CHAPITRE I
I. — Progrès a besoin d'aide. — L'évolution progressive est certaine dans la sphère du savoir. — Elle ne l'est pas moins dans celle de la morale. — Elle peut ne pas se produire ou être régressive dans un siècle et un peuple particuliers.
II. — Crise de la moralité; elle est dangereuse et nécessaire. — Il faut reculer vers le moyen âge ou avancer dans l'inconnu. — Solution rétrograde, impossible; solution scientifique, nécessaire. — Elle est nécessaire surtout dans les états démocratiques, pourquoi : la justice est le point d'appui des opprimés, des. minorités.
III. — L'immoralité du temps présent. — Appréciation pessimiste, — optimiste. — Le scandale n'est pas l'immoralité. — Le progrès de l'aisance et du travail entraîne celui de la justice. — L'idéal individualiste, ses dangers. — Absence de moyens pour évaluer la moralité.
IV. — Le défaut de solution du problème moral entrave l'adop* tion de l'encyclopédie scientifique. — Les partisans de l'aveuglement volontaire, du mensonge systématique. — L'appétit du vrai, gage de santé mentale. — Ses partisans. — Résultats obtenus. — La constitution d'une morale scientifique est dès à présent possible.
Bon droit a besoin d'aide, progrès aussi.
Il y a quarante ans, un filateur de la vallée de la Rille, convaincu que la force des choses amenait toutes les améliorations, attendait que son outillage se per^
fectionnât de lui-même. La conséquence fut ce qu'elle devait être. Tandis que, dans les groupes industriels Lillebonne-Bolbec et Flers-Condé, une vigilance toujours attentive engendrait la prospérité, son usine devenait Tun de ces amas de ruines qui se voient encore du chemin de fer de Paris à Lisieux. Il put constater à ses dépens que, si le progrès s'accomplit mécaniquement par le jeu de la concurrence, plus il est actif, plus aussi il est dangereux pour ceux qui s'endorment.
Si je débute par une vérité d'une simplicité aussi élémentaire, c'est qu'elle peut ouvrir les yeux sur cette autre, qui n'est pas moins certaine, mais qui, plus abstraite, est moins facile à saisir d'emblée : les évolutions diverses qui constituent la croissance de l'humanité ne nous dispensent pas d'efforts ; elles ne mettent les peuples à l'abri d'aucune chance de décadence ou de mort; elles sont, au contraire, des causes d'inévitable subalternisation pour ceux qui se trompent de route ou s'arrêtent, pour ceux qui ne marchent point en têfe du mouvement.
La plus anciennement découverte de ces évolutions, celle du savoir, entrevue par Condorcet, a été formulée avec netteté et exposée avec détail par Auguste Comte dans le cinquième volume du Cours de philosophie positive^ sous le nom de loi des trois états. C'était la plus facile à constater et la plus frappante ; un esprit non prévenu ne peut la connaître et la comprendre sans la voir incontestable. Que tout savoir ait commencé par être théologiqae, pour devenir métaphysique et enfin scientifique, c'est une magnifique vérité qui illumine l'histoire du passé et fonde notre confiance dans
l'avenir de Tespèce humaine. Il n'en est pas moins vrai que les explications métaphysiques ne se fussent jamais produites sans l'effort de philosophes jouissant, dans une large mesure, de la triple indépendance de caractère, d'esprit et de situation sociale ; il n'en est pas moins vrai que, sans des laboratoires de mieux en mieux outillés, sans des chercheurs de plus en plus nombreux, la chimie et la physique n'eussent pu se constituer, la physiologie n'eût pu remplacer les théories animiste ou vitaliste par des explications positives. Les peuples qui n'ont point su créer ces ressources, comme, par exemple, les Espagnols et les Hongrois, n'ont vu naturellement aucune découverte se faire sur leur territoire. Ils n'ont que le reflet des foyers qui se sont allumés ailleurs; ils reçoivent les lumières et n'en produisent point.
Comme il s'était écoulé cinquante ans de Condorcet à Auguste Comte, un autre demi-siècle a été nécessaire pour qu'à la découverte de l'évolution du savoir vînt s'ajouter celle de l'évolution de la morale. Moins immédiatement saisissable, à cause de la complexité plus grande des faits et des moindres progrès réalisés, elle est cependant tout aussi bien acquise. Il est impossible de ne pas tenir pour démontré que la morale» d'abord purement instinctive et animale, devient graduellement de plus en plus humaine et consciente de son but, dans les grandes monarchies barbares, les cités antiques et les peuples de civilisation contemporaine. Peu à peu, la moralité s'épure et s'affine et, comme conséquence progresse la morale, qui n'est et n'a jamais été jusqu'à ce jour que la mise en formule de la moralité régnante.
Comme l'évolution du savoir, celle de la morale est donc certainement progressive. Mais son progrès n'est visible que dans l'espèce humaine prise en son entier, quand on la regarde de très haut et de très loin. Si, détournant ses regards de ces grandes perspectives, on les ramène sur les détails de l'histoire, on ne voit presque plus les raisons de rien. Il est impossible de dire pourquoi telle peuplade de l'Amazone en est restée à l'âge de la pierre et telle tribu du centre africain à l'anthropophagie, telle nation à la phase barbare et telle autre au régime des castes. Puis le rôle du hasard dans la destinée des peuples réapparaît et prend une importance gigantesque. On la voit dépendre d'un mariage de roi, qui eût pu se manquer, du sort d'une bataille, qu'un incident futile aurait pu changer. Enfin, en examinant chaque nation en particulier, on se convainc sans peine que l'évolution, loin d'y être progressive comme elle Test dans l'ensemble de l'espèce, y est tantôt remplacée par la décadence et tantôt par un état à peu près stationnaire, fait de détérioration chez les uns et d'amélioration chez les autres ou de détérioration sous certains rapports et d'amélioration sous quelques autres.
Si la constatation de l'évolution de la morale dans l'ensemble de l'espèce humaine nous rassure pour l'humanité, il n'y a aucun motif pour qu'elle nous rassure sur l'avenir d'une quelconque de ses fractions. C'est, en effet, la concurrence entre nations, la sélection naturelle, qui a déterminé le triomphe de celles qui ont eu de bonnes lois capables de leur procurer des citoyens plus nombreux et doués chacun d'une valeur plus
grande. Mais on n'a connu la bonté de ces lois du passé que par l'issue même de la lutte ; on ne voit la valeur du principe que par ses seuls effets. Cela ne nous apprend pas ce que nous devons faire dans le présent pour progresser dans l'avenir. Nous ignorons ou, tout au moins, nous ne savons jamais clairement si notre état moral s'amende ou se détériore, si telle mesure législative est bienfaisante ou malfaisante, si elle nous fortifie ou si elle nous affaiblit.
L'évolution progressive est le fait normal pour l'humanité comme pour un jeune chêne, et pour chaque peuple comme pour chaque rameau de l'arbre ; mais les causes d'atrophie, les maladies, les blessures, l'ombrage malfaisant de quelque branche plus haute empêchent le plus souvent le développement qui ne demandait qu'à se produire. La constatation de l'évolution universelle nous permet de reconnaître que nous avons le plus grand intérêt à être le plus haut bourgeon terminal de l'arbre humain, que nous devons par tous les moyens nous efforcer de le devenir; mais nous ne connaissons encore, quant à présent, aucun moyen sûr de jouer ce rôle désirable, ni de savoir si nous sommes bien dans la ligne ascensionnelle de la sève. Nous savons seulement que, si la moralité progresse quelque peu dans l'humanité, c'est par le jeu terrible des sanctions spontanées, qui n'élève les nations à des mœurs plus rationnelles qu'en écrasant sans pitié celles qui se sont trompées. A ce progrès aveugle, infiniment lent, toujours exposé aux décadences partielles ou totales, momentanées ou définitives, il nous faut substituer un progrès ayant des règles certaines. C'est là
le but que doit se proposer la morale scientifique. L*effort et la vigilance sont d'autant plus nécessaires à la France contemporaine qu'elle est certainement, en fait de mœurs, à une époque de crise redoutable. Celte crise est un effet particulier de révolution intellectuelle, qui tend à substituer la civilisation scientifique à la civilisation à base théologique ou métaphysique. Il est fatal que Tesprit humain s'émancipe; à quiconque prétend l'obliger à croire, désormais il demande des raisons ; à quiconque prétend lui prescrire une règle de conduite, il en demande également. L'antique autorité des traditions diminue en fait d'actes comme en fait d'idées, et elle continuera inévitablement de diminuer. Le motif en est que la moralité est essentiellement une habitude, et une habitude est d'autant plus tyrannique qu'elle est plus universelle et qu'elle dure depuis un temps plus long; mais tout ce qui tend à la faire varier tend par cela seul à la détruire. Il ne faut pas espérer que l'on fera au libre examen sa part. Les dogmes religieux ne peuvent se voir demander leurs titres sans que les maximes de la morale ne soient appelées, elles aussi, à présenter les leurs. C'est une phase nécessaire de la croissance normale de l'esprit humain ; elle est inévitable, comme la puberté, et il faut se féliciter qu'elle s'accomplisse. L'anarchie cessera, un jour, à force d'anarchie; car l'ordre ne peut renaître que par l'avènement de la raison consciente et de la justice. Mais avant qu'elles régnent, il faut qu'elles soient cherchées, qu'elles soient découvertes, formulées et publiées. Ce sont toutes opérations qui ne peuvent s'accomplir
qu'à force de liberté et d'indépendance individuelle. On s'est trompé quand on a cru qu'il y avait deux méthodes, Tune pour les sciences cosmologiques et Tautre pour les sciences noologiques ; il n'y en a qu'une. Celle qui a servi à l'élaboration des premières formera aussi les secondes. Ainsi seulement se constituera une morale définitive et rationnelle en remplacement de la morale incertaine, souvent défectueuse, toujours chancelante et contradictoire, qui se montre de plus en plus incapable de guider la vie moderne.
En vain l'esprit de réaction nous crie : « Arrêtez, vous courez aux abîmes ; la ruine des religions positives entraînera celle de la morale, et, comme suite, la méconnaissance des devoirs les plus indispensables, la mort des sociétés. » Nous répondons que nous savons par cœur tout ce qui s'est dit sur ce point; nous avons dans la mémoire les jérémiades de la rhétorique romantique sur la croyance envolée et le doute envahissant; mais elles nous semblent niaises. Les abîmes dont on veut nous effrayer, nous entendons y descendre, les sonder à notre aise et remonter sains et saufs. Ils sont, d'ailleurs, plus qu'à moitié franchis; le théologisme est dès à présent jugé et définitivement condamné; il ne reste plus qu'à promulguer et vulgariser parmi toutes les classes sociales l'arrêt irrévocable de la critique.
Quant à nos mœurs traditionnelles, il faut que, dans leur ensemble comme dans tous leurs détails, elles soient non seulement ébranlées, mais discutées à fond, sans ménagement ni réticence. Dans ce domaine comme dans tous les autres, nous sommes certains d'avance
que la lumière profitera à la vérité, à la raison et à la vertu. Sur la bonne influence finale de la discussion scientifique, pour Taugmentation en valeur de l'humanité et le progrès de la sociologie, il n'y a pas un doute à avoir. Le xx® siècle, s'élevant au-dessus des hésitations puériles du nôtre, procédera à cette tâche avec une pleine confiance; il n'est, d'ailleurs, pas libre de s'y soustraire. C'est le cours de l'histoire qui la lui impose.
Déjà et depuis longtemps même pour les hommes qui pensent, nous sommes entrés dans la période critique. Une minorité de plus en plus considérable sent d'une manière plus ou moins consciente que tout, dans nos mœurs, n'est pas rationnel et nécessaire ; que la part de l'absurde et de l'arbitraire est grande, qu'en ces matières surtout « le vrai et le faux ne diffèrent que par des nuances », et que bien peu de maximes sont tout à fait certaines. Dans peu de temps, cette sorte de scepticisme moral aura envahi la majorité de la nation ; nous serons en pleine crise, en plein trouble et partant en pleine faiblesse.
11 ne faut pas se dissimuler qu'entre l'époque où la morale traditionnelle aura cessé de gouverner avec une autorité incontestée la conscience, sinon la conduite, de la généralité des citoyens, et l'époque où une morale scientifique et définitive se sera constituée au moins dans ses grandes lignes, il s'écoulera un laps de temps assez considérable, un interrègne périlleux.
C'est une vieille remarque que les discours sur la pudeur la font perdre. On en pourrait dire autant de la moralité en général. La discussion vient du scepticisme ;
mais elle le réengendre, Tétend et Taugmente. Pour la presque totalité des hommes pe ou point cultivés, l'autorité de la coutume traditionnelle est la même en fait de conduite et en fait d'idées. Les missionnaires anglicans ont maintes fois signalé, avec une surprise qui dénote peu de pénétration, ce fait que des nègres africains, honnêtes et sobres tant qu'ils demeurent adonnés à leurs fétiches, deviennent, en se convertissant au christianisme, voleurs, menteurs et ivrognes. On n'a pu détruire leur docile obéissance aux instincts grégaires sur un point sans la détruire aussi sur tous les autres. Et cela n'a rien que de naturel : il en est ainsi, même en Europe, pour tous les hommes chez qui leur ligne de conduite n'est point un produit de la réflexion et du raisonnement, c'est-à-dire chez la presque totalité. Après cela, énoncer que notre perpétuel état d'évolution et de révolution intellectuelle est une cause permanente de trouble pour la moralité, c'est affirmer une proposition si évidente qu'elle n'est guère plus qu'une tautologie.
Ce serait en faire une seconde que d'ajouter que l'incertitude oii nous sommes de nos devoirs nuit à leur exact accomplissement et forme une source de mauvais rapports sociaux, de divisions, d'insolidarité, de mécontentement universel.
L'état présent ne peut se prolonger indéfiniment ; on peut s'y résigner comme à un mal inévitable et transitoire; vouloir s'y arrêter, soit par indécision, soit par parti pris de conservatisme, serait faire preuve d'inintelligence. Il nous faut avancer ou reculer, choisir entre l'organisation du moyen âge, qui n'a jamais été, néan-
moins, qu'une ébauche assez incohérente et instable, mais qui enfin a existé, et l'organisation rationnelle qui demande à naître.
Si nous adoptons la solution rétrograde, que ce soit avec franchise et logique. Restaurons et fortifions les instincts grégaires des ouailles, proscrivons tout ce qui peut les affaiblir ou les contrarier; que chaque brebis, rentrant docilement à son bercail et muette « comme l'agneau devant celui qui le tond », ait pour loi la volonté du pasteur et ses ordres pour conscience ; nous condamnerons la réflexion individuelle, nous éteindrons les lumières, nous proclamerons l'obscurantisme. Sur ce qu il doit croire et dire, chaque fidèle s'en rapportera à son confesseur, qui s'en rapportera à son évêque, qui s'en rapportera au pape ; il n'y aura qu'un seul cerveau dans l'espèce humaine qui aura le droit de penser ; encore s'en rapportera-t-il théoriquement au Saint-Esprit. Nous serons ainsi au bout du catholicisme, qui s'intitule à bon droit le christianisme complet, mais non encore au bout de la logique du système. Le bouddhisme, plus conséquent, demande en outre l'abolition de toute passion, de tout sentiment, de toute vie et nous promet comme but suprême l'anéantissement absolu de la substance, le nirvana.
Il est peu probable que cet idéal, surtout présenté d'une manière aussi claire, séduise les peuples européens. Les obscurantistes les plus résolus ne feraient eux-mêmes, dans une telle voie, que d'assez courtes étapes; la plupart n'y font que quelques pas. C'est infiniment moins qu'il ne serait nécessaire pour restaurer les routines morales et mettre un terme à
Tanarchie qui règae présentement dans tous les do- • maines de notre activité mentale.
Il n'est au monde aucune organisation qui, par ruse ou par force, ait les moyens d'arrêter l'évolution intellectuelle, en Europe et en Amérique, afin d'y fixer les mœurs dans un état immuable. Mais on doit ajouter que, s'il existait réellement une puissance capable de figer à jamais la civilisation occidentale, comme l'a été, par exemple, celle de la Chine, la moralité qu'elle voudrait éterniser ne saurait avoir que de mauvais résultats. Arbitraire et irrationnelle, elle ne pourrait durer sans se corrompre et sans corrompre les hommes. Toute habitude trouve dans sa durée même une nouvelle raison de durée ; mais, à mesure qu'elle a plus de force, elle devient si tyrannique et si absurde qu'il n'y a que la décrépitude à en attendre pour des populations qui en subissent le joug. Quand elle n'admet plus ni discussion ni dissidence, loin d'avoir atteint le comble delà perfection, elle arrive au comble de la malfaisance ; elle atrophie la nation. Tous les abus s'établissent à la faveur du respect qu'elle inspire. Les pouvoirs chargés d'assurer son règne, églises, administrations et magistratures, prétendent être, eux aussi, à l'abri de la contradiction. La tyrannie de l'habitude entraîne celle des pouvoirs publics, qui, pouvant tout, finissent toujours par tout se permettre. Ils restaurent le règne de l'immoralité en même temps qu'ils perpétuent l'irrationalité de la morale.
Complètement victorieux, s'il pouvait l'être, l'obscurantisme aurait uniquement pour effet, non l'immobilité qu'il rêve, mais une évolution dégradante. Puissant,
il contribuerait à nous maintenir longtemps dans Tanarchie actuelle ; faible, il a pour tout résultat d'entraver nos efforts pour en sortir.
La science, par contre, directrice née de révolution vers la civilisation rationnelle, sait parfaitement que cet examen de la moralité a l'inconvénient inévitable de rébranler. Ce doit lui être une raison non de le suspendre, mais de l'activer. 11 en est de la crise des mœurs comme d'un accouchement : quand l'heure en est venue, on ne peut le différer, il est désirable, il est dangereux, et il faut en hâter la fin.
La France et les États-Unis ont, plus qu'aucun autre peuple, une raison d'activer l'édification d'une morale scientifique et définitive. C'est qu'ils sont des républiques démocratiques et que ce genre de gouvernement est, comme le vit si clairement Montesquieu, basé sur la vertu et ne peut se maintenir que par elle. Si elle vient à tarir, si les égoïstes et les jouisseurs deviennent les plus nombreux et les plus forts, il sombre dans le césarisme.
Une république doit constamment s'efforcer d'arriver à la pureté et à l'intégrité qui sont sa raison d'être ; plus elle parvient à en réaliser, plus elle est stable. Il n'est point pour elle de plus grande cause de faiblesse que de ne pouvoir déterminer avec précision ce qu'est cette vertu si nécessaire, que de ne pouvoir démontrer facilement à toute réquisition que cette intégrité si désirable pour la collectivité n'est point une duperie pour l'individu.
Le citoyen auquel on réclame ses contributions a le droit d'exiger qu'on lui produise le texte de la loi de
finances; pareillement, quand on loi demande d'être honnête, il est en droit d'exiger qu'on lui dise pourquoi. En devenant citoyen, c'est-à-dire sujet-souverain, il est dispensé d'obéissance et de respect à toute autre chose qu'à sa conscience et à la loi ; il est virtuellement émancipé de toute sujétion, de toute hiérarchie qui n'a pas fait ses preuves et montré ses titres à le commander. La morale, sommée d'exhiber les siens, ne peut le faire quant à présent. Elle balbutie, allègue la coutume et l'usage, la nécessité sociale, affirme avec des redoublements d'énergie ses droits à commander, mais n'en donne, en fin de compte, que des raisons confuses.
Jusqu'ici elle était basée sur l'autorité, la pompe des cérémonies, la prétendue révélation du Sinaï, de l'Evangile ou du Coran. Jusqu'ici toutes les religions, presque toutes les philosophies, tous les codes, ont prescrit à l'homme l'accomplissement de volontés qui n'étaient pas les siennes, au nom d'une sagesse divine ou humaine supérieure à lui et extérieure à lui. Sa docilité instinctive lui apprenait à suivre le troupeau, et on le payait de raisons apparentes, appuyées de contrainte réelle. Mais la démocratie de son côté, comme l'esprit scientifique du sien, le libère de ces entraves, abolit l'autorité. Dès lors, la morale prescrite et commandée reste sans support ; elle court grand risque d'être méprisée. Si donc, du point de vue scientifique, le problème est difficile, du point de vue démocratique il est particulièrement grave et menaçant.
C'est aux pauvres, aux faibles et aux opprimés que serait le plus immédiatement profitable une morale bien établie : car elle sera toujours le plus solide ou
même le seul solide point d'appui de leurs revendications; c'est à eux surtout qu'elle doit rendre service. J.-J. Rousseau remarque que « c'est une excellente situation pour bien philosopher que d'être plus content de soi que de sa fortune ». On peut ajouter que la meilleure condition de succès pour les malheureux qui se plaignent de leur sort, c'est d'être certains qu'ils ont la justice de leur côté. Cette certitude donne à leurs cris un accent plus vibrant et une éloquence plus communicative. Elle affaiblit la résistance des oppresseurs et prépare leur capitulation.
Que des ouvriers d'usine réclament une augmentation de salaires simplement parce qu'il leur serait agréable d'avoir plus d'argent, les patrons répondront qu'ils ont précisément les mêmes raisons pour la refuser. Mais si l'on fait voir que les ouvriers travaillent quinze ou seize heures par jour, dans une atmosphère étouffante de 35° de chaleur, que la mortalité et la morbidité sont énormes parmi eux, qu'ils ont cinquantecinq réformés pour. cent conscrits visités, et que les décès dépassent largement les naissances, alors le public penchera à croire que le travail doit être réduit, que les ateliers doivent être aérés et que les salaires doivent être augmentés.
Ainsi, entre les passions antagonistes qui semblaient équivalentes en légitimité, l'inspection de l'état démographique juge le litige. L'économiste y voyait une simple lutte de forces. Il éprouvait plutôt de la sympathie pour ce qui favorisait la production et, par suite, l'intérêt du patron. La démographie vient au secours de la démocratie, lui apportant des arguments et des
litres. La science sociale est donc surtout favorable au peuple. Si l'histoire est une bonne aristocrate, comme on l'a dit, peut-être à tort, elle est, elle, une bonne démocrate, et le montrera de plus en plus.
La justice, si nécessaire pour sauver les pauvres de l'oppression des riches, est encore la seule garantie des minorités contre la tyrannie des majorités. Le sens du bien et du mal, du vrai et du faux dans Tensemble du peuple, et dans chacun des électeurs, est le seul fondement de la liberté politique en pays de suffrage universel. Pour que la majorité soit tolérante, pour que la presse puisse faire un appel utile à l'équité de la nation, il faut que cette équité y existe. Une république a le plus pressant intérêt à ce qu'elle ne s'y altère point, ou plutôt à accélérer l'élaboration de la morale scientifique, qui peut la maintenir et la fortifier.
« Comment empêcher, dit Laveleye, que la toutepuissance de la majorité n'aboutisse pas à l'asservissement des minorités ? » Et il ne voit pas de réponse à sa question. Mais il y en a une. C'est qu'en réalité il n'y a jamais de minorité dans une nation éclairée où les têtes travaillent. Celle que Ton constate sur un point donné n'est jamais qu'une apparence. Entre le libre penseur allant jusqu'à l'athéisme le plus formel et le moine aveugle qui a fait vœu de ne plus se servir de sa cervelle pour penser, d'obéir comme un cadavre, il y a non pas des centaines, mais des milliers d'étapes intermédiaires. Certains ordres religieux ont des moyens d'action si notoirement malhonnêtes que l'opinion autorise le pouvoir à contrarier leur expansion ; mais elle ne permet pas qu'on les fusille, comme cela a eu lieu
dans une république de TAmérique du Sud. De même, ily a moins de trente ans encore, les tribunaux condamnaient à Tamende et à la prison les écrivains qui expri^ mai ent trop ouvertement des convictions antireligieuses ; mais Topinion n'eût pas permis que Ton fît une Saint- Barthélémy de libres penseurs, et les plus fanatiques n*auraient pas osé Tessayer. Pourquoi ? C'est que, si la persécution eût dépassé la mesure, une partie de la majorité eût passé du côtéi de la minorité, qui fût devenue majorité à son tour. Ainsi le fractionnement, Témiettement de la nation en partis de plus en plus nombreux, qui provient de l'anarchie intellectuelle et morale de notre époque, rend inévitable l'établissement de la liberté ; car aucune opinion, aucune secte philosophique ou religieuse n'a la majorité, et si la minorité la plus importante pouvait imposer sa domination, elle opprimerait trois, quatre ou dix minorités, dont chacune, prise isolément, est moindre, mais qui, toutes réunies, forment la majorité de la nation.
Il n'y a certainement qu'une minorité des électeurs français qui soient des catholiques croyant tout le Credo. Parmi eux, beaucoup sont cléricaux sans pratiquer et beaucoup pratiquent sans vouloir la domination cléricale. Cette minorité est à présent moins nombreuse que la minorité indifférente ; elle l'est plus que la minorité protestante, que la juive, la positiviste ou la matérialiste; elle a opprimé la nation jusqu'au jour où les élections lui ont fait voir qu'elle n'est plus assez forte. Aujourd'hui, toutes ces minorités, même les moins tolérantes, s'additionnent et forment une majorité dont toutes les fractions s'accordent pour réclamer la liberté
de penser. Par la lutte des doctrines les unes contre les autres, rémiettement ne pourra que s'accroître. Il aura de plus en plus un effet dont il faut se réjouir, celui de nous amener graduellement vers un état de tolérance et d'équité dont la meilleure formule serait celle-ci : L'homme doit à l'homme ce respect de n'agir jamais sur une intelligence que par des moyens d'ordre intellectuel.
Le progrès de la justice sur ce point spécial est résulté en quelque sorte automatiquement de l'établissement de la liberté, et l'établissement de la liberté était lui-môme résulté d'un précédent progrès de l'esprit de justice. La république a le plus grand besoin de le fortifier encore pour se fortifier ellemême. Si quelque amélioration s'est heureusement accomplie dans ce domaine particulier de la moralité publique, il est fort incertain qu'elle ait été aussi grande dans les autres; on soutient même souvent qu'il ne s'y est produit qu'une corruption croissante.
Toute affirmation à cet égard est, quant à présent et à cause même de l'imperfection de la science morale, impossible à vérifier. On peut cependant faire à ce sujet quelques remarques préalables, qui auront en outre cette utilité de mettre en garde contre les opinions excessives en bien ou en mal, tout en faisant sentir le besoin d'un critérium.
D'abord, il est bon de rappeler que les appréciations pessimistes sur l'immoralité du temps présent sont surtout d'origine réactionnaire. Pour le christianisme, notre nature est foncièrement corrompue par le péché, et les rédemptions les plus cher payées ne peuvent
la relever que d'une manière précaire et momentanée. Le monde va se pervertissant de jour en jour : c'est la thèse de tous les sermonnaires. Pour Machiavel, les hommes font toujours tout le mal qu'ils peuvent. Aussi est-il partisan du despotisme, comme l'Église l'a toujours été foncièrement. Si, en effet, les gouvernés sont des animaux féroces ou vicieux, le pouvoir ne saurait être muni de trop de chaînes et de fouets. L'absolutisme trouvant sa légitimation dans la croyance à la perversité humaine, les partisans de l'un ont une grande tendance à exagérer l'autre.
Par contre, la conviction que l'homme naît bon et que c'est la société qui le gâte, qui fut celle de Rousseau, de tous les philosophes de la seconde moitié du XVIII® siècle, de Fourier, des hommes politiques de la Révolution française et de celle de 1848, conduit à la liberté, à la république et au suffrage universel. De là une tendance, chez les partisans des institutions démocratiques, à s'exagérer la somme d'intelligence et de justice existant dans le peuple.
Cet optimisme a souvent reçu, de la part des événements, de cruels démentis : Téchafaud et la déportation pour les élites animées des plus généreux sentiments, les insurrections noyées dans le sang, les masses redemandant le joug traditionnel, la tribune supprimée, la presse bâillonnée et toutes les turpitudes s'accomplissant à l'aise sans crainte de contrôle ou de répression, puis, lors de l'effondrement de 1870, l'incapacité s'étalant partout, un maréchal de France livrant son pays otjngeanl les sphères gouvernementales assez co:ron:pi:cs pour qu'après une telle action sa dictature
leur parût encore acceptable. On voulut la république, et Ton espéra qu'elle serait une panacée contre la corruption. Mais les déceptions encore une fois ne se sont pas fait attendre. Des scandales énormes, tels que FaiTaire des décorations ou celle du Panama, des séries de grands-officiers de la Légion d'honneur ou d'anciens ministres condamnés pour escroquerie, des notaires et des banquiers prenant par douzaines la route du bagne, ont révélé, dans la bourgeoisie, une immoralité profonde, généralisée, se manifestant par des éruptions continuelles et variées d'aspect. On est forcé de convenir que la république n'est pas plus une garantie de moralité qu'aucune autre forme gouvernementale. Aussi le découragement et la lassitude ont envahi les plus courageux et les plus déterminés à la confiance.
Il faut, pour les réconforter, leur rappeler que le scandale et la malhonnêteté sont deux choses distinctes ; la liberté et la publicité, qui augmentent l'un, font diminuer l'autre. Il vaut mieux laver, dit-on, son linge sale en famille qu'en public ; mais il vaut mieux, mal pour mal, le laver en public que de ne pas le laver du tout. Les monarchies ne le lavaient jamais. La république le lave au grand jour au milieu des huées. Le tapage et la honte passeront, la propreté restera.
Il y a tout lieu de croire que le passé ne valait pas mieux que le présent. L'obscurité y favorisait la malhonnêteté, les abus pullulaient sans crainte d'être dénoncés. Aujourd'hui, cette crainte existe, leur perpétuité n'est plus aussi assurée : c'est un grand progrès.
En démocratie, cela est certain, on peut tromper le
peuple, comme le roi en monarchie. Mais il suffit souvent de quelques hommes courageux pour déterminer un mouvement d'opinion en faveur de la justice, et il est plus probable qu'ils se trouveront mieux dans toute une nation, où les victimes des abus sont si nombreux, que parmi des courtisans intéressés à perpétuer les prévarications dont ils vivent. En fait, si Ton examine l'histoire siècle par siècle, il est bien difficile d'affirmer avec quelque ombre de raison qu'aucun ait valu mieux que le nôtre. Quand l'imagination se donne carrière, elle peut placer la cité de ses rêves à la date qu'il lui plaît de choisir dans le passé; elle prendra pour idéal, selon son caprice, le règne de saint Louis, celui de Charles V, de François I"", de Henri IV ou de Louis XIV. Mais, dès qu'on examine les faits, on s'aperçoit que l'époque organique du moyen âge, pas plus que les périodes critiques qui ont suivi, ne fut une époque de vertu. En toutes on trouve la débauche, la violence, la fourberie et la lâcheté, dans la noblesse comme dans le peuple ou la bourgeoisie, et, plus on examine les détails, plus on en trouve. L'âge d'or du bon vieux temps n'a jamais existé que pour des esprits voués, par une fâcheuse combinaison d'ignorance et de passion réactionnaire, à l'éloge sénile des siècles écoulés.
Une considération capitale en faveur du nôtre, c'est la grande diffusion de l'aisance et la quasi-universalité du travail, source de toute vertu, comme l'oisiveté est la mère de tous les vices. Sous l'ancien régime, le dénuement condamnait au chômage, à la mendicité et à une existence abjecte un grand nombre d'habitants. Leur faiblesse les mettait à la merci des gens du roi.
des hobereaux et du clergé. Aujourd'hui, grâce au progrès économique, le travail est une marchandise qui ne manque que rarement d'acquéreur. L'individu sent mieux son droit; moins pauvre, moins ignorant et moins faible, il est mieux en état de le faire respecter. Aussi sa personnalité se relève ; Tappétit de justice, de liberté, de dignité est probablement plus grand qu'à aucune date antérieure, et il sait mieux l'art d'obtenir ses légitimes satisfactions. La différence des conditions est encore très exagérée de nos jours, et beaucoup d'hommes exploitent encore leurs semblables. Mais il est difficile de contester que ces abus aient diminué et que cette diminution ait augmenté tout à la fois la moralité de ceux qui en profitaient et celle de ceux qui en souffraient.
En somme, le nombre des individus jouissant de la triple indépendance de l'esprit, du caractère et de la situation sociale s'est certainement accru, et l'on n'aurait qu'à s'en féliciter sans réserve si, comme corollaire de ce progrès même, n'apparaissaient, d'une manière très imprévue, mais sinistrement menaçante, les dangers de l'idéalisme individuel révélés par la démographie. Pourtant, son langage était beau et ses conseils séduisants.
11 disait à l'homme : « croîs et grandis ; développe ton corps, ton esprit et ta fortune, toutes tes facultés et toutes tes énergies ; fais-toi ta part aussi large que possible de santé, de lumière et de puissance. Fais ce que dois, advienne que pourra; dis ce que penses, advienne que pourra. Va de l'avant avec fermeté et résolution. Après avoir mûrement réfléchi, quand ton
parti est pris, agis avec toutes tes forces. En philosophie, ne crains pas d'être seul de ton avis. Puisqu'il est entendu que tu ne Tas pas accepté sans raisons, en toute circonstance, dis-les, dussent- elles provoquer la contradiction ou même la persécution. L'idée la plus noble, le sentiment le plus beau n'ont de noblesse et de beauté que parce qu'ils sont vrais. Attache-toi donc aux idées les plus vraies et les plus nouvellement vraies. Ta noblesse et ta beauté morale seront proportionnées au courage que tu mettras à les servir.
« Regarde tous ceux qui sont devenus grands par la guerre et la politique, par la fortune et les affaires, par les lettres, les arts et la poésie, par la science, les découvertes et les inventions, ceux dont les noms, couronnés de gloire, s'inscrivent au fronton des édifices, brillent au panthéon de l'espèce humaine; dans leur enfance, ils étaient à peu près ce que tu as été, égaux à peu près en force, en santé, en vitalité mentale ou physique ; plusieurs même, on le sait, étaient maladifs, semblaient destinés à une vie courte, souffrante et sans utilité. Tous les enfants, en tous cas, partent du même point, l'ignorance complète. Ose ce qu'ils ont osé; l'échec même vaut mieux que la paresse à entreprendre, que la lâcheté qui se dissimule sous le nom de prudence. Il ne dépend pas de toi de te trouver dans un milieu et des circonstances favorables; mais ton devoir est de tirer du milieu et des circonstances où tu te trouves tout le parti que tu peux en tirer.
« Guerre à la routine qui énerve l'esprit et guerre à la paresse. La paresse est le plus grand des vices, celui
qu'il faut extirper à tout prix. L'oisiveté est agréable d'abord ; mais l'ennui la punit bientôt. Le plaisir vient du travail et le récompense. Par un effort énergique, même suivi d'insuccès, Thomme se prouve sa force ; il se convainc qu'il réussira dans une prochaine entreprise un peu moins difficile.
« Tout progrès s'est toujours accompli par un individu seul ; toute vérité nouvelle a toujours été pensée pour la première fois par un seul cerveau ; toute invention a toujours été faite par un seul homme. Une élite ensuite s'est approprié le progrès et l'idée, pour en retirer un profit variable. Il faut être au moins de cette seconde catégorie, si l'on ne peut faire partie de la première.
« Échauffez l'imagination des jeunes gens en leur faisant lire la biographie des grands hommes ; rien n'est plus capable d'allumer de généreuses ardeurs, de fomenter de brûlantes ambitions. Un enfant ne devient un grand homme que s'il essaie de le devenir, et il faut que beaucoup essaient pour que la nation elle-même soit aussi grande que possible, délirante d'enthousiasme, brillante de lumière, phare pour l'humanité. L'échec même est beau. Il ne serait honteux que si le but était inavouable; mais, dès lors qu'il est noble, il communique sa noblesse à l'effort tenté. Ainsi doit penser celui qui échoue, ainsi ceux qui l'entourent.
« Le but est la gloire, la supériorité sociale, la domination. Augmentez l'aisance, l'égalité, l'instruction, afin qu'un plus grand nombre de concurrents prennent part à la lutte. Faites-les forts, sains, bien équilibrés, justes et courageux, bien doués sous tous les rapports, afin qu'elle soit aussi âpre et furieuse que possible.
Supprimez toute barrière légale ou autre, toute aristocratie, toute ploutocratie oppressive, tout obstacle de fait ou de droit à la libre ascension de l'individu vers les sommets ! »
Cet air de clairon transportait les cœurs, et la démocratie, en France comme en Amérique, semblait n'avoir plus qu'à marcher avec entrain en Técoutant, quand on s'est aperçu qu'il la guidait mal. Si ce programme n'était pas mauvais, il était tout au moins incomplet, et la démographie a révélé qu'il engendre ou, pour mieux dire, qu'il généralise une maladie sociale, qui était autrefois le propre des aristocraties, l'obliganthropie, l'abaissement de la natalité, dont le progrès ne comporte d'autre terme que la mort de la nation. Ce seul phénomène, dûment constaté comme il l'est, suffît, par son importance, à incriminer toute notre moralité, toute notre philosophie, toute notre organisation politique et sociale.
C'est que l'individualisme a les défauts de ses qualités; il engendre fatalement, quand il est en excès, une corruption de lui-même : augmentation du nombre des isolés, des déracinés et des désespérés, des suicidés, des divorcés, des criminels, des joueurs, des alcooliques. Dans cette société formée d'individus si bien doués et si forts, mais si âpres et si rapaces, ni le pouvoir politique, ni la gloire littéraire ou artistique, ni le succès en affaires, ni Topulence n'appartiendront au plus digne. Souvent le penseur travaillera seul, pauvre et méprisé, et sa pensée ne sera estimée qu'après qu'il sera mort de privations. Plus souvent il sera tellement opprimé qu'il ne pourra rien produire, et
qu'il s'éteindra sans avoir pu montrer sa valeur. Souvent l'homme de science passera vingt ans à constater un ensemble de faits nouveaux et, seul, l'homme d'industrie en tirera la fortune. Enfin, fait plus grave, il est toute une catégorie 'de progrès indispensables que la libre lutte des individus entre eux ne peut jamais réaliser, c'est celle des progrès en douceur, solidarité, dévouement, qui sont nuisibles au premier qui les accomplit.
Ainsi donc, de même que l'on manque de moyens pour évaluer la moralité relative des différents siècles dans le passé, nous en manquons également pour juger la moralité de notre temps. Certaines considérations nous rassurent, nous remplissent de confiance et d'orgueil et d'autres se présentent qui nous inquiètent et nous désespèrent. On sent qu'il y a eu des variations considérables d'un siècle à l'autre en fait de vertu, mais on ne les voit que confusément. On est certain qu'il existe des variations qui ne sont pas moindres entre les diverses nations et les diverses provinces d'une nation, entre les diverses classes sociales et les diverses professions, entre les divers âges, et du sexe masculin au sexe féminin ; mais ce qu'on croit apercevoir est vague et changeant.
Si l'on veut s'en convaincre, que Ton détaille un peu quelques-uns de ces problèmes. Ils ne sont pas sans intérêt ; mais on reconnaît bientôt que nos moyens de les résoudre sont ridiculement insuffisants. Par exemple, la somme des vertus est-elle plus grande en Gascogne qu'en Bretagne, en Auvergne qu'en Artois ? L'examen de la criminalité comparée ne mène pas au
but ; les statistiques morales manquent de portée, ne concluent pas. Les comparaisons de cette nature, que Ton fait fréquemment entre peuples rivaux, ne sont guère autre chose que des prétextes à flatterie ou à dénigrement. L'esprit n'entrevoit pas même la possibilité d'une réponse.
Il en est de même si Ton se demande lesquels, des riches ou des pauvres, ont le plus de valeur morale. Les premiers ont une plus grande indépendance, une plus grande liberté d'aberrer et sont plus sujets, pour cette cause, à faire mauvais usage de leurs forces et de leur fortune. Mais, d'autre part, la moralité supérieure des seconds n'est le plus souvent que l'asservissement traditionnel à une routine, l'obéissance sans critique ni discernement, et il faudra qu'elle cesse un jour. Elle disparaît déjà, les laissant aux prises avec les mêmes causes d'immoralité. Quant à présent, si elle est moindre chez le peuple, c'est un effet non de la nature et de la race, qui sont les mêmes que dans les classes plus élevées, mais des circonstances, qui sont mobiles, en voie de perpétuelle transformation.
Sans multiplier ces exemples de problèmes insolubles, nous sommes en droit de conclure en réaffirmant ce que nous avions déjà dit : l'état de notre moralité est inquiétant, à cause des incertitudes qui planent sur sa quantité et sa qualité. Est-elle ou n'est-elle pas au niveau des exigences de notre organisation démocratique ? Est-elle en progrès ou en décadence ? Comment la définir, l'évaluer, la juger ? Serons-nous à perpétuité condamnés, sur ces points, aux appréciations subjectives de la conscience individuelle ?
Ces questions et toutes celles du même genre qui se rapportent à la science morale sont si graves et, d'autre part, il est si visible que les réponses satisfaisantes manquent également aux plus savants et aux plus simples que Ton s'en détourne; on n'ose ni les regarder en face ni les poser carrément.
Depuis cent ans, l'élite de l'espèce humaine vit à cet égard dans un état de lâcheté inconcevable et honteux. La vérité scientifique qu'elle entrevoit, qu'elle voit, qui s'impose, finit par lui crever les yeux, et elle les ferme par routine sans doute, mais surtout par peur du problème moral. C'est la crainte de voir la morale sombrer avec le théologisme qui empêche l'adoption de l'encyclopédie scientifique d'être pleine, franche et unanime, comme elle devrait l'être.
Les uns se jettent tète baissée dans les pratiques comme dans les dogmes, ne veulent rien savoir, rien examiner, craignant à juste cause que les résultats de leur examen ne soient la ruine de leurs fragiles convictions ; ils ressemblent au santon musulman de la vallée de Josaphat, à qui Ton demandait ironiquement s'il voyait vraiment le fameux pont sur lequel doivent passer les âmes au jour du jugement. 11 trépigna, tempêta et, les veines gonflées par la colère, affirma vingt fois que oui, oui, il le voyait. Si ces sortes de fanatiques n'étaient parfois nuisibles, il faudrait les plaindre; ils manquent de sincérité envers eux-mêmes.
D'autres en manquent seulement envers le public. Ils affirment la beauté, la noblesse, l'utilité pratique, la sublimité du mensonge. En recommandant la foi, ils ont soin de sous-entendre ou même ajoutent expli-
citement que c'est un don d'en haut et qu'ils ne l'ont point reçu.
Quand Voltaire disait : « ...le peuple qu'il faut toujours tromper », il l'avertissait très clairement de ne pas se laisser faire ; son intention n'était pas douteuse. « Il faut de nouveaux fers pour Taveugle univers » lancé en plein théâtre avait le même but. Comme tout son siècle, il crut toujours à l'influence bienfaisante de la vérité.
Le nôtre s'est honteusement employé, par la plume de toute une moitié de ses écrivains, à faire l'éloge de la fourberie systématique dans le gouvernement des peuples et des consciences. « Quel est, demandait Paul- Louis Courier, le confesseur de M. de Chateaubriand ? » Il n'en avait pas, c'était « un épicurien qui avait l'imagination catholique » ; c'était à des idoles, qu'il savait n'être que des idoles, qu'il prodiguait son encens et ses périodes échauffées d'émotion factice. Et il a fait école ; des centaines de littérateurs, d'une philosophie plus étroitement apparentée à la rhétorique qu'à la science, ont marché de près ou de loin sur ses traces. Ils ont déploré, en vers et en prose, l'action prétendue desséchante de la critique, du travail et du bon sens, les bienfaits de ces hautes et consolantes fourberies dont vivaient les grandes âmes, aux âges de ténèbres. Ils n'ont pas dit : la raison, voilà l'ennemi; mais, en toute circonstance, ils Tout traitée avec un froid silence, un mépris affecté. Dans beaucoup de cas, les négations discrètes et respectueuses eussent été ouvertement méprisantes, si l'hostilité des fanatiques eût été ^oins dangereuse. Mais, dans beaucoup de cas aussi,
de courageux esprits, incapables de laisser influencer leur langage par la crainte, ont reculé comme devant un gouffre sans fond, en constatant Tinexistence d'une morale basée sur la science. Dernièrement encore, un penseur décidé à tout dire, comme M. de Lapouge, était d'avis que c'est une grande faute de détruire le christianisme quand rien n'est prêt pour le remplacer, qu'il ne faut pas détromper le peuple sitôt.
M. Darmesteter et avec lui beaucoup d'autres écrivains en des termes presque identiques aux siens, va jusqu'à reprocher aux sciences déjà constituées d'avoir failli à cette tâche. « Tant que dura le feu de la lutte, dit-il, la science se crut appelée, une fois victorieuse, à remplacer sa rivale. Avant même la victoire complète, la désillusion est déjà venue. La science arme l'homme, mais ne le dirige pas ; elle éclaire pour lui le monde jusqu'aux derniers confins des étoiles; elle laisse la nuit dans son cœur. Elle est invincible et indifférente, neutre, immorale. »
Voilà leur langage ! Mais reprocher à l'astronomie de ne rien nous apprendre en fait de morale est aussi sensé que de mépriser la géométrie parce qu'elle nous laisse dans une lamentable ignorance concernant la culture des orchidées.
Il y a cinquante atis, la science n'avait encore abordé ni l'anthropologie, ni la démographie, ni la sociologie, ni la bactériologie. Les trois premières de ces sciences étaient à peine nommées ; la dernière ne Tétait même pas. Elle a, depuis, mis en culture ces domaines jusque-là laissés en jachère. Le champ de la morale lui appartient également et, quand elle le cultivera.
elle saura en tirer une floraison de vérités nouvelles.
L'avènement de la morale scientifique, objet de tant d'espoirs et de découragements, si souvent prédit comme prochain, apparaît encore, à beaucoup de penseurs, comme possible seulement dans un lointain avenir. « Pour la morale, le xx* siècle sera assurément dans une période de transition : car la morale future ne sera pas encore fondée et nous ne pouvons deviner ce qui la constituera plus tard ; mais c'est déjà quelque chose que de la prévoir et d'en supposer, comme on le fera en 1992, les premiers linéaments ^ »
La marche convergente de l'ethnographie et de la démographie permet de prévoir que le progrès sera de beaucoup en avant sur ces prévisions trop timides