CHAPITRE
I. — Premier obstacle à la constitution d'une morale scientifique : la morale théologique. — Ses prescriptions religieuses sont malfaisantes ; ses prescriptions morales affaiblies par leur mélange aux précédentes. — Elle propose à la vie individuelle une- mauvaise fin, de mauvaises règles, de mauvais modèles. — Le christianisme n'a pas découvert une seule vérité en morale plus qu'en physique.
Dogmes erronés, morale nuisible.
IL — Second obstacle : la métaphysique. — Ses caractères : elle est individuelle?, subjective, abstraite, déductive ; elle analyse des concepts, dédaigne les faits. — L'impératif catégorique.
III. — La morale scientifique. — Variabilité de la morale. Exemples.
Genèse de l'impératif catégorique. — Le sentiment du devoir ne prouve rien quant à la valeur objective de l'acte. Exemples.
La moralité des animaux est sensiblement invariable dans chaque espèce et chaque individu. — Celle de l'homme est toujours variable en quelque mesure dans chaque individu et chaque collectivité. — Cette variation croît avec la civilisation. — Variation affolée.
Nécessité d'un critérium objectif. — Secours fourni par l'ethnographie et la démographie. — Elles sont la base de la sociologie et de la morale.
La morale sera scientifique ou jamais elle ne sera constituée d'une manière stable et définitive. Si Ton veut travailler efficacement à son élaboration, une tâche préliminaire s'impose : déblayer le terrain des systèmes tliéologiques et métaphysiques qui Fen-
combrent. Ces grands fantômes s'efforcent d'en imposer par Taudace de leurs prétentions. En réalité, ils sont stériles en fait de vérité morale et ne conservent de puissance que pour nuire aux libres esprits qui la cherchent.
Plusieurs centaines de milliers d'hommes sont salariés par les peuples d'Europe et d'Amérique pour leur enseigner que la morale a été révélée parmi la foudre et les éclairs au sommet d'un volcan de l'Arabie. La mythologie des Juifs l'a dit ; ils le répètent. De même, Joinville étant allé à la croisade en Egypte avec saint Louis, en rapporta à ses contemporains la nouvelle que le Nil descend du paradis terrestre, d'où il charrie parfois des débris de bois mort, qui sont les épices. Ces fables sur les sources du Nil, la provenance de la cannelle et les origines de la morale se valent exactement. Ce serait pure naïveté que de s'abaisser à discuter les unes plus que les autres.
Les théologistes affirment, il est vrai, que la morale du Décalogue a été amendée par une révélation nouvelle et plus émolliente. Mais la seconde vaut nioins encore que l'ancienne ; elle est fausse et malfaisante. Ce qui a préservé les peuples qui ont le grave inconvénient d'être asservis au christianisme, d'en être abrutis et atrophiés, c'est qu'ils se sont trouvés doués d'un bon sens assez résistant pour s'émanciper de sa morale. Ils sont vigoureux et civilisés dans la mesure où ils l'oublient.
Il est facile de montrer que les prescriptions religieuses du christianisme sont nuisibles en ellesmêmes, que leur mélange aux prescriptions vraiment
morales est mauvais pour ces dernières et qu'enfin la morale même de TÉvangile est funeste.
D'abord, les pratiques religieuses, prières, sacrements, participation au culte, jeûne, abstinence, etc., sont malfaisantes par le temps et les forces considérables qu'elles font perdre, les espoirs chimériques et les rêveries débilitantes qu'elles suggèrent, les terreurs d'êtres et d'événements imaginaires qu'elles font naître, à cause de la sensibilité qu'elles irritent et pervertissent parfois, de la volonté qu'elles énervent, de la raison qu'elles tendent toujours à obscurcir. L'homme n'acquiert toute la force et la rectitude de son jugement naturel que s'il se soustrait à l'obsession de ces bizarreries.
Les quelques prescriptions véritablement morales que l'Église enseigne n'ont rien de rare et d'ineffable; ce sont des choses que tout le monde a toujours sues, dans l'antiquité comme aujourd'hui. Elle ne fortifie nullement l'opinion que le public a de leur nécessité. Elle l'affaiblit, au contraire ; car elle ne les enseigne que concurremment avec une foule infinie de pratiques arbitraires, auxquelles elle attribue beaucoup plus d'importance. Pour une fois qu'elle conseille aux hommes d'être probes, loyaux et laborieux, elle leur recommande un million de fois d'assister aux offices et cent mille fois de dire des oremus. Elle prétend bien qu'elle veille à l'accomplissement de la morale tout entière; en réalité, elle a souci surtout de ce qui lui profite. Un prudent directeur de conseience tient infiniment à ce que sa pénitente se montre aux offices et quête à l'église, principalement si elle est riche et
influente. Il lui importe fort peu qu*elle soit acariâtre ou haineuse, orgueilleuse, avare, vindicative ou légère. THe sont choses qu'il lave, avec indifférence, par quatre mots de latin. Pour le fidèle croyant et pratiquant, la morale n'est plus que le corollaire et la conséquence de la religion, un accessoire infiniment moins important que le principal. Elle se trouve réduite à un rang secondaire et subit une déchéance de son rôle capital comme directrice des actions et facteur de la valeur humaine. Vicieux, grossier, fanatique et stupide, un individu continue de se croire au-dessus d'un honnête homme ordinaire s*il est dévot et dit régulièrement le rosaire.
Quand un Kouan a répété des millions de fois : «Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète », il est si sûr et si fier de sa supériorité morale qu'il hait et prend en pitié tout ce qui n'est pas lui. En propageant de toutes leurs forces des appréciations aussi fausses sur la valeur relative de l'honnêteté et du culte, toutes les religions portent le plus grave préjudice à la moralité humaine. Elles se vantent d'en être la source et la sauvegarde ; à force de le proclamer, elles ont fini par le faire croire ; en réalité, elles lui sont plus nuisibles qu'utiles.
Le christianisme, pour ne parler que de lui, porte à la morale un préjudice encore beaucoup plus grave par les contre-vérités qu'il propage en cette matière. Il a poussé si loin l'absurdité qu'il n'a point été suivi et qu'il s'y est depuis longtemps résigné. Ses apologistes lui font honneur de la suprématie que l'Europe a acquise sur le monde. Rien de moins fondé. Les civilisa-
tions antiques, celles de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Grèce et de Rome, se sont élaborées sans lui, puisqu'il n'existait pas encore, et quant à la civilisation, occidentale, c'est non par lui, mais malgré lui qu'elle s'est développée, grâce aux progrès de la science et de l'esprit scientifique, que la foi religieuse a toujours combattus et combat encore ouvertement ou sourdement.
S'il eût pratiqué la morale de l'Evangile, s'il eût préféré la vie contemplative à la vie active, l'homme européen n*eût point été régénéré par le travail et par la science, source de toute vertu, richesse, énergie et valeur mentale.
Si nous avions imité les oiseaux des champs, qui ne sèment ni ne moissonnent, nous n'aurions point d'agriculture. Si, par malheur, nous avions vécu comme les lis de la vallée, qui ne filent ni ne tissent, nous n'aurions ni commerce ni industrie. Si nous avions tous pratiqué le célibat et la chasteté absolue, considéré la génération et la nutrition comme des souillures, le bassin de la Méditerranée et l'Europe occidentale, après avoir été quelques années couverts d'anachorètes, seraient déserts depuis de longs siècles ou, tout au moins, dépourvus d'habitants appartenant aux races actuelles.
Si nous avions considéré la mort comme le but de la vie, la souffrance comme un moyen de perfectionnement, la maladie comme l'état normal de Thomme^ ; si nous avions cru réellement à la perversité originelle et irrémédiable de notre nature, à moins du secours surnaturel de la grâce, à l'ignorance invincible à moins