. — Immoralité inconsciente des sociétés ; la morale scientifique la révèle et la corrige. — Moralisation des sociétés par la science sans augmentation de Taltruisme. — Aptitude de la raison à suppléer la docilité, à la produire. — La science sociale accroît l'action modificatrice d'une nation sur elle-même. — Tout mal venant de la volonté humaine peut être guéri par elle. — Résumé.
Le nombre est grand des esprils, même cultivés et supérieurs aux préjugés grossiers, qui s'effraient de la difficulté d'obtenir de la moralité. Redoutez, dit Tun d'eux, d'ébranler l'instinct moral par la critique, l'instinct moral qui a mis tant de siècles à se former, qui a grandi si péniblement au prix de tant de chutes et de souffrances nécessaires pour éliminer ceux qui se sont trompés ou qui ont failli ! Ils craignent d'aflfaiblir les prétendus facteurs actuels de moralisation, tels que les préjugés religieux, les erreurs, les routines et les ignorances séculaires.
Cette pusillanimité est le fait d'hommes qui, nés dans le christianisme, ne l'ont dépouillé qu'en partie et, sans y prendre garde, ont conservé ses appréciations en fait de morale. D'après le christianisme, l'homme naît mauvais, originellement pervers. Rien de plus difficile que de le relever. Il n'y faut pas moins que l'intervention du merveilleux ; sans un Deus ex machina, aucune moralité n'est à attendre de la nature humaine.
Lorsque Rousseau vint affirmer que l'homme naît bon et que c'est la société qui 'le gâte, il lança la plus antichrétienne et, en même temps, la plus libératrice des hardiesses qu'il ait émises. Elle dut avoir la plus heureuse influence sur la Révolution, car si le pessimisme mène logiquement au despotisme et à l'oppression du peuple, par contre, l'espérance dans la bonté humaine et la confiance dans la raison collective conduisent à la liberté.
En réalité, l'homme ne naît pas mauvais plus qu'il ne naît rempli d'erreurs ; il ne naît pas bon plus qu'il
ne naît savant ; mais il naît apte à la science et à la moralité. Cela suffit pleinement à autoriser la confiance dans sa nature.
Les religions se vantent, comme Sganarelle, de pouvoir changer le cœur humain. En réalité, elles n'y sont jamais parvenues. Quelque époque que Ton considère, depuis la fondation du christianisme jusqu'aujourd'hui, jamais l'Eglise n'y a fait régner une moralité satisfaisante, une moralité que l'on puisse dire supérieure à celle des Grecs de Miltiade ou des Romains de Decius. Elle s'est vue assez forte pour allumer l'enthousiasme des croisés; mais l'histoire nous montre qu'alors même elle était si peu apte à les moraliser que la plupart d'entre eux étaient poltrons et fourbes, sanguinaires et avides. Les conquistadores n'étaient point, sans doute, pervertis par le scepticisme et ils se montraient encore plus féroces, tout élevés qu'ils fussent à la morale du discours sur la montagne. « A ces âges de foi où, suivant le mot d'un évoque contemporain, on ne craignait pas de sacrifier les corps pour sauver les âmes », quand la flamme des autodafés éclairait l'Espagne, le catholicisme tout-puissant n'y faisait cependant point régner plus de probilé, de fidélité conjugale ou de loyauté qu'il n'en existait en Ecosse ou en Hollande. Ce qui prouve que les religions qui prétendent changer le cœur humain, en réalité n'ont jamais changé rien. Au propre comme au figuré, on peut le gêner et comprimer ses battements au détiiment de la santé, le percer et le faire mourir, mais non le changer. Une telle prétention est pur charlatanisme. Aussi la science s'en garde-t-elle avec soin. L'homme, tel qu'il est, est
éminemment éducable : cela suffit pour qu'il soit aisément moralisable.
Si les fondateurs de religions et les innombrables clergés, si les législateurs et les magistrats, les moralistes et les prédicateurs, au prix d'efforts séculaires, n'ont jamais assujetti Tliomme qu'à une moralité imparfaite et chancelante, c'est qu'ils lui ont commandé des pratiques contradictoires ; mais il est facile de se rendre compte que leur échec ne vient point de l'indocilité rebelle de sa nature. Tout au contraire, asservi autant qu'aucun animal domestique à ses instincts grégaires, il se montre, dans tous les temps et tous les pays, flexible, malléable, pliable à tout. On emplirait des séries de volumes des énormités que ses conducteurs, rois, prêtres, sorciers et charlatans, lui ont fait croire et faire, non seulement au préjudice des autres, mais à son propre détriment. On emplirait des séries de volumes de celles qu'ils lui font encore croire et faire, à celte heure, à ses dépens, par toute la terre. Comme un chien savant qu'on fait marcher debout sur ses pattes antérieures, on lui fait exécuter les tours de force les plus opposés à son organisation. Les religions, au nom des autorités les plus chimériques, l'ont embrigadé, cloîtré, mutilé, circoncis, castré, flagellé, séquestré, exorcisé, volé, dépouillé, le tout par persuasion. Elles l'ont amené à ne pas manger quand il a faim, à vivre sans amour, les hommes sans femmes, les femmes sans hommes, à vénérer avec terreur des boîtes sans contenu et des mots vides de sens, à remplacer durant quatre carêmes par an (Galliciens) une nourriture indispensable par le jeûne, le désœuvrement et l'ivrognerie.
à estimer la saleté, à se purifier le corps et Tâme par l'urine et la fiente de vache ; elles lui ont fait acheter dévotement les excréments réduits en poudre du Grand- Lama et le linge ayant servi à panser les jambes de Pie IX. De simples sorciers de village, avec un peu d'aplomb, en obtiennent tous les jours des prodiges de crédulité et de docilité. Les rois et les despotes, au nom de leur bon plaisir, en ont tiré des prodiges de servilité. Pour amuser le peuple et les Césars, de véritables armées de gladiateurs mirent leur honneur à s'entr'égorger. Les Zoulous, pour témoigner leur douleur à leur roi qui avait perdu sa mère, crurent de leur devoir de se tuer jusqu'à ce que 7.000 victimes couvrissent le sol. Chez les Achantis, un courtisan croit que l'honneur lui commande de se tuer s'il a perdu les bonnes grâces du roi et Racine mourut d'avoir perdu celles de Louis XIV ^ Le lecteur qui voudra s'en donner la peine trouvera dans sa propre mémoire une suite interminable de faits de cette nature. D'une extrémité du monde à l'autre, chez les nations les plus civilisées comme chez les plus barbares, en dépit de toutes les différences de latitude et de race, l'homme est toujours le même sous ce rapport, c'est l'animal plastique et modifiable par excellence. Il faut beaucoup d'irréflexion pour accuser l'homme de manquer de docilité. Or, la moralisation n'étant qu'un dressage, un cas particulier de l'éducabilité, les moralistes qui n'ont pas réussi à le diriger à leur gré doivent s'en prendre non à sa nature, mais à leur maladresse.
i. Sur ce sujet, voir Leto^rneau, Evolution de la morale.
On conçoit qu'il soit assez inefficace de prêcher la morale tant qu'elle n'est pas faite. Qu'un professeur de rhétorique amuse ses veilles à composer des sermons, cela peut lui valoir une réputation chez les amateurs de mauvaise littérature ; mais il ne faut pas être surpris s'ils n'ont aucun pouvoir moralisant. Recommander aux hommes d'être moraux sans leur dire en quoi cela consiste, c'est convenir de dresser un animal sans s'entendre sur ce qu'on veut lui apprendre. En fait d'éducation, il n'est possible de réussir que si le sujet éducable ne reçoit jamais d'aucun côté d'ordres contradictoires. Or, à notre époque, chacun reçoit plusieurs directions opposées, les unes sévères, les autres indulgentes, les autres simplement bizarres, de sorte qu'il apprend sinon à les critiquer, du moins à les suspecter et à n'en suivre aucune que d'une manière intermittente et peu convaincue. C'est de ce conflit des indications morales que vient la difficulté de la moralisation. Elle ne peut cesser que par la constitution d'une morale scientifique et définitive.
L'homme unit en lui deux tendances contradictoires. D'une part, il est routinier et très constant dans ses mœurs ; de l'autre, il sait se défendre contre ses maîtres, innover et critiquer. Il faut se féliciter qu'il en soit ainsi : car, sans l'opposition de ces deux penchants, ni l'éducation ni la moralisation ne seraient possibles. Ce qui permet de dresser les animaux supérieurs, c'est que leur activité n'est pas absolument déterminée jusque dans ses moindres particularités par les fatalités héréditaires. Si, en effet, l'hérédité déterminait tout avec une force invincible, il ne resterait aucun champ
d'action, aucune latitude pour l'éducation . L'éleveur d'abeilles et de vers à soie ne leur apprend rien et ne cherche à rien leur apprendre ; ce serait peine perdue.
Au contraire, on peut dresser un chien, une chèvre, un cheval ou un éléphant, leur apprendre, comme dans les cirques, cent exercices que leurs ancêtres apprivoisés ou sauvages n'ont jamais exécutés. Cette sorte de marge laissée par l'hérédité à l'éducation, par les tendances ancestrales à l'action des circonstances et de la volonté réfléchie, est encore beaucoup plus grande dans l'espèce humaine. Les modifications qu'elle peut recevoir sont, en conséquence, beaucoup plus étendues elles aussi. Si les théologiens et ley philosophes qui se sont donné la tâche de la dresser la trouvent rebelle, c'est que jamais mauvais maître n'a trouvé bon élève, c'est, en d'autres termes, qu'ils ne se sont jamais entendus et ne s'entendent pas encore sur le sens qu'il faut donner au mot moralisation.
Les uns la font consister tout entière dans le progrès de l'altruisme et, nos mœurs étant ce qu'elles sont, le développement de cette vertu semble en effet être fort désirable. Mais il ne peut être indéfini sans présenter des inconvénients graves, de la nature de ceux qu'a signalés M. Herbert Spencer et contre lesquels il juge que, dès à présent, le temps est venu de nous mettre en garde. C'est une voie dans laquelle il faudra s'arrêter et l'on ne sait en quel point.
Pareillement, il est à souhaiter que les divers genres de solidarité soient de plus en plus compris, conseniis et voulus. Mais le progrès indéfini de la solidarité ne peut, lui non plus, être confondu avec la moralisation.
Chez les syphonophores, la solidarité est poussée si loin que les uns mangent pour les autres, qui digèrent pour eux, et ces animaux n'en sont pas moins très inférieurs et très incapables de s'élever dans réchelle des êtres. On ne saurait proposer un tel idéal pour l'humanité. Il ne faut évidemment pas que l'excès de la solidarité aille jusqu'à faire perdre à chaque individu sa qualité de personne égale aux autres et complète en soi. Où sera la limite ?0n demande un cran d'arrêt qui prévienne la mutilation mentale et sociale de l'humanité.
On a entendu encore par moralisalion le progrès des facultés affectives. Condorcet place à la base de toute moralité la sensibilité. « Ne pas émousser sa sensibilité naturelle était à ses yeux le moyen de fortifier en soi les idées de vérité et de justice. » « Conserve, écrivait-il à sa fille, l'avant-veille de sa mort, dans toute sa pureté, dans toute sa force, le sentiment qui nous fait partager la douleur de tout être sensible. Qu'il ne se borne pas aux souffrances des hommes ; que ton humanité s'étende même sur les animaux. Ne rends point malheureux ceux qui t'appartiendront ; ne dédaigne pas de t'occuper de leur bien-être ; ne sois pas insensible à leur naïve et sincère reconnaissance; ne cause à aucun des douleurs inutiles. » En cela encore, il faut une mesure ; la sensibilité outrée est puérile et, si la bonté n'est pas payée de retour, elle devient bientôt non seulement ridicule, mais impraticable.
De même, il est bon que les mœurs s'adoucissent ; mais c'est une grave erreur de confondre leur adoucissement avec la moralisation. La plus parfaite scélé-
ratesse est compatible avec la douceur et la faiblesse. De ce qu'un être humain n'a plus assez d'énergie animale pour bondir de rage, vomir un torrent d'injures et se ruer comme une brute sur son adversaire, il ne faut pas se hâter de conclure qu'il ait gagné en moralité. Il se peut fort bien qu'il le tue sans danger et sans bruit par le poison ou par quelque calomnie répandue d'un air simple. Et ce procédé, par cela seul qu'il est plus lâche, est encore plus répugnant que le premier. La mâchoire inférieure est beaucoup moins épaisse et pesante chez l'homme que chez le gorille, et chez la femme que chez l'homme. Une mâchoire exceptionnellement massive et prognathe avec des canines volumineuses paraît un caractère atavique de bestialité, tandis que, au contraire, des os fins, des apophyses peu saillantes et des masseters faibles sont des caractères essentiellement humains. L'humanité va donc se féminisant au physique et il est fort douteux que ce mouvement poussé au-delà d'une certaine limite soit un bien. Mais si elle allait se féminisant aussi sous le rapport du caractère et de l'intelligence, ce serait très certainement un mal. La conception romaine de la vertu était essentiellement virile. Sa rudesse sera toujours plus estimable que l'astuce du mandarin chinois ou cette fourberie onctueuse qu'on regarde universellement comme caractéristique du vieil ecclésiastique. I^e progrès de l'imprégnation de la cellule ne peut être pris non plus pour un gage de moralisation. De ce qu'une éponge est fortement imprégnée d'eau, il ne suit pas que cette eau soit pure, et de ce qu'une habitude est très invétérée, fortement enracinée, il ne suit
pas qu'elle soit rationnelle. Cette habitude peut devenir aveugle et fatale, nécessaire comme une seconde nature, au point que le devoir et le dévouement finissent par s'accomplir automatiquement, sans que, pour cela, elle soit avantageuse à Tindividu ni à la société. A la vérité, pour devenir ainsi complètement instinctive, il a fallu qu elle règne sur une longue suite de générations, et cette grande durée prouve tout au moins qu'elle n'est pas incompatible avec la vie d'un peuple. Mais cela ne prouve pas qu'elle ne soit capable de le miner lentement, comme par exemple, en lui enlevant son énergie, son initiative et son aptitude au progrès.
Il existe encore une infinité de manières de concevoir la moralisation. Aucune n'est plus légitime. Pour nous, la moralisation consiste à amener chaque personne humaine à vouloir et à faire tout à la fois librement et constamment les actes que la science morale aura démontré être rationnels.
Il faut que ces actes soient rationnels, sans quoi la docilité à les accomplir serait nuisible et eux-mêmes d'autant plus nuisibles qu'ils seraient plus régulièrement accomplis.
Il faut que ces actes soient démontrés rationnels et compris comme tels, sans quoi ils ne pourraient être librement et consciemment voulus, et l'individu deviendrait un rouage de machine au lieu d'une personne autonome et responsable.
Il faut, enfin, qu'ils soient voulus constamment, chaque exception constituant une infraction à la morale rationnelle.
LA MORALISATIOX 167
Ce sont autant de vérités d'une simplicité élémentaire, qui portent en elles leur démonstration.
Les lois de la morale scientifique étant supposées découvertes, rendues claires et certaines autant qu'aucun théorème de géométrie, comment obtenir que l'homme y veuille conformer sa conduite? N'y a-t-il pas un abime entre la connaissance du bien et la volonté du bien?
Je réponds que la métaphysique me paraît ici s'amuser à créer un abîme imaginaire pour le plaisir de s'en montrer effrayée. Il n'y a pas en réalité plus de dis" tance entre la vue du bien et l'intention de le faire qu'entre la vue du danger et l'intention de s'y soustraire. Comme il y a des lâches devant le danger et, devant le travail, il est des lâches devant le devoir et sans doute, il y en aura toujours. Mais les moyens ne manquent pas de soutenir le courage des uns et des autres, et nous prétendons que ces moyens seront plus nombreux et plus efficaces quand la morale scientifique sera constituée qu'ils ne le sont actuellement ou qu'ils ne l'aient jamais été. Nous prétendons que le difficile n'est pas tant de faire faire leur devoir aux hommes quand ils le connaissent que de le découvrir.
Nous heurtons de front des préjugés fortement établis, tant sur l'habitude que sur les intérêts de corporations puissantes. Ils ne se tiendront pas pour vaincus. Quand bien même, diront-ils, il serait clair comme le jour qu'une certaine action est nuisible à la société, cela n'empêchera pas l'homme immoral de se dire : je sais parfaitement que je fais le mal ; mais peu me soucie le mal d'autrui, pourvu que je satisfasse mon
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intérêt ou ma passion. Le meurtrier qui tue un passant pour le dépouiller sait dès à présent aussi clairement qu'on le saura jamais qu'il commet un crime et, toutefois, il le fait. Le fera-t-il moins quand la morale scientifique sera constituée ?
Cet exemple est particulièrement défavorable, et cependant, il faut hardiment répondre d*une manière affirmative. Oui, si la morale scientifique était faite et régnait seule, il y aurait moins de meurtres. On ne vient aux grands crimes que par degrés. Si une transgression aussi énorme de la morale a pu être consentie par ce coupable, c'est qu'il s'y est préparé par une foule de transgressions moindres, et s'il s'y est accoutumé, c'est que lui-même et ceux qui l'entouraient ont reçu une éducation contradictoire, qu'ils se sont vu enseigner et prescrire, en même temps que quelques devoirs réels, une multitude de pratiques indifférentes, arbitraires ou absurdes et visiblement destinées à faire des dupes. Donner des ordres incohérents est le plus sûr moyen de pousser à l'indocilité. Exiger du respect pour des maximes ridicules est le plus sûr moyen de n'en pouvoir obtenir pour celles qui en sont dignes. Ce qui constitue encore une grande cause d'immoralité, c'est que les prescriptions hétérogènes de la morale théologique sont toujours données au nom d'une autorité menaçante, qui, ne pouvant aspirer à persuader, s'efforce d'effrayer par des épouvantails. Quand l'homme a cessé d'en être intimidé, il y a toujours des chances pour qu'il rejette avec les superstitions tout ou partie de la morale approximative qu'on y avait imprudemment attachée.
La morale scientifique, au contraire, possède une efficacité moralisatrice qu'aucune autre ne peut avoir. Comme elle est une, elle réalisera pour la première fois dans le monde la concordance constante de renseignement des parents, de renseignement de Técole, de l'opinion publique et des lois. Tandis qu'aujourd'hui ces diverses forces se neutralisent presque en se contrariant, elles s'uniront pour presser dans le même sens, et leur poids additionné sera tel qu'il deviendra irrésistible. Il n'est point nécessaire de supposer les hommes autres qu'ils ne sont sous nos yeux. Ils ne sont ni bons ni mauvais, mais ils sont flexibles et cela suffit : nous pouvons garantir qu'ils plieront.
La lumière fait la force. Les pères et mères, sachant exactement ce qu'ils doivent exiger de l'enfant et les devoirs auxquels ils doivent le préparer, commanderont sans hésiter, conseilleront sans tergiverser. Les maîtres de toute sorte répéteront la même leçon avec l'accent que donne la certitude. Enfin, l'opinion publique, qui, dès à présent, est d'autant plus exigeante qu'une prescription morale lui paraît mieux motivée, deviendra, le jour où elle sera en possession de la certitude scientifique, unanime et toute-puissante. Ce qui nous empêche d'imaginer combien peut être écrasant le fardeau de la réprobation sociale, c'est, d'une part, le nombre presque toujours considérable de ceux qui s'entr'aident pour le porter et, de l'autre, l'incohérence des appréciations, variant depuis l'indifférence jusqu'à la plus grande sévérité.
Nous avons des cantons en F'rance où il n'y a pas
une naissance naturelle sur cent légitimes, et d'autres où il y en a de cinquante à soixante-quinze. Dans les premiers, les malheureux bâtards sont torturés de honte, et dans les seconds, ils marchent la tête haute. Dans les pays où il y a beaucoup de repris de justice et de condamnés pour vol, ils s'entr'appuient, trouvent quand même du travail et il est très rare qu'on essaie de les humilier. Dans ceux où le vol est presque inconnu, le voleur est mis en une quarantaine si pénible qu'on en a vu s'y soustraire par le suicide. Contre cette puissance redoutable du blâme universel, rendu inexorable et unanime par la connaissance certaine de la vérité morale, l'individu coupable ne pourra opposer qu'une faible résistance, diminuée encore par cette même science qui l'éclairé lui-même sur sa faute, l'empêche de se faire illusion et de se payer d'aucun sophisme. Il dissimulait avec les dieux et rusait avec sa conscience ; devant la lumière de la morale objective, il est difficile qu'il ne cède pas. L'individu le moins docile trouvera sa faculté d'errer et de prévariquer resserrée entre des digues si hautes qu'il ne pourra les franchir. 11 ne le voudra pas et il comprendra pourquoi il ne doit pas le vouloir.
Les Paraguayens avaient appris à ne pas vouloir transgresser les règles de conduite que les Jésuites leur avaient données; mais ils ne les comprenaient pas, ils étaient passifs. Il faut que l'individu moral de l'avenir ait une obéissance absolue et, en même temps, libre, parce qu'il en verra les raisons. La liberté n'implique pas forcément irrégularité et caprice; la plus parfaite liberté peut et surtout pourra coïncider avec la
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conformité à la règle. En devenant absolument moral, Tindividu doit rester une force autonome. N'obéissant qu'à la raison, et à la raison comprise comme telle par lui-même, il n'obéit en somme qu'à soi seul. Il est indépendant et, cependant, observe la conduite normale. Telle est la formule abstraite de l'idéal à atteindre.
Chaque progrès de la science sociale nous en rapprochera, en diminuant l'anarchie intellectuelle et morale dont nous souffrons. Il sera complètement réalisé le jour où la morale sera scientifiquement démontrée, puis vulgarisée et connue comme rationnelle par tous les êtres humains en âge de raison. L'accord des intelligences se fera sur les vérités de la morale dès qu'elles seront rigoureusement établies, comme il s'est fait sur les vérités de la physique ou de la géographie. Quand une vérité morale sera aussi certaine que l'existence de l'Himalaya, personne ne sera tenté de la nier. Elle s'imposera sans intervention d'aucune autorité, sgins contrainte extérieure. Ainsi se trouvera conciliée l'antique antinomie liberté-discipline, qu'aucun système théologique ou métaphysique n'a jamais su résoudre.
Que la morale scientifique fasse voir clairement et sans possibilité de la méconnaître la sanction spontanée d'une faute et, neuf fois sur dix, cela suffira pour qu'elle soit évitée. Si la conscience fléchit, c'est, la plupart du temps, parce qu'elle ne voit pas toute la gravité d'une mauvaise action. Un homme outré d'une méchanceté noire disait un jour : je me vengerai et voici par quel moyen. Prenez garde, lui répondit-on, cela va loin et le cas est prévu par le Code pénal. Ce
seul mot le fit réfléchir. Non qu'il n'eût pu trouver moyen de ne pas tomber sous le coup de la loi. Mais il ne voulait pas se permettre un procédé ainsi classé. Dès aujourd'hui, quand un homme sensé cherche à estimer dans quelle mesure un acte est licite, son jugement est déterminé par l'examen des conséquences. La morale scientifique fera qu'elles seront toujours connues et justement appréciées.
S'il est des consciences indulgentes pour ellesmêmes et pour les autres, il ne faut pas oublier qu'il existe aussi, dans la société, des caractères absolus dont la sévérité naturelle s'allie avec l'amour inné de la rectitude. Actuellement, ils doivent modérer leur tendance par cette considération que la science morale n'est pas faite, mais à faire ; que leurs moyens ne sont qu'ap])roximatifs quand il s'agit de distinguer le bien du mal, et qu'ils le sont plus encore quand il s'agit d'en mesurer l'intensité. Pour ces opérations indispensables à la certitude de leurs jugements, le critérium objeclif et positif manque encore. D'où suit la nécessité de se contenter de lois peu sévères et de n'émettre de jugements en fait de moralité qu'avec beaucoup de réserve. Quand une maladie et l'elTet du remède sont mal connus, il ne faut pas que le malade soit trop drogué. 11 ne faut pas qu'un Etat soit trop gouverné quand le législateur ne le connaît qu'imparfaitement et reste incertain sur Teffet possible des lois. De même, il ne faut pas que l'opinion soit trop sévère ni les prétendus coupables trop moralises tant qu'on ne sait encore ni mesurer le mal ni le corriger sûrement. L'imperfection de la science mène logiquement, en
morale comme en politique ou en médecine, à l'emploi de la méthode expectante. L'augmentation de nos connaissances, au contraire, permettra aux tendances sévères de prendre leur essor et d'avoir la plénitude de leur effet, sans être retenues par la crainte de tomber dans l'injustice. Que les natures apostoliques qui se sentent un penchant pour la moralisation de leurs semblables quittent donc leurs homélies; en travaillant à constituer la science morale sur la démographie, elles arriveront à leur but par un moyen indirect, mais qui est infaillible.
La moralisation résultera spontanément de l'édification de la morale scientifique. 11 est nécessaire de recommander à un jeune enfant de ne pas jouer avec le feu et, s'il désobéit, de le punir. Ordres et punitions constituent pour lui une loi morale et une sanction nécessitées par son inexpérience du danger. Dans un âge plus avancé, il suffira de lui montrer le danger et, quelques années plus tard, comme il le connaîtra suffisamment, il n'y aura plus rien à lui dire. Prescription et sanction artificielles auront perdu leur raison d'être, étant avantageusement remplacées par la connaissance de la sanction naturelle. Ainsi en sera-t-il de l'humanité. Nombre de lois pénales ou morales faites pour son enfance deviendront superflues dans son âge mûr. Plus la raison a d'empire sur notre conduite, moins devient nécessaire le joug de la contrainte extérieure. Un temps viendra où, par le progrès de la science, la vue instantanée des sanctions naturelles se développant, il n'y aura presque plus besoin de sanctions sociales. Ce sera l'anarchie idéale rédui-
sant au minimum la contrainte des lois artificielles édictées par le législateur, élevant au maximum la contrainte des lois naturelles constatées par la science sociale, connues par tous comme bonnes et salutaires.
Jusqu'ici, nous avons raisonné comme si Toeuvre de moralisa tion n'avait pour objet que l'individu seul ou tous les individus pris un à un. Nous sommes restés ainsi au point de vue ordinaire des divers clergés et des différentes écoles philosophiques, qui divisent la morale en deux parts : faire savoir aux hommes leur devoir et ensuite le leur faire faire. Seulement, tandis qu'ils ont cru que la seconde tâche était de beaucoup la plus difficile, nous avons établi que la constitution de la science était, au contraire, la plus importante et que, si elle était bien remplie, la moralisation deviendrait relativement facile.
Il nous reste à ajouter que ce point de vue individuel est tout à fait insuffisant. En traitant de sociologie, il faut se placer au point de vue social. Si la science morale est chose universelle comme toute découverte de vérité, la moralisation est toujours tout au moins collective. A vouloir moraliser un individu isolé, on n'obtiendra jamais que des résultats imparfaits et précaires. Pour qu'ils deviennent stables et complets, il faut viser à transformer les collectivités ellesmêmes.
En effet, la moralité de l'individu dépend toujours de deux choses, l'hérédité et l'éducation. Leur part respective d'influence est fort variable selon les cas et elle est estimée fort diversement selon les temps et les philosophes. Depuis Darwin, on est porté à exagérer
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rinfluence de l'hérédité, tandis que le xviii® siècle^ avec Helvétius, exagérait celle de Téducation. Mais, quoi qu'il en soit, ni Tune ni l'autre ne sont particulières à un individu donné. Chacun hérite non d'une seule lignée d'ancêtres, mais de millions et de dizaines de millions d'ancêtres, qui sont également les auteurs de millions d'autres contemporains. Chacun n'est qu'une maille dans l'inextricable enchevêtrement du tissu social, lié par une étroite solidarité physiologique et mentale avec toutes les autres. Et, d'autre part, chacun reçoit l'éducation non seulement des parents et des maîtres, des quelques douzaines de personnes avec qui il a pu se trouver en rapport personnel, mais des centaines de milliers d'humains qui, de près ou de loin, par la parole, les exemples et les écrits, ont formé la mentalité de ces derniers. Dans l'éducation comme dans l'hérédité, la complexité est infinie, la solidarité de l'individu avec sa commune, sa province et sa nation, dans le passé et dans le présent, est impossible à rompre. Il en résulte qu'il n'y a pas de complète moralisation du sujet particulier et isolé, il n'y en a que de l'être social.
Les religions et les philosophies ont empoisonné les cervelles de cette erreur que l'intention de nuire est indispensable pour qu'il y ait immoralité. D'où il résulte, si Ton est logique, que l'individu est irréprochable tant qu'il ne se sent pas coupable. C'est là une dangereuse opinion : car c'est précisément quand une collectivité est universellement corrompue qu'elle ne le sent pas. 11 ne se fait jamais tant de mal que quand il se fait gaiement, comme chose plaisante et naturelle.
Cette inconscience est plus nuisible que le serait une volonté de nuire qui ne se manifesterait que d'une façon intermittente. Tant qu'elle dure, toute tentative de moralisation est impuissante.
La morale scientifique heurte brutalement cette manière de voir et, sur ce point encore, montre sa supériorité. Comme, pour elle, le critérium est objectif, elle ouvre les yeux de la société corrompue sur sa corruption latente. Elle Téclaire et lui permet de corriger des fautes dont nul ne se sentait coupable, que la conscience individuelle n'eût jamais révélées et, par suite, n'eût jamais supprimées.
L'étroit point de vue de la responsabilité personnelle n'est pas celui de la science. 11 se peut qu'un crime quelconque ne soit jamais purement individuel ni purement social; il se peut encore qu'il y ait une foule d'actions fort nuisibles que ni l'individu ni la société ne puissent éviter. L'individu aura péché parce qu'il était ignorant, misérable, mal élevé, et la société n'aura su lui éviter ni l'ignorance, ni la misère, ni les mauvais exemples. Mais cela est secondaire. Ce qui est essentiel, c'est que, mise en présence d'une somme de maux donnée et quels qu'en soient les auteurs et la provenance, la morale scientifique puisse trouver le moyen de les supprimer. Or, il est facile de voir que, par le seul progrès des lumières, cette somme de maux va diminuant d'une manière en quelque sorte automatique. En fait de sciences naturelles, savoir c'est pouvoir ; en fait de science morale, savoir c'est vouloir.
A mesure que les hommes ont plus de rapports les
uns avec les autres et réfléchissent davantage, ils se rendent un compte de plus en plus clair de leur solidarité et sont portés à agir en conséquence. De là les mesures de protection commune, d'hygiène et de salubrité qui se multiplient principalement dans les villes. La solidarité constatée et sentie est un pur progrès de la science morale et nullement un progrès de l'altruisme ; elle suffit cependant à entraîner le consentement à des sacrifices pécuniaires et à des gênes individuelles en vue de l'amélioration du sort commun. Si Ton prétendait qu'il n'y a pas là une amélioration des hommes eux-mêmes ni une véritable moralisation, on se tromperait. Toutes les fois que la science morale fait un pas et que les hommes modifient leur conduite en conséquence, ils croissent soit en valeur, soit en nombre, soit dans les deux sens à la fois, et le but final de la morale, qui n'est autre que cette croissance, est atteint. Cela seul est essentiel; le motif qui les a poussés à la modification de leurs mœurs aura été soit la docilité du cœur, soit l'intérêt bien compris ; mais cela est secondaire et n'a rien de l'énorme importance qui lui est attribuée par la morale subjective. Le progrès en fait de bonté et de docilité, fait de l'abandon de soi-même à une direction ecclésiastique ou laïque, n'est un si grand mérite qu'aux yeux des directeurs, qui, trop souvent, sont eux-mêmes guidés parle besoin de dominer ou le désir d'exploiter. Cette docilité, tant prisée par eux, pour des ordres irrationnels ne peut qu'entraîner une diminution de valeur pour l'individu ou pour la société, au lieu que l'extension des mœurs rationnelles par la seule vue de leurs avantages tan-
gibles et positifs est toujours utile. D'ailleurs, si, pendant longtemps et sur une aire étendue, le sentiment continu de la réalité de ces avantages se maintient, rhabitude d'agir en conséquence se forme et s'enracine, une moralité nouvelle se crée et des préjugés moraux s'imposent aux enfants en conséquence du langage de leurs éducateurs et de la manière d'agir universelle; les hommes, en un mot, s'acheminent doucement vers cette docilité mécanique et sans effort dont la morale scientifique fait peu de cas, mais qui est l'idéal de la moralisation aux yeux du théologisme.
Lamoralisation,pour acquérir toute son efficacité, ne doit pas seulement s'adresser à l'individu isolé et au groupe humain dont il fait partie, mais encore et surtout à l'État lui-même. La science seule dirige les directeurs, éclaire les législateurs sur ce qui est rationnel. Elle accroît dans des proportions incalculables l'action modificatrice de la société non seulement sur l'individu, mais sur la société elle-même, et détermine quelle est la fin rationnelle de l'un et de l'autre.
La profondeur des transformations que les peuples peuvent subir du seul fait de leur volonté délibérée apparaît à notre génération beaucoup plus grande qu'elle n'était aux yeux des hommes des deux premiers ^iers du xix« siècle. Ceux-ci, occupés à faire reculer le despotisme, essayaient, pour amoindrir son intervention, de lui persuader qu'elle était inefficace. On répétait sans cesse que les mœurs, les phénomènes économiques ou sociaux ne se changent point à coups de décrets. Et l'on avait raison, on ne décrète pas plus la suppression du vice, de la misère et de l'ignorance que
celle des fièvres paludéennes. Seulement,on peut décréter la suppression d'un marais. Après quoi, pour peu que Von ait des fonds suffisants et un ingénieur sachant son métier, les fièvres disparaissent d'elles-mêmes.
Montesquieu croyait à la possibilité de transformer les peuples par les lois. Mais, comme il ne voyait pas comment on peut en prévoir et régler les effets, il recommandait de ne pas en abuser. « Il faut être attentif, disait-il, à ne point changer l'esprit général d'une nation * . » On a cent fois remarqué que c'est un changement de cette nature qu'a réalisé la Révolution. Si elle n'a point obtenu tous les résultats qu'elle visait, elle en a eu qu'elle ne prévoyait pas. Le Français, si gai, si léger sous Louis XVI, si attentif à observer le goût de la société pour s'y conformer, et, d'autre part, si enthousiaste de science et de raison, si méprisant du surnaturel, devint en un quart de siècle, triste et mélancolique, solitaire, mystique et romantique. Depuis lors, il a pris beaucoup de traits du caractère anglais qu'on croyait être l'effet de la race et qui étaient ceux de la constitution politique.
Les Japonais, qui ont fait dans toutes leurs lois des changements encore plus considérables, verront certainement s'en produire d'aussi grands dans leur caractère et dans leurs mœurs.
Le législateur dispose donc bien réellement d'un instrument de la plus grande puissance. Nous pouvons regarder comme acquis qu'on remédie à tout avec de bonnes lois et que tous les maux qui ont leur source