Relire Biaise Pascal, Prière pour l'emploi des maladies
d'une révélation divine, jamais le progrès scientifique et économique n'eût pu se produire ou seulement être tenté. Ces erreurs désastreuses eussent certainement perdu les peuples chrétiens si le bon sens n'en eût, en dépit de la déférence nominale et, d'ailleurs, intermittente pour les doctrines, préservé la majorité.
Une faible minorité seulement a été dépravée par ces aberrations. C'est parmi elle que l'Église a choisi les plus dévoyés pour en faire des saints et les proposer à l'imitation de l'humanité. Elle donne comme type de perfection individuelle Jésus, c'est-à-dire un homme qui vécut seul, n'eut jamais ni famille, ni patrie, ni profession régulière, ni père, ni femme, ni enfants, qui ne fut ni soldat, ni citoyen. Un tel idéal, s'il était suivi, serait bon uniquement à former des rishis ou des moines, c'est-à-dire des individus méconnaissant leurs plus indispensables devoirs de solidarité dans le temps entre générations successives et dans l'espace entre concitoyens. Ces mauvais modèles et cette fausse morale ont fortement contribué à empêcher d'en découvrir, propager et pratiquer une plus saine et plus vraie.
Ni le christianisme ni aucune autre religion n'a jamais produit une seule vérité, si petite soit-elle, dans le domaine des sciences naturelles, pas une vérité de physique, d'astronomie ou de géographie ; il n'a pas davantage produit une seule vérité dans la section des sciences noologiques, en sociologie, en morale ou en politique. De même qu'il n'a jamais manqué de parti ciper à toutes les erreurs du temps où il s'est élaboré en fait de sciences naturelles, il n'a jamais manqué non
plus de participer à toutes les erreurs et à tous les préjugés en fait de sciences morales.
11 constitue l'encyclopédie des erreurs et des igno rances humaines au ii* siècle, en opposition avec Tencyclopédie des connaissances humaines à Taurore du XX*. Etant donnée la rapidité avec laquelle vieillit une encyclopédie, les lacunes et les erreurs qui s'y rencontrent quand elle date seulement de cinquante ans, il ne faut pas s'étonner qu'elles foisonnent dans une qui remonte à dix-sept siècles. Par exemple, les rédacteurs des évangiles sont convaincus que chacun a son étoile au ciel et que les Mages virent en Orient celle du nouveau roi des Juifs. Ils croient qu'une étoile est grosse comme une orange, peut marcher devant des voyageurs et s'arrêter au-dessus d'une maison, de manière à la leur indiquer au milieu des autres habitations d'un village. Ailleurs, Jésus affirme que le monde va finir avant la génération dont il fait partie, et qu'à cette occasion les étoiles tomberont. Il est Dieu, il sait tout, il est infaillible, et il ignore le volume d'une étoile ; il croit à l'astrologie ! Omniscient comme il l'était, et, d'autre part, daignant faire des miracles pour augmenter l'autorité de sa parole, il avait un moyen simple et facile de la rendre indiscutable. Que ne révélait-il l'existence de l'Amérique, les dimensions et la forme exacte de la Terre, la possibilité du télégraphe ou quelque principe de physiologie? Il s'en est bien gardé, et pour cause.
Mais, alors, quelles raisons avons-nous de penser que ses notions sont plus sûres et plus précises en matière de sciences morales ? Serait-ce qu'elles sont plus
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simples et plus faciles à deviner ique les sciences naturelles ?
L'ignorance seule pourrait Timaginer. Il est acquis que, tout au contraire, elles sont infiniment plus complexes et plus délicates. Aussi le christianisme, contrairement aux affirmations mille fois répétées de ceux qui croient méritoires les éloges qu'ils en font, n a rien innové en ces matières. Il a adopté un certain nombre de maximes qui couraient les rués longtemps auparavant, qui étaient connues des Grecs comme de tous les peuples. Les Chinois et les Japonais, qui sont athées, observent la probité, la loyauté, la justice, la piété filiale aussi bien, pour le moins, que les hommes de notre moyen âge, qu'on nous donne pour si profondément chrétien. Dans Tancrenne Egypte et dans l'univers entier, il est un certain nombre de vertus qui étaient devenues vulgaires et qui ne pouvaient manquer de l'être, parce qu'elles étaient le fruit de l'expérience universelle. Ce que le christianisme a voulu y ajouter de plus particulier est faux et malfaisant.
Actuellement, les diverses Églises chrétiennes prennent pour critérium du bien et du mal leur intérêt. Pour assurer le maintien de leurs dogmes erronés, elles sont obligées de combattre le progrès des lumières, qui les bat en brèche.
Elles ont eu pour moyens d'action la guerre civile ou étrangère, les bûchers, les prisons. Elles ont fait verser des flots de sang. De nos jours, elles font encore •couler des flots de fiel et de calomnies, elles propagent la haine et le mépris de tout ce qui n'est pas elles. Cependant, en dépit de leur puissance matérielle gran-
LA CRlSK DE La âClENCE MORAtË 30
dissante et de leurs formidables agences de diffamation, elles ont perdu le pouvoir d'imposer le silence à leurs adversaires. Entre les partisans de Tobscurântisme et ceux de la vérité scientifique, la discussion deviendra de plus en plus libre, pacifique et courtoise. Dans ces conditions, Tissue ne saurait en être douteuse : ce sera l'élimination du théologisme et de toutes ses conséquences au moins chez les races supérieures.
Il n'y a là rien qui doive motiver des regrets ou de la mélancolie; tout au contraire : car la morale ne vaut pas mieux que les dogmes. Elle est en voie de disparition spontanée, il faut s'en réjouir et s'efforcer d'accélérer ce mouvement. Les raisons ci-dessus suffisent à prouver cette thèse, et l'on pourrait aisément les centupler. L'humanité, pliée par une vénération séculaire, a quelque peine, il est vrai, à relever la tète. Elle continue à chercher des prétextes pour adorer et respecter encore, alors qu'elle sent bien que les raisons en ont disparu. Mais les faux prétextes s'évanouiront à la suite des motifs apparents ; peu à peu, mais certainement, l'indépendance des esprits se communiquera aux caractères.
« Il arrive donc ce moment prévu par le génie de Condorcet, où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison ; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instruments n'existeront plus que dans l'histoire ou sur les théâtres; où l'on ne s'en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes ; pour s'entretenir par l'horreur de leurs excès dans une utile vigilance, pour savoir
reconnaître et étouffer sous le poids de la raison les ^ premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osaient reparaître. »
La métaphysique est après la religion, le principal obstacle à la constitution de la science morale. Comme la religion, elle empêche de chercher la vérité, en soutenant qu'elle Ta depuis longtemps trouvée. Elle n'asservit ni ne fanatise les masses humaines; mais elle égare une minorité d'esprits cultivés et relativement indépendants, qui seraient aptes à faire progresser la science, s'ils ne stérilisaient leurs efforts par l'emploi des méthodes subjectives. La métaphysique crée peu ; elle est surtout une critique. C'est le plus souvent un extrait atténué, rectifié des préjugés régnants, un choix fait au nom du sens intime, du goût personnel et de la raison individuelle, parmi la végétation exubérante des prescriptions religieuses et des législations de tous les temps. Elle a quelque ressemblance avec la grammaire, qui ne produit pas le langage, mais le forme, l'élague et l'épure. La morale scientifique, au contraire, nous le verrons par la suite, sera en mesure de découvrir et formuler des devoirs nouveaux.
Le philosophe qui cherche les fondements de la morale métaphysique regarde en lui-même et non au dehors. Il épie les dictées de sa conscience. Oubliant que la morale est chose sociale et qu'il faut toujours se mettre au point de vue collectif en parlant sociologie, il ne sort presque jamais du point de vue individuel, du droit individuel, de la valeur et du bonheur indi-
viduels, de la sanction individuelle. Il ignore que, pour Findividu même, la diminution de valeur, fût-elle exempte de souffrance, peut constituer une sanction de certaines actions et servir de fondement au devoir de les éviter. Il ignore plus encore que certaines sanctions, qui consistent en perte de valeur collective pour la nation, en diminution de force offensive ou défensive, n'atteignent aucunement l'individu dans son bonheur ni dans sa valeur personnelle, et sont exclusivement sociales. Comme le droit social et le devoir social, qui ne sont pas affaire de conscience, échappent forcément aux métaphysiciens, la sanction sociale, celle qui ne frappe que l'ensemble de la société, est comme inexistante à leurs yeux.
La morale métaphysique, subjective dans son point de départ, n'arrive jamais à l'objectivité. Pour nous, la morale scientifique, prenant son point d'appui à l'extérieur, dans les faits de la sociologie, est objective en même temps que collective.
Tandis que la morale scientifique est et doit être concrète, comme toute science, la morale métaphysique est abstraite. Dissertant sur le devoir en soi et le bien en soi, elle est maigre et sèche; elle ne peut guère broder sur un fond aussi stérile que des amplifications de rhétorique. La littérature qui traite de droit naturel, comme celle qui s'occupe de religion naturelle, est ordinairement triste et obscure, destituée d'aperçus nouveaux, chargée de redites ennuyeuses et incapable de progrès.
« Le devoir commande, le devoir parle haut, c'est un ordre impérieux qu'il vous donne. L'idée du devoir
4â LA MORALE BASÉE SUR LA DÉMOGRAPHIE
contient en soi, comme partie intégrante, celle de son obligation, etc. »
Ces formules sans cesse répétées ne sont certaine^ ment pas fausses, loin de là; elles ont, au contraire, le défaut d'être trop vraies et trop claires. Elles ti apprennent rien. Dès lors qu'un homme trouve qu'une certaine action est un devoir, il trouve par cela seul qu'il faut la faire. Il n'était pas nécessaire d'affirmer avec un tel redoublement d'énergie ce qui n'est contesté par personne. La question n'est pas de savoir si le devoir est quelque chose qu'il faut faire, mais quelles sont les choses qu'il faut faire et considérer comme des devoirs. A cet égai'd, les appréciations varient infiniment, suivant les temps et les hommes. La difficulté consiste à trouver un critérium permettant de les distinguer une à une, avec leur degré plus ou moins grand d'obligation.
L'ignorant croit que tout le monde sait parfaitement ce qui constitue la vertu. Le sceptique s'imagine qu'on le sait à peu près et, si on le presse de questions, esquive la discussion. En réalité, il n'y a point de crime qui n'ait été commis au nom de quelque vertu, ni d'acte de despotisme au nom de la liberté. La morale scientifique, objective, sociale et concrète, saura trouver la pierre de touche du bien et du mal; la morale métaphysique ne l'a jamais pu faire.
Comme la logique subjective s'est formée dans le Cerveau de notre espèce par une habitude héréditaire d'avoir sous les yeux la logique des choses, la moralité individuelle s'est formée graduellement à force de voir, subir et accepter certaines manières d'être de la société,
et celles-ci, bien que trouvées par tâtonnements, ont dû avoir toujours un certain degré de rationalité, puisque cette rationalité était une condition de durée plus longue pour les civilisations où elle existait, tandis que son absence était une raison de ruine. Par tâtonnements et à force d'erreurs commises à ses dépens, l'humanité a fini par trouver quelques règles de conduite indispensables. Aussi, de même que Ton peut, dans une faible mesure, conjecturer la manière dont la nature se comportera dans une certaine circonstance, le sens du rationnel, en sociologie ou législation, peut parfois indiquer une direction assez droite. Mais, dans un cas comme dans Tautre, la raison subjective nous laisse vite en détresse. Hegel a tenté de déduire de la logique pure toute la philosophie de la nature, et cette audace fait aujourd'hui hausser les épaules. Vouloir, comme la métaphysique, tirer toutes les règles de la morale de notre raison subjective, paraîtra peut-être bientôt à peu près aussi outrecuidant. Tandis que la morale métaphysique est déductive, la morale scientifique, comme toutes les sciences, procédera par induction. Ce sont les faits qu'il faut étudier d'abord.
Tandis que la démographie montre chaque jour qu'elle est en mesure d'analyser la société avec précision, il est encore des philosophes qui, retenus dans les liens de la métaphysique universitaire, en sont à analyser non plus, il est vrai, les mystérieuses profondeurs de leur moi ^ mais le concept de société. Eh ! leur dirai-je, votre concept importe peu, et le détail que vous en étalez imporle moins encore. Vos idées sur ce sujet, formées au gré du hasard, sans conscience nette, sans critique ni méthode,
par Faccumulation des impressions, des conversations et des lectures, sont très probablement fausses, en tous cas très incomplètes et inexactes. La société étant complexe au point où elle Test, il serait bien surprenant qu'une notion formée comme la vôtre fût adéquate à la réalité, et, quand vous en prendrez pleine conscience, vous n'y trouverez que ce que vous y avez mis, tout arbitraire et toute incertitude. Un chimiste à qui Ton demandera la composition d'un bloc de minerai y trouvera, si Ton veut, du fer, du phosphore, de la silice et de la chaux. Mais jamais il n'aura la pensée de presser sa tête dans ses mains pour analyser le concept de minerai. Cela ne le mènerait à rien.
La métaphysique a de sublimes ambitions. Elle prétend, par un tour de force d'abstraction, se transporter au sein de l'absolu et découvrir toute la morale d'un coup, en un élan de génie. Bien qu'elle n'ait jamais manqué d'échouer et soit toujours demeurée stérile, on doit prévoir qu'elle n'aura pas assez de dédain pour la morale scientiBque à ses débuts ; car celle-ci commence humblement, comme l'ont fait toutes les sciences qui ne s'accroissent que lentement, par la juxtaposition des petits faits. Lorsque le cygne de Cambrai, voguant en pleine littérature, exposait à loisir ses concepts des quatre éléments (qu'on apprend encore par cœur dans les lycées), si on lui eût dit que, pour les connaître, il faut faire de la physique et de la chimie, avoir des cornues, des balances, des fourneaux, avec pelles, pincettes, charbons, cendres et fumée, il aurait certainement répondu sans biaiser que toutes
ces vilenies salissantes étaient aussi indignes de sa grandeur que de son blanc plumage.
Nos philosophes rhéteurs pensent comme lui ; s'ils ne ferment pas les yeux sur les merveilles qu'ont produites ces études prétendues vulgaires, en tous cas ils ne songent jamais à porter dans les sciences morales la méthode qui a donné de si beaux résultats dans celles de la nature. Fils intellectuels de l'antiquité classique, ils donnent le pas à l'autorité de la conscience sur l'autorité de la science. Les anciens Grecs passant leur vie, dans leurs cités indépendantes, à raisonner et faire de la politique, devaient fatalement se trouver amenés à se préoccuper des relations des hommes entre eux plus que des relations de l'homme avec la nature. Une sociologie et une psychologie superficielles prirent le pas sur rhist®ire naturelle, et cette évolution, qu'on vanta comme un retour de la philosophie du ciel sur la terre, rendit en réalité le plus mauvais service aux progrès de l'esprit humain. En lui faisant abandonner l'étude relativement simple del'astronomie, pour le jeter sans aucune méthode dans la plus complexe de toutes les sciences, il condamnait d'avance tous ses efforts à un échec inévitable. Depuis vingtcinq siècles, un nombre considérable de magnifiques intelligences se sont épuisées et découragées à cette inutile philosophie morale, sans bases, sans limites précises, sans objet rigoureusement déterminé, sans moyen de mesurer les phénomènes qu'il s'agissait d'étudier, toujours à la veille d'être constituée définitivement et toujours à recommencer. C'est l'obsession de cette difficulté qui a fini par faire voir dans la loi
morale et le devoir quelque chose d'extraniaturel, comme une sorte de fétiche interne, mystérieux dans son origine et sa nature, impérieux dans ses ordres, habitant la conscience pour la commander. « devoir, s'écriait Kapt, qui donc nous révélera Torigine de ta noble tige dont la racine repose dans Tinfini ? » La métaphysique est restée muette; mais, heureusement, la science a répondu. Elle n'a pas aujourd'hui plus de difficulté à expliquer les jugements apodictiques a priori que la genèse de l'impératif catégorique et le phénomène du remords.
En parlant de l'impératif catégorique, le professeur prussien, conformément au goût de sa race, se plaît à exagérer la raideur du commandement. Elle varie beaucoup selon les temps et les peuples et, dans un même individu, selon les circonstances. La conscience n'est pas universelle et uniforme, la même chez tous les hommes. Si le bourgeois de Kœnigsberg fût né insulaire de Viti, nègre du Soudan ou tout simplement Turc de Constantinople, ses jugements apodictiques a priori eussent été tout différents.
Chacun sait par le code et mieux par Molière que la polygamie est un cas pendable. Les prêtres au nom de Dieu, les philosophes au nom des prescriptions sacrées de l'éternelle morale, une et invariable, les magistrats au nom des lois, sont unanimes à la proscrire, et pas une voix dans toute l'Europe ne la réclame. Cependant, si nous traversons la Méditerranée, au prix de vingtquatre heures seulement de navigation, nous nous trouvons au milieu d'un peuple qui la pratique avec sérénité, au nom d'une religion révélée par le mêm'e
Dieu, des prescriptions ou des tolérances de sa conscience, au nom de lois vieilles d'une douzaine de siècles. Ainsi, religion contre religion, morale contre morale, loi contre loi, et Ton peut bien ajouter routine contre routine.
En France, la polygamie est une énormité sévèrement réprimée. Mais les hommes mariés qui prennent une maîtresse se rencontrent fréquemment et, pourvu qu'ils mettent Tappartement à son nom, ils ne courent aucun risque, ne paraissant point répréhensibles aux yeux du législateur. Le chef arabe, s'il est riche, prend une première femme à quatorze ans, une seconde à dix-huit, une troisième à vingt-cinq et quelquefois, une quatrième à trente ou plus tard. Il use, en outre, volontiers, du divorce ; il les répudie et les remplace à son gré. Toutes ces femmes vivent dans un accord suifisant et rivalisent d'attentions pour le maître. Il mène sous la tente une vie très pure, très digne, probablement très heureuse et pour laquelle certains ont quitté, les connaissant à fond, Paris et ses plaisirs. Si quelque chrétien rigide avait la naïveté de lui montrer de l'horreur, la réponse ne se ferait pas attendre, alerte et mordante. Sa conscience ne lui fait pas plus de reproches qu'elle n'en faisait aux Mormons, «fils polygames de cent générations de monogames ».
Les journaux rapportaient, il y a quelques mois, qu'un Allemand fixé en Pensylvanie s'était épris d'une jeune fille qui était sa sœur utérine. Le nom et le lieu de naissance étaient différents; il l'épousa sans la connaître. Après quelques années d'une union heureuse et d'affaires prospères, il voulut revoir son pays d'ori-
gine, découvrit Finceste involontaire et se brûla la cervelle. Les Ptolémées, qui étaient adelphogames, n'auraient certes pas compris qu'il prît au tragique une chose aussi simple.
De Montaigne à nos jours, de nombreux auteurs, en France et surtout en Angleterre, ont accumulé des exemples de variations de la morale. Rien n'est plus instructif et plus propre à rectifier les idées fausses sur l'universalité du devoir. En Europe, les femmes portent le visage découvert, tandis qu'en Asie ou en Afrique une femme musulmane laisserait plutôt voir tout son corps que son visage.
A Tunis, tandis que les Mauresques sont enfermées sous clef, ne sortent que rarement, empaquetées et voilées au point qu'elles ont grand'peine à voir suffisamment la terre pour se conduire, les Juives, au milieu des Arabes et des soldats, circulent en toute assurance, le visage découvert et les bras nus. Elles entendent, impassibles, les propos les plus cyniques et les plus grossièrement injurieux des hommes. Comme on a pris le parti, dans leurs familles, de ne leur laisser rien ignorer, elles sont maîtresses d'elles-mêmes, commandent à leurs sens, savent se conduire et ne font que ce qu'elles veulent. Une dame juive de Tunis, riche, mais ignorant notre langue, se sert de sa fille, âgée de quinze ans, comme interprète dans une consultation qu'elle demande à un médecin français. Elle fait donner les détails les plus circonstanciés sur ses relations sexuelles avec son mari; elle ne trouve rien de choquant à ce que sa fille en soit instruite, et celle-ci n'en éprouve aucun embarras.
LA CUISE DE LA SCIENCE MORALE 4d
Je voyais, un jour, une douzaine d^Arabes désœuvrés, occupés à regarder un ours que son dompteur faisait danser. Une jeune Juive de seize ou dix-sept ans, jolie, en culotte de mousseline et camisole, le visage et les bras nus, la tête nue, avec sa longue tresse sur le dos, se fraya un passage à travers le groupe et se mit au premier rang, parmi ces hommes qu'elle savait malveillants. Il y avait du mépris dans cette sécurité, mais aussi une force réelle. Une jeune fille française eût rougi et perdu la tête; sa famille Teûtcrue déshonorée. Quant aux pauvres Mauresques, peureuses et incapables de se surveiller elles-mêmes, ce spectacle doit leur paraître encore plus incompréhensible que révoltant. De ces appréciations si diverses sur la vertu, l'innocence et la pudeur féminines, lesquelles sont les meilleures? Il faut se garder de risquer une réponse; elle serait prématurée et dépourvue de base.
La seule chose qui importe, c'est de constater l'extrême variabilité de la morale non seulement entre races extrêmement éloignées les unes des autres, mais entre races voisines, vivant sous un même ciel, dans une même ville. La Juive au visage sévère de femme libre dans ses allures, mais responsable d'elle-même, et la Mauresque débile, demeurent porte à porte. Cependant, elles offrent un profond contraste moral, qui se retrouve, du reste, dans toutes les cités au sein desquelles habitent sans se confondre des populations distinctes, telles que Constantinople, Jérusalem ou Bombay. Dans nos communes rurales elles-mêmes, on rencontre presque toujours deux couches de population, deux classes sociales superposées qui s'habillent,
se logent et se nourrissent, pensent, sentent et parlent d'une manière toute différente, dirigent enfin leur vie par des routines tout opposées, que, néanmoins, les traditions familiales rendent également obligatoires et sacrées. L'homogénéité n'est qu'apparente ; elle cache des divergences étonnantes ^.
Dans tous les cas, lorsqu'une pratique a duré sans varier pendant un certain nombre de générations, qu'elle soit bonne ou mauvaise, sage ou ridicule, elle est enracinée par l'effet de l'habitude et ne peut plus être modifiée sans répugnance ou sans révolte. « Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli », la cellule est imprégnée par l'hérédité, par l'éducation ou bien par ces deux causes réunies. La pratique est devenue pour l'individu un besoin, besoin artificiel, mais réel, alors même qu'elle lui a été imposée dans l'origine en dépit de ses intérêts et de ses goûts. Il ne peut plus y penser sans que s'yjoigne le sentiment de son obligation : c'est un devoir ; il éprouve une satisfaction à l'accomplir, un remords à y manquer. Telle est la genèse simple et claire de l'impératif catégorique.
La morale d'un peuple n'est aujourd'hui encore et n'a jamais été dans le passé autre chose que la mise en formules de la moralité de ce peuple, à un moment de son histoire, et principalement au moment où il a pris conscience de lui-même et de son génie spécial, par opposition avec ses voisins.
Il va sans dire que le sentiment même le plus profond de l'obligation d'une pratique ne peut prouver
1. Voir mon travail sur V Individualité des communes rurales.
absolument rien sur sa rationalité objective. L'ardeur de la foi ne prouve rien quant à la vérité d'une doctrine philosophique ou religieuse, et, de même, le sens moral, le cri de la conscience n'établit en nulle sorte qu'un mode d'agir soit juste ou bienfaisant. L'homme peut ressentir avec la plus grande vivacité le sentiment du dçvoir aussi bien en présence d'une action mauvaise que d'une action bonne ou indifférente ; il peut éprouver d^ remords cuisants aussi bien pour une action bonne que pour une action indifférente ou mauvaise ; il peut en éprouver pour avoir transgressé une coutume mauvaise et funeste aussi bien qu'une coutume bienfaisante. Sur ce» points, l'ethnographie a accumulé les faits avec une telle surabondance qu'ils rendent la coninelkm inévitable^ l'ignorance seule pourrait n'être pas conyainciie.
Un musulman fréoiit d'horreur à la pensée de manger une tranche de jambon^ et maint catholique pâlirait d'indignation si l'on mettait xme côtelette sur son assiette le Vendredi saint. Si, par peur du ridicule, il en avait mangé tout ou partie^ il s'estimerait passible des brasiers éternels, comme pour un infanticide, et n'aurait point de trêve à ses remords qu'il ne se fût lavé dans les eaux salutaires de la pénitence. Un Hindou, pour avoir mangé une tranchç de filet de bœuf, ne se jugerait pas moins coupable. Des macérations, de lointains pèlerinages aux tirlas, des yaches données aux brahmes, des purifications répétées avec de l'urine de vache suffiraient à peine à le réconcilier avec sa conscience.
Il y a quelques années, en Algérie, l'Administrati on
5â LA MORALE BASÉE SUR LA DÉMOGRAPHIE
des Postes ayant nommé facteur un musulman, lui donna le képi d'uniforme. Le peuple le lapida pour avoir abandonné sa chéchia et commis de la sorte un crime de lèse-nationalité. Le port delà chéchia est un devoir nouveau que le Coran ne connaît pas et qui s'est inscrit récemment dans la conscience de nos sujets musulmans, à mesure qu'un plus grand nombre d'entre eux tend à rapprocher son costume de celui des Européens. Il est devenu rapidement aussi impérieux que la queue de cheveux pour les Chinois. Il faudrait être dénaturé pour s'y soustraire.
« Au sein des sociétés tout à fait primitives et anarchiques encore, l'influence dirigeante d'une volonté despotique est souvent remplacée (comme dans le cas précédent) par l'opinion publique. 11 en est ainsi dans certaines tribus australiennes, oii l'on peut vraiment faire l'embryologie de la moralité humaine.
« Le règne animal est parcimonieusement représenté en Australie ; aussi, pour les pauvres indigènes de ce continent mal pourvu, la viande de l'émou (sorte de casoar) est un mets exqiiis et, comme les rôtis d'émou sont rares, on les réserve aux seuls vieillards, qui jouissent de grands privilèges dans les tribus australiennes. Manger de cette viande sacrée est sévèrement interdit aux jeunes gens : c'est un attentat à la morale. Or, cette interdiction, subie par une longue suite de générations, a engendré, chez l'Australien, une moralité spéciale, tout instinctive, car l'Australien raisonne peu. La chair est faible; les morsures de la faim sont bien cuisantes ; aussi arrive-t-il parfois qu'un jeune homme, chassant loin du campement de sa tribu,
enfreigne secrètement la loi, la loi de Témou. Mais alors, comme il arrive dans bien d'autres contrées, une fois le besoin satisfait, Tinstinct moral se réveille. Le coupable entend dans sa conscience une voix qui lui crie : « Tu as mangé de Fémou ! » Tout bourrelé de remords^ il revient parmi les siens, s'assied silencieux à Técart, et sa contenance suffirait à déceler son crime si le plus souvent, il ne Tavouait lui-même en se soumettant à la punition qu'il a méritée * . »
Si le sentiment de l'obligation et le remords peuvent se produire à propos d'actions sans conséquence, ils peuvent aussi ne pas se produire à propos de scélératesses et de cruautés révoltantes. Qu'il suffise de rappeler l'infanticide chez les Taïtiens, la vendetta en Corse, l'esclavage dans l'antiquité classique et, jusqu'à nos jours, en Amérique, les autodafés et les massacres sous prétexte de religion, la coutume, chez maint peuple sauvage, de mettre à mort les vieillards et les malades. « Les Néo-Calédoniens vont quelquefois jusqu'à enterrer vivants leurs parents infirmes. Les patients trouvent d'ailleurs la chose toute naturelle. On en voit demander la mort et marcher eux-mêmes jusqu'à leur fosse, où on les jette après leur avoir asséné un coup de casse-tête. La même coutume, mais bien plus générale, était en vigueur à Viti. Là, la religion l'avait consacrée. Les Vitiens croyaient qu'on arrivait dans la vie future exactement dans l'état où on était en quittant celle-ci. Il y avait donc intérêt majeur à ne pas attendre la caducité terrestre. De là devoir pour
1, Ch, LETOUiiNEAU, la Sociologie^ p. 422,
les enfants d'avertir à temps leurs parents et de leur rendre, en les tuant, un dernier service. Ils n'y manquaient point. On convoquait d'abord parents et amis à un festin mortuaire ; puis la victime marchait tranquillement vers la fosse, sur le bord de laquelle, après un tendre adieu, les fils l'étranglaient eux-mêmes ^» « Un Australien ayant perdu sa femme, morte de maladie, déclara qu'il lui fallait aller tuer une femme d'une tribu lointaine, afin que l'esprit de la défunte pût trouver le repos. On le lui interdit en le menaçant de la prison. Mais, dès lors, sa conscience devint le théâtre d'un douloureux conflit moral. Bourrelé de remords, il devint triste, s'alanguit, dépérit, jusqu'au jour où, n'écoutant que le devoir, il s'échappa. Au bout d'un certain temps, on le vit reparaître bien portant et la conscience en repos : il s'était acquitté d'une obligation sacrée^. »
On ne cite que comme exemples ces cas, pris entre mille, d'actions insignifiantes érigées en crimes effroyables par la morale religieuse ou civile et, inversement, de crimes monstrueux changés en actions licites ou méritoires. L'ethnographie en fournirait assez pour remplir une série de volumes.
La conclusion inévitable, c'est que la morale extraite de la moralité, comme elle l'a toujours été jusqu'aujourd'hui, est non un phare, comme le prétendait la philosophie métaphysique, mais une girouette qui tourne à tout vent de hasard, dit blanc ou noir, selon