‹ La morale basée sur la démographieChapitre 8 sur 16 · Gh. Letourneau, la Sociologie^ p · texte numérisé non relu

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les circonstances dans lesquelles elle s'est formée. Nous ne pouvons, à la vérité, nous empêcher de penser que la nôtre est, sans comparaison, la plus pure, la plus noble et la plus rationnelle de toutes. Mais les autres peuples ne peuvent, eux aussi, s'empêcher d'avoir exactement la même opinion de la leur. Comme les religions s'excommunient les unes les autres, les morales diverses s'entre-condamnent. Un Chinois et un Français auront, en maintes circonstances, une conduite tout opposée ; nous trouvons la sienne fort ridicule, et réciproquement; nous jugeons que la nôtre est obligatoire et nécessaire, et il en pense autant de la sienne. Quand nous nous accordons délibérément notre préférence à propos de notre morale, nous ressemblons assez à cet enfant à qui l'on demandait quelle était la plus belle maison de la ville et qui, dix fois, contre toute évidence, répondit obstinément : c'est la nôtre. Notre puérilité est égale à la sienne.

Le caractère impératif de chaque morale, par cela même qu'il est impératif chez chaque peuple, ne prouve rien nulle part. Il vient uniquement de l'habitude et nullement de la rationalité objective de l'action. La morale d'un peuple n'est jamais autre chose, il faut le répéter, que la mise en formules de sa moralité.

En ces matières, la confusion des idées a produit celle du langage. On dit couramment la morale, comme s'il n'y en avait qu'une, qui, naturellement, serait celle que l'éducation et l'hérédité nous ont donnée, au lieu de dire les morales. On regarde la morale comme la base de la moralité et, tout au moins, jusqu'à ce que la morale scientifique soit constituée, ce

sont et ce seront, au contraire, les habitudes morales, d'abord instinctives, puis conscientes, qui sont et seront les sources des diverses morales. Le terme de moralité, à son tour, désigne deux idées fort distinctes. La plus haute moralité est, pour la science, la plus exacte conformité à une morale absolument rationnelle et connue comme telle par le sujet qui lui obéit. Dans le langage vulgaire, la moralité n'est que l'obéissance entière et aveugle aux mœurs régnantes dans la collectivité où l'on vit, que ces mœurs soient bonnes ou mauvaises, utiles ou malfaisantes. On peut avoir une vie très peu conforme à une morale très rationnelle et une vie très conforme à une morale absurde. Ce sont deux formes d'immoralité, la première attribuable à l'individu, la seconde à la collectivité.

Les animaux n'ont pas de morale, parce qu'ils ne savent ni abstraire ni généraliser; mais ils ont une moralité qui, n'étant point dérangée par le raisonnement individuel, est très fixe et très sûre. Les mœurs des fourmis sont très différentes de celles des abeilles ou des papillons ; maïs les unes et les autres prescrivent des devoirs également impérieux, auxquels nul individu ne cherche à se soustraire.

« Si les insectes avaient des professeurs de philosophie à leurs gages, nous subirions certainement bien des élucubrations sur l'abnégation de la femelle du Liparis chrysorrhœa, enveloppant soigneusement ses œufs dans un tissu imperméable, que l'animal fabrique en arrachant pendant un ou deux jours les poils de son corps. L'opération est cruelle, et le bombyx en meurt, inaiç s^^rement sans savoir la moindre notion du but

auquel il semble se dévouer, puisqu'il n'a point connu sa mère et ne verra jamais ses petits ^ » Sa conduite n'est pas raisonnée ; c'est une habitude héréditaire imposée par les circonstances à l'espèce. Elle s'est vue, à certaine période de son passé, dans la nécessité d'inaugurer cette pratique de sacrifice individuel ou de périr. Sans doute des milliers d'autres espèces ont succombé, ' faute de l'adopter ; mais celle qui subsiste a survécu, précisément à cause de cette adoption, qui lui constitue un instinct aveugle de plus en plus enraciné et tyran ni que.

Dans l'espèce humaine, il en est à peu près ainsi, mais point complètement. Sans doute une pratique y puise aussi dans un long passé une nouvelle raison de durée, et l'hérédité y est le grand facteur des diverses moralités. Cependant, la stabilité est moindre. Chez les animaux, les instincts, autant que nous en pouvons juger, paraissent éternels et immuables; dans les races humaines les plus arriérées et les plus routinières, un commencement de réflexion, et, par suite, une possibilité d'indépendance individuelle, se laisse déjà soupçonner. La moralité n'est pas toujours égale à elle-même dans le même sujet; comme toutes les autres formes de l'activité, circulatoire, musculaire, cérébrale, elle varie selon les modifications du milieu externe et du milieu interne. C'est ainsi que la criminalité, d'après les observations de Limney, à Chicago, augmente par un temps sec et chaud. A l'île de Ré, d'après le D' Kemmerer, les suicides, assez fréquents, ont surtout lieu

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