‹ La morale Chrétienne VengeeChapitre 2 sur 8 · GG · texte numérisé non relu

GG

tenu le ii septembre iSSqj fit l'éloge da prêtre régicide et parricide , Jacques Clément, Il le mit au-dessus à' Eléazar et de Judith , de cette juive impudique qui tua Holopherne. Les dominicains nommèrent acte héroïque y l'attentat de Jacques Clément , qu'ils appelèrent le bienheureux enfant de S. Dominique 5 le martyr de Jésus - Christ.

Le jésuite Commelet , en prêchant publiquement en iSgS^ et en faisant le panégyrique de cet assassin , l'avait mis au nombre des anges. Boucher (Jean )^ prieur , recteur de l'Université y docteur de Sorbonne , curé de S. Benoit, fut en quelque sorte le complice de Jacques Clément ^ car il annonça d'avance cet attentat en chaire à S. Méryj et l'exalta comme une action méritoire. Quant au prieur des jacobins, Edmond Bourgoin 5 qui avait excité Jacques Clément à commettre cet horrible assassinat , et qui ensuite en fit publiquement le panégyrique, il fut pris, conduit à Tours j et condamné eu iSgOj par le Parlement^ à être tiré à quatre chevaux. Tels sont les résultats

de ce terrible principe , adopté depuis long-temps et mis en pratique par les papes ^ les évêques , les prêtres et les moines , que le crime peut se commettre pour la gloire de Dieu et Vutilité de la religion , et qu alors il cesse dêtre crime et devient vertu.

Le pape Sixte-Quint fut Fâme de la ligue ; et ^ après l'assassinat de Henri III ^ il envoya à Paris le cardinal Cayette ^ pour y souffler le feu du fanatisme et de la discorde, et persuader aux malheureux Parisiens de souffrir les dernières horreurs ( car dans l'espace d'un mois il y mourut de faim plus de trente mille personnes ) , plutôt que de se soumettre à leur Roi légitime.

Presque tous les successeurs de Sixte V se livrèrent également aux débauches ]es plus infâmes , troublèrent l'Europe 5 y firent répandre des flots de sang pour satisfaire leur ambition démesurée. Ils persécutèrent à outrance les Luthériens , les Calvinistes, les Protestans , contre lesquels ils exercèrent toutes sortes de barbaries , et , devenant l^âme de toutes les guerres de religion,

ils parvinrent souvent' à avoir pour cornjilices de tant de cruautés, des souverains abusés 5 qu'ils égarèrent et qu'ils trompèrent snr leurs propres intérêts.

Clément VIII ^ pape en ïSg^. Ce fut sous le pontificat de ce pape que le Roi de France, Henri IV ^ fait abjuration.

Ce prince envoyé une ambassade solennelle au pape pour le supplier de confirmer son absolution. Le pape s'y refusc; et Henri monte sur le trône de ses ancêtres malgré la cour de Rome , malgré le clergé^ les jésuites et tous les moines. Le pape prétendait obliger le Roi de venir lui-même à Rome s'y présenter en personne 5 pieds nus, et recevoir la discipline^ afin de mériter son absolution et reconnaître qu'il tenait sa couronne du pape. Ce fut en vain, pour ainsi dire, que les cardinaux d^Ossat et Du Perron furent admis à stipuler à Rome au nom du Roi et à recevoir la discipline pour lui. Cette cérémonie avilissante fut exécutée^ le 17 septembre iSgS 5 dans Téglise de S. Pierre , dont les portes étaient fermées , pour cacher cette infamie outrageante. Néan-

moins Clément VIII fit frapper une médaille en mémoire de ce prétendu triomphe j la cour de Rome elles jésuites regardèrent toujours ce triomphe comme incomplet, et la mort de Henri fut résolue. C'est de cette époque fatale que le Roi Henri IV ^ le père du peuple ^ resta en butte à la superstition et au fanatisme. Deux fois ce prince magnanime , Tami de ses sujets et l'un des meilleurs de nos souverains j échappa aux poignards des prêtres régicides ; mais enfin il dut succomber à la troisième attaque, et le crime fut consommé. Je vais désigner les parricides dont les noms sont à ja^ mais voués à l'exécration publique.

Pour l'intelligence du récit des trois attentats que je vais rapporter ici en peu de mots, et qui, jadis 3 obtinrent une si affreuse célébrité, il faut se rappeler rhistoire de Ja ligue et les efforts criminels des papes , du clergé et dea moines 5 pour obtenir et conserver , au nom de la religion , une influence et une autorité qui souvent devinrent si funestes à divers états de l'Europe.

Les papes, pendant un grand nombre

de siècles , prétendirent avoir le droit de commander à tous les princes , de pouvoir disposer des couronnes j les donner , les enlever , de pouvoir dispenser les peuples du serment de fidélité envers leurs souverains légitimes ; et donnant une extension illimitée au caractère de représentans de Dieu sur terre , ^t de vicaires de Jésus-Christ p ils se crurent en droit de châtier temporellement tous les princes qui par leur conduite nuiraient à l'intérêt spirituel et temporel de l'Eglise. Cette terrible doctrine devint un volcan dont les fréqtientes éruptions firent jaillir les foudres du Vatican ; elles s'élancèrent de toutes parts, en menaçant et en frappant les têtes couronnées. De-là ces fameuses excommunications , si souvent fulminées ab irato y par des papes ambitieux et cruels , dont les mœurs dissolues 5 qui ne sont que trop prouvées 5 produisirent de funestes exemples qui propagèrent la corruption dans toutes les classes des citoyens. Tant que les ])apes purent étendre leur influence et fortifier leur autorité à la faveur d'un clergé dévoué et de moines prêts à tout

oser 5 qui tous , comme des troupes auxiliaires , disséminés de toutes parts dans le sein même des gouvernemens , étaient toujours prompts à agir hostilement au moindre signal ; alors !a cour de Rome faisait trembler tous les potentats 5 elle foulait à ses pieds des Empereurs et des Rois , elle semait de toutes parts les haines et la discorde , elle faisait naître des guerres civiles , prêchait des croisades , établissait des tribunaux d'inquisition^ et faisait couler à grands flots le sang des peuples , que toujours elle sacrifia à ses vues ambitieuses.

Cependant le progrès des lumières;, toujours trop lent pour le bonheur des hommes, commençaàrepousser cette influence funeste des papes et à comprimer l'autOT-ité temporelle que toujours ils s'efforcèrent d'usurper : mais la cour de Rome s'apercevant que les gouvernemens en seclairant méprisaient les anathèmes des papes , elle voulut cacher son discrédit et éloigner sa chute. Elle eit alors recours à la ruse et à la perfidie. C'est amsi que le poison et l'assassinat devenant le signal de sa faiblesse ^

elle put encore néanmoins enlever la vie à des souverains ^ qu'autrefois elle attaquait de vice force à main armée , ou qu'elle poussait à s'en tr égorger mutuellement, en suscitant parmi eux des discordes et des guerres acharnées.

Ce droit de vie et de mort que les papes s'arrogèrent si injustement sur les souverains 5 servit de principe àla doctrine infernale des régicides ; ils regardèrent cette doctrine comme leur dernière ressource 3 ils la proclamèrent ; ils la firent prêcher publiquement par des prêtres et des moines. Ils trouvèrent enfin y dans le clergé même 5 soit régulier , soit séculier , des fanatiques assez cruels j>our servir de bom reaux.

Parmi les moines 5 il fut une société dont la dissimulation, l'ambition, jointes au fanatisme et à la cruauté^ furent portées au plus haut degré'. C'est principalement à cette société que la cour de Rome confia ses intérêts et remit en main le poignard parricide destiné à percer le cœur des Rbis. Cette société, seconde par le clergé et par les moines des différens ordres > ^ chargea spécialement de professer ^ de

prêcher et de faire pratiquer cette exécrable doctrine des régicides , qui transforme le crime en vertu , et qui non-seulement le permet , mais encore l'ordonne pour la gloire ^de Dieu et l'intérêt de la religion : nous allons voir, enfin, que les jésuites jouèrent les rôles principaux dans les trois attentats dirigés contre Henrt^ le^Grand ^ et je vais en faire un exposé succinet.

Henri IV , l'amour du peuple et le plus brave des Rois , fit la conquête de son royaume à force de courage , de magnanimité et de générosité. Il monta enfin sur le trône de ses ancêtres ^ malgré le pape , malgré le clergé et malgré les moines. Personne n'ignore les raisons de religion qui lui attirèrent la haine de ceux-ci 5 et la guerre ouverte qu'ils lui déclarèrent. Vaincus par la force des armes, les implacables partisans du pape jurent de tuer le Roi par trahison, et trois fois ils attentèrent à sa vie.

Le fanatique qui le premier osa former le projet d'assassiner Henri IV , fut un nommé Pierre Barrière. Il confia son dessein au Père Varude , recteur des

jésuites à Paris. Celui-ci, loin de le détourner du crime , Fencouragea à commeltre ce parricide , lui promit que s'il venait à périr , les anges porteraient son âme dans le sein de Dieu. D'autres Jésuites 5 ainsi que deux prêtres , dont l'un était N. Auhrjj curé de S. André-des- Arcs, et un capucin de Lyon, auxquels il avait également fait part de son horrible projet, le fortifièrent dans sa résolution, par la promesse de la gloire éternelle : mais un dominicain , le Père Banchi , homme de bien , que le scélérat Barrière avait mis aussi dans sa confidence , s'y opposu, et ne pouvant le dissuader de conunettre le crime, il en fit prévenir le gouvernement. Pierre Barrière fut arrêté , condamné et rompu vif, le 26 août

Quelques mois auparavant, le Père Commolet ^ jésuite, avait prêché publiquement la doctrine des régicides dans l'église de S. Barthélemi. Il nous faut un Aod ( disait-il ) , par allusion au meurtre ô^Eglon^ Toï des Moahites (r). C'est

(i; a Les eufans d'Israël fiire.u assujeUis à Eglon ,

ainsi que des prêtres et des moines»

prêchèrent alors ouvertement l'assassinat et le régicide , en étayant celte doctrine détestable sur des exemples tirés de la Bible.

Un autre scélérat , formé par les jésuites, élevé dans Fun de leur collège , oîx il resta plus de trois ans, y fut fanatisé par leur infâme doctrine , se chargea d^exécuter le second attentat , dirigé contre la personne du roi Henri IV , de ce prince si justement aimé du peuple.

Ce nouvel assassin se nommait Jean Châtely il sortait à peine de dessus les bancs du collège , et n'était âgé que de dix-huit à dix-neuf ans. Ce fut le 24 décembre 1594, que s^étant glissé dans les appartemens du Louvre ^ et au moment oii le roi se baissait pour relever deux jeunes seigneuvs qui s'étaient mis

» roi des Moabites, pendant dix liiiil ans; mais Aod, > Israélite , s'éla ni charité de porter des présens à iS'^i-/owr , » lui demanda une audience particulière, et l'ayant » obtenue , il en profila pour enfoncer un poignard î) à deux iranchans dans le bas - venhc de ce roi , el >) il parvint à s'échapper et à se mcttie en sûreté, n ( [.es Juges ^ chap^Ill y f>en\. l y à 2^ )

à ses genoux, Jean Châtel s'avança vivement et frappa le roi à la gorge , d'un coup de couteau , qui , heureusement mal dirigé , ne produisit qu'une légère blessure à la bouche^ et Henri IV^ en fut quitte pour avoir une dent rompue.

L'assassin , quoique s' étant aussitôt dérobé dans la foule qui entourait le roi j fut néanmoins bientôt reconnu.

Le premier sentiment qu'éprouva ce roi si magnanime y fut celui de la générosité; car voyant son assassin si jeune, qui en outre était très-petit de taille , et n'avait pas encore dix-neuf ans , Henri dit généreusement qu'il lui pardonnait et voulait qu'on le laissât aller.

Jean Châtel fut cependant arrêté , et dans son interrogatoire il confessa d'avoir été élevé 2i\xx jésuites ^ d^y avoir été souvent enfermé dans une chambre de mé^ dilations , oii l'enfer était représenté avec des figures effroyables de diables au milieu des liamines j et remplissant l'ofîice de bourreaux , pour tourmenter Jes damnés par les supplices les plus cruels. Ces peintures hideuses étaient éclairées par une lueur sombre ; bien

capable sans doute de déranger l'imagination de ce jeune homme ^ déjà exaltée par la lecture des libelles fanatiques et séditieux qui abondaient alors.

L'esprit mélancolique 5 bouillant et inquiet 5 de Jean Chdtely ïie put tenir contre les vives émotions qu'il reçut dans cette chambre funeste, ni contre les propos séditieux des jésuites, et principalement du père Guignard ^ son ré^ gent , et du jjère Guéret , son professeur de philosophie.il leur avait entendu dire, ainsi qu'il le déclara , qu'il était permis de tuer le Roi , parce qu'il était hérétique et ennemi de Dieu et du pape. Ce jeune homme , cruellement trompé et perverti par une doctrine aussi infâme , osa lever une main parricide contre son souverain , et le frapper, ainsi qu'il a été déjà dit plus haut. Son procès ayant été instruit sur*-le-champ 5 on le condamna à subir le supplice des parricides j il fut exécuté le même jour de son arrêt, prononcé le 29 du mois de décembre i5g4.

La même sentence oui condamna ce monstre, ordonna que les prêtres et autres soi-disant de la Société des jé-^

suites j comme étant corrupteurs de la jeunesse^ perturbateurs du repos pu^ blicj ennemis du Roi et de VEtat^ i^ideraient dans trois jours de leurs maisons et collèges j ainsi que leurs écoliers y et dans quinze jours de tout le royaume..,.. Ce ne fut que le 7 janvier iSgS que les jésuites sortirent de Paris, au nombre de trente-sept.

Le jésuite Guignard ^ dont nous reparlerons ci-après, fut condamné par un autre arrêt , à être pendu, puis brûlé : quant au jésuite Guéret y après avoir été appliqué à la question , il fut banni à perpétuité, par arrêt du 10 janvier iSgS, ainsi que le père Hay ^ jésuite écossais , qui avait tenu des propos séditieux.

La maison de Jean Châtel , qui était située devant le Palais de Justice , à Paris 5 fut rasée, et, sur l'emplacement de cette maison on y éleva une pyramide à quatre faces, sur lesquelles fut gravé, en lettres d'or , l'arrêt du Parlement de Paris, ainsi que plusieurs autres inscriptions 5 mais environ dix ans après 5 cette pyramide fut abattue au mois d'avril i6o5, à la sollicitation des

jésuites , et le Prévôt des marchands , François Miron du Tremblay , fit bâtir sur la même place une fontaine publique y qui fut encore détruite lorsque les jésuites eurent recouvré leur ancien crédit.

Les ligueurs, qui précédemment avaient fait un saint martyre de Jacques Clé'ment , assassin du Roi de France , Henri III , et qui avaient prononcé des éloges funèbres en l'honneur de ce parricide et lui avaient élevé des autels , inscrivirent également le régicide Jean Châtel dans leur martyrologe, et obtinrent à Rome que l'arrêt du Parlement de Paris , contre cet assassin , y fût mis à l'index de l'inquisition. La cour de Rome s'excusa par la suite de ce honteux procédé, sous le prétexte que cet arrêt contenait une clause d'hérésie, qui cependant n'est pas connue , ni avérée.

L^ordre s'étant enfin peu-à-peu rétabli dans la capitale , les ligueurs furent comprimés, et il en était temps ; car ce fut pendant les fureurs de la ligue que nonseulenient les jésuites qui étaient aux premiers rangs parmi les séditieux , inai^

encore d'autres prêtres séculiers et réguliers de divers ordres, prêchaient ouvertement l'exécrable doctrine des régicides. C'était alors comme une funeste maladie qui , dans ces temps malheureux 5 tourmentait toutes les têtes ardentes et fanatiques.

La réputation que les jésuites s'étaient formée à cette époque , en prenant publiquement parti en faveur de l'Espagne contre la France , en publiant des libelles fanatiques et séditieux , en déclamant en chaire des maximes contraires à la sûreté personnelle du souverain, et contre les lois du royaume , en abusant de la confession auriculaire , pour corrompre l'esprit de la jeunesse , pour effrayer les consciences timorées , pour les porter à commettre des crimes religieux et politiques, sous le spécieux prétexte de la gloire de Dieu et des intérêts de la religion j principalement encore parce i^ue le l ég^iciàe Jean Chat el ^ âgé seules ment de 18 à i<) ans, avait été élevé par les jésuites y il soviàit à peine de leur collège 5 qu'il avait <^té enfin perverti par kars maximes impies 5 au point de ne

montrer aucun repentir de son crime, et ayant avoué d'avoir souvent entendu dire, chez ces religieux, qu'il était permis de tuer un souverain hérétique , etc. , etc. 5 etc.... , déterminèrent le Parlement de Paris à envelopper la Société des Jésuites dans la procédure dirigée contre Jean Châtel^ comme donnant lieu à examiner leur conduite. D'après cette détermination , le Parlement envoya sur-le-champ , des commissaires, qui se transportèrent chez les jésuites et y firent la visite de leurs papiers. On y trouva des ouvrages séditieux ^ écrits de la main même du père Guignard ^ jésuite et régent au collège de Clermont.

Etant interrogé sur ces écrits , ce jésuite ne les désavoua pas ; mais il s'excusa sur ce qu'il les avait composés avant la conversion du Roi. Dans un de ces libelles, écrit de la main de ce fanatique , on y lisait : « iV7 Henri III ^ ni Henri IV y ni la Reine d' Angleterre Elisabeth , ni le Roi de Suède , ni V Électeur de Saxe , ne sont de véritables Rois.,. » Et chacun Ae ces princes souverains y étaient q;ualifiés par des dénominations les pla5

grossières. Puis il ajoutait : « Jacques ' Clément^ en tuant le Roi Henri III y a fait un acte héroïque inspiré par le

Saint-Esprit Si on peut guerroyer

le Béarnais (c'est ainsi qu'il appelait Henri IV ) , qu^on le guerroyé ; si on ne peut le guerroyer ^ qu'on le tue..., n

Le jésuite Guignard fut en conséquence arrêté. On instruisit son procès , et il fut condamné à être pendu, puis Lrûlé. Cette sentence fut exécutée le 7 janvier iSgS. C'est ainsi que ce prêtre fanatique fut puni , pour avoir professé la doctrine abominable des régicides ; et cette doctrine , qui était alors en vogue , ne cessait d'irriter les esprits et de les entraîner dans un fanatisme religieux.

Cependant plusieurs auteurs., d'ailleurs très-eslimables 5 et sur-tout parmi des écrivains faisant partie de la Société des Jésuites , placèrent le père Guignard au rang des martyrs , en soutenant qu'il n'avait pas été prouvé que ce jésuite fût complice du crime de Jean Châtel.

Quoiqu'il en soit, en voulant démontrer que le châtiment infligé au père Gui-gnard fut peut-être trop sévère, ils se

sont eux-mêmes compromis , en ne montrant point d'horreur de l'abominable doctrine des régicides , que ce jésuite et sa Société furent bien convaincus d'avoir prêchée.

Si^ comme on n'en doit pas douter, il a existé dans cette Société des personnages de mérite^ qu'on ne peut entièrement confondre avec les partisans de maximes aussi pernicieuses , il n'en est pas moins vrai que les principes sur lesquels la Société des Jésuites fut basée dès son origine 5 ont toujom s été l'ambition du pouvoir , la soif des richesses de ce bas monde , un désir effréné d'exercer, par tous les moyens possibles^ une grande influence pour parvenir à l'autorité j une immoralité profonde en religion comme en politique , l'oubli de la morale chrétienne et évangélique foulée aux pieds, pour adopter une morale relâchée , ne faisant consister la religion que dans de simples pratiques , qui 5 suivant la doctrine de Pévangile, sont vaines sans la charité.

Quiconque a étudié le cœur humain et parvient à le connaître , celui-là ne peut

disconvenir que les membres d'une association , telle qu'elle puisse être ^ deviennent invinciblement tous solidaires les uns pour les autres^ et, en quelque sorte 5 complices des mêmes principes qui servent à maintenir et à faire prospérer cette association , sinon ouvertement 5 du moins tacitement , de peur de se compromettre; c'est ainsi qu'on doit caractériser tous les membres qui ont composé et qui composeraient encore la Société des Jésuites , ainsi que tous leurs partisans. Tous , sans exception , se trouvent compromis j entraînés ^ et, pour ainsi dire, fauteurs, sans s'en apercevoir, ou sans y faire réflexion , des funestes et dangereux, principes anti - chrétiens et anti-sociaux adoptés par celte Société.

En effet , la Société des Jésuites s'est toujours conduite d'après les principes qu'elle adopta dès son origine. Ces principes découlaient naturellement des prétentions excessives de la cour de Rome, qui toujours aspira à la monarchie universelle , lout-à-la-fois religieuse et temporelle. Les jésuites ne cessèrent jamais de porter le trouble et le désordre dans

tous les états de FEurope , par l'exécution de leurs projets ambitieux ^ soit pour leurs propres intérêts ^ soit en faveur du pape. Après avoir mis le comble à ses crimes religieux et politiques , cette société provoqua tellement l'indignation de tous les rois de la chrétienté, que kurs gouvernemens se réunirent d'un commun accord pour proscrire la société des jésuites 5 pour la détruire et en bannir tous les membres à la même époque.

La cour de Rome elle-même , à laquelle cette société avait aussi plus d'une fois résisté , ne put se refuser d'en prononcer l'abolition , par une bulle authentique d'extinction. Cependant cet événement offrit un exemple d'insubordination et de résistance vraiment extraordinaire , qui devrait produire une profonde sensation dans Fes- , prit de ceux qui se livrent à des méditations sur le sort des institutions humaines. On vit 5 en effet ^ chose incroyable ! la société jésuitique, semblable à ces vampires fabuleux , résister au coup mortel qui lui fi^t porté , et persister à vouloir vivre en dépit de la bulle d^'ex-

tinction fulminée par un pape, et maigre la proscription et le bannissement prononcés par la majorité des gouvernemens de l'Europe, contre tous les individus qui composaient cette société monacale si tenace et si audacieuse: on voit encore aujourd'hui les membres épars de cette ambitieuse et indocile société se maintenir avec une espèce de crédit , se faire des partisans, en obtenir de l'argeni, se régénérer clandestinement , et prétendre enfin renaître de ses cendres. Ce miracle n'est-il pas une preuve évidente que Tordre des jésuites , toujours orgueilleux, même dans son abaissement, a conservé le même esprit d'intolérance^ les mêmes inclinations ambitieuses et les mêmes maximes détestables, qui servirent autrefois à son élévation , et qui serviraient encore à sa restauration^ si les mêmes cliances d'influence , de richesses et d'autorité , venaient malheureusement à se renouveler en leur faveur. Les jésuites sont aujourd'hui souples et rampans , bientôt ils nous traiteraient en maîtres , s'ils avaient Tautorité et le crédit auxquels ils aspirent.

L^exislence actuelle de la société des jésuites est devenue une espèce de problême incompréhensible et difficile à résoudre. Eh ! qui oserait assurer aujourd'hui 5 que cette société existe ou n'existe pas? Elle est pour ainsi dire un éire:,d3 raison , mais elle n'en exerce pas moins une influence presque magique : déjà elle a trompé et séduit un certain nombre de partisans , composés d'hommes faibles de tête ou animés d'un esprit de parti , qui tous 5 faute de réflexion, soht la dupe de leur crédulité j qui tous, parce qu'on le leur a dit , s'imaginent que la connaissance de la vérité est inutile et dangereuse I qui tous croyent que les sciences et les lumières doivent être refusées au peuple^ et ne sont point faites pour éclairer ni faire le bonheur de l'humanité ; qui tous, enfin, poussent l'aveuglement jusqu'à désirer la restauration d'une société régicide^ et la croire nécessaire à l'affermissement du trône et des gouvernemens , comme si le mal pouvait jamais produire le bien.

La société des jésuites n'est pas sans doute seule coupable d'avoir^pr^clip , et

mis en pratique des doctrines et des maximes anti-sociales , si nuisibles aux souverains , aux gouvernemens et aux peuples 5 et d'avoir toujours entretenu des semences de désunion entre les rois et leurs sujets. Le clergé séculier et le clergé régulier se sont également rendus coupables des mêmes excès 5 ont prêché les mêmes doctrines et les ont mises ou fait mettre en pratique. Un écrivain qui fut pendant quelque temps de l'ordre des jésuites ^ et chez lesquels il professa les humanités pendant quelque temps, François- Joachim du Port Dutertre^ a dit , dans l'un de ses ouvrages ^ que les jésuites étaient pas plus les auteurs de la doctrine des régicides y que d^ autres ecclésiastiques du rojaume^ etc. Il est bien probable que cet auteur ne croyait pas si bien dire ; car des prêtres et des moines prêchèrent aussi très-ouvertement cette même doctrine des régicides y et presque tous l'approuvaient el l'approuvent encore aujourd'hui 5 mais tacitement, de peur de se démasquer euxmêmes 3 et ce que j'avance je pourrais le p'ouver. Cependant les jésuites ont

toujours été plus dangereux que les autres, à cause de leur souplesse . de leur ha- Meté. Leur société posséda, en efîet^ des hommes ambitieux, mais remplis d'esprit et de talens , qui inondèrent Paris et les autres villes de leurs ouvrages , tantôt séditieux , tantôt remplis de principes et de maximes. analogues à la morale relâchée et corrompue qu'ils adoptèrent de tout temps, pour s'accommoder^ disaient-ils , à la faiblesse humaine. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à ce haut degré d'influence ^ qui devint d'autant plus dangereux , que les jésuites s^étaient eu quelque sorte emparés de l'éducation de la jeunesse et de la direction de la conscience des rois et des grands. Au moyen de cette morale relâchée dont nous avons déjà parlé , et qui est si commode pour les gens du monde , ils se procurèrent un grand nombre de partisans , qui se soumettaient volontiers à l'observation de préceptes religieux qui n'exigent aucune vertu 5 et par ce moyen les jésuites ne faisaient consister toute la religion que dans des pratiques toujours vaines sans la charité et sans la morale chrétienne et

évangélique^ que ces perfides moines avaient mise en oubli et indignement foulée aux pieds.

Il me l es le à parler du troisième attentat également dirigé contre Henri IV^^ à Finsligation des prêtres dévoues à la cour de Rome, et qui 5 enfin, firent ]>érir ce prince généreux , le meilleur de nos rois 5 dont le peuple prononce toujours le nom avec attendrissement. Qui pourrait oublier que Henri IF^ ver ssiit des larmes en apprenant les progrès de la famine dans la ville de Paris , qu'il fut obligé de tenir assiégée? Faudrait-il donc ( disait~il ) c/ue ce soit moi qui les nourrisse ? Il ne faut point que Paris soit un cimetière ; je ne ^eux point régner éur des morts. Une autre fois , il dit :

aimerais mieux n avoir pointde Paris^ que de ï avoir déchiré en lambeaux. Il relâcha la rigueur de ses ordres , en laissant d'abord entrer daiîs Paris quelques charrettes de vivres 5 et ensuite des convois tout entiers. Ce genre de magnanimité , sans exenaple dans l'histoire , fit une profonde impression sur le cœur des Parisiens.

C'est une tâche pénible sans doute 5 mais nécessaire^ de rappeler ici le souvenir d'Mn horrible assassinat qui fit périr le meilleur des rois par le poignard du fanatisme religieux , et sous le prétexte de défendre les intérêts de la religion et ceux du pape,

Fiwuillac (François), dont la mémoire est à jauiais exécrable , est le nom du scélérat qui tua le roi Henri IV. Ce * Ravaillac fut d'abord moine chez les Feuillans , dont il prit Thabit ; mais ses mauvaises qualités la firent bientôt chasser du cloître. Les libelles et les sermons des ligueurs avaient dérangé sou imagination et lui avaient inspiré le projet impie d'assassiner le P\.oi. Des prédicateurs fanatiques enseignaient alors publiquement en chaire qu'il était permis de tuer un souverain, ainsi que tous ceux qui mettent la religion catholique en danger , et qui font la guerre au pape. Piavaillac, né avec un caractère sombre et une humeur atrabilaire , fut entraîné par ces abominables principes, et son esprit j biessé par !e fanatisme, l'ayant déterminé à commeltre un parricide,

dès-lors il rechercha Toccasion d'exécuter son abominable projet. Ce fut le i/j. mai i6io qu'il consomma son crime. Rai^aillac rencontre le Roi rue de la Féronnerie ; Sa Majesté était dans un carrosse qui se trouva arrêté par un embarras de charrettes : l'assassin monte sur une roue de derrière^ et, avançant le corps dans le carrosse , il frappe le Roi de deux coups de poignard; le sang sortit avec impétuosité, et Henri IJ^ expira à l'instant sans proférer une seule parole. Ravaillac fut arrêté , et persista à assurer qu^il n'avait point dô complices. Il répéta , dans ses interrogatoires : J'ai cru bien faire en tuant un Roi qui voulait faire la guerre au pape. . . Il avoua que le jour même de l'assassinat 'A avait assisté à la messe, et que , vaincu par sa funeste résolution , il n'avait pu s'empêcher de commettre le crime qu^il venait d'exécuter. Quel est celui qui ne reconnaîtrait pas dans ce monstre un dévot perverti , dont le cerveau égaré était empoisonné de toutes les fureurs de la ligue ^ et dont les complices étaient ^ l'ignorance , la superstition et le fana-

tisme? Cependant Thistoire rapporte que Ra^^aillac , avant que de subir son supplice 5 avait dicté au greffier nommé J^oisin 5 des déclarations qu'on ne put ou qu'on ne voulut pas déchiffrer.

L'arrêt de mort de ce scélérat^ qui n'était âgé que de 32 ans ^ fut prononcé et exécuté en place de Grève ^ le 27 mai 1610.

Les fureurs de la ligue , les prédications des prêtres et des moines fanatiques qui proclamèrent ouvertement la doctrine des régicides , et enfin le triple attentat dont je viens de rendre compte 5 furent les fruits amers que produisit dès l'année i586 l'excommunication lancée par le pape Sixte V contre Henri IV, Ce prince y était déclaré déchu de son titre de Roi de Navarre 5 et ses sujets y étaient déliés du serment d'obéissance et de fidélité envers leur souverain légitime.

Le pape Grégoire XIV qui succéda en iSgo à Sixte-Quint ^ ainsi que nous l'avons déjà dit , crut aussi devoir renouveler les foudres que Rome avait déjà lancées contre Henri 3 mais les Parlemens de France déclarèrent que les actes de la

cour de Rome étaient impies y et les condamnèrent. Le clergë de France , assemhîé légalement , se prononça de la même manière^ et déclara que les bulles du pape étaient nulles dans le fond et dans la forme ^ et qu^elles ne poui^aient délier les sujets du serment de fidélité envers le Roi.

(Jément KÎII ^ pape en iSg^i, eut Faudace d'adresser un Lref en forme d'ordre à son légat en France ^ avec injonction aux catholiques de procéder à réleclion d'un Roi, au préjudice d'Henri IV 3 mais ce bref fut brûlé par le Parlement, à Châlons , et un décret fut lancé contre le lég-at.

Paul V y pape en i6o5. C'est pendant son pontificat que Ravaillac assassina Henri IV ^ et que ce crime trouva des apologistes à Rome,

Grégoire XV ^ P^P^ 1621. Il excita Louis Xlïl à exterminer les protestans , dont un grand nombre furent massacrés, lioiiuiies , femmes, enfans et vieillards , (ians ies provinces , en Poitou , en Gascogne ^ en Saintonge , en Dauphiné ^ en LanC'uedoc , etc.

Les papes , successeurs de Gregoire XF^^ continuèrent à exciter la persécution contre les protestans et autres religionnaires 5 dont ils firent coulerle sang à grands flots. L'un des plus grands Rois de France compromit sa gloire^ en suivant les conseils cruels de l'intolérance, qui lui furent suggérés par la cour de Rome, et la fin du règne de Louis XI fut ternie par la révocation impolitique et barbare de Fédit de Nantes.

Ce fut sous le pontificat d'Z7rbciin VIII ^ pape en 1623 , que commencèrent les querelles ridicules du jansénisme , qui devinrent déplus en plus opiniâtres. Les papes qui succédèrent à Urbain favorisèrent les jésuites^ devenus les cruels persécuteurs des jansé-^ nistes. On vit, sous Clément XI y pape en lyoo , sortir de la cour de Rome une bulle dictée par l'esprit de parti , qui ne produisit en France que troubles, que divisions, que persécutions. Cette bulle, connue sous le nom à' Unigeniius , excite vraiment la pitié, si ce n'est Findignation , lorsque, en y jetant les yeux,

on y lit 5 entre autres, les deux propo-' sitions qui suivent 5 et qui furent con^ ^ damnées comme hérétiques^ sentant Vliérésie^ mal sonnantes ^ et offensahtles oreilles pieuses. Telles sont les expressions de la censure papale.

La lecture de ces deux propositions, que je vais transcrire ci-aprës, fera juger si elles méritaient d'exciter tant de désordres et d'anioîosités.

i< i"". Il est bon de lire des livres de » piété le dimanche ^ sur-tout la Saintew Ecriture.

» 2°. La crainte d'une excommunin cation injuste ne doit pas nous enipê- » cher de faire notre devoir. »

Il n'est pas étonnant que cette dernière proposition ait été condamnée à Rome 5 a la sollicitation des jésuites; car elle contient le principe sur lequel est basée la doctrine des régicides : c'est ce qu'il serait bien facile de démontrer.

Je terminerai cette revue des papes par le pontificat de Clément X//^, Laurent G an ,ganelli^é\vL'p2i^Q le 19 mai 1769^ né le 3i octobre 1706 5 d'une famille noble 5 et dont le père exerçait la méde-

clne à Saint-Arcangelo , dans le duclié d'Urbin. Ce pape , l'un des plus éclairés^ peut-être , parmi ses prédécesseurs 5 sut apprécier les jésuites ; c'est lui qui eut le courage de prononcer l'abolition de cet ordre exécrable , par un bref d'extinction , en date du 2£ juillet 17^3. Ni les écrits publics qui parurent alors en faveur des jésuites^ ni les lettres anonymes et menaçantes qui parvinrent jusqu'à ce pape y ne purent Fébranler dans la résolution qu'il avait prise d'anéantir une Société accoutumée à se venger par le poison et l'assassinat , et qui 5 dès son origine , était devenue une pierre de scandale pour toute la chrétienté. Aussi le pape Ganganelli paya de sa vie tant de courage. 11 survécut à peine un an à l^extinction de cette Société 5 qui fit trembler les souverains et qui prêcha si ouvertement la doctrine des régicides. Ce fut dans le commencement du mois d'avril 1774^ que ce pape ressentit les atteintes d'un mal interne 5 qui , dès-lors ^ le rendit languissant et le conduisit au tombeau , le 22 septembre 1774. Cet attentat ^ il

est vrai , n'est point prouvé , et les partisans aveugles des jésuites s'en autorisent sans doute pour en repousser le soupçon 5 mais ils ne pourront jamais rempêclier de peser sur la réputation d'une Société déjà entachée de tant d'autres crimes.

Tous les successeurs du pape Gau" ganelli virent diminuer de jour en jour leur influence et leur autorité temporelle dans toutes les cours de l'Europe dé leur communion ; mais, si les souverains pontifes ont perdu leurs prestiges^ on peut convenir , sans adulation , que le Pape actuellement régnant est un modèle de vertus chrétiennes , de modération et de longanimité. 11 consentirait sans doute à la réforme nécessaire de la religion. Ce ne sont pas des dogmes mystiques dont je veux m^occuper 5 c'est-à-dire des croyances qui tiennent à la révélation ^ et sur lesquelles je m'abstiens de prononcer; mais seulement des doctrines et des maximes qui ont été viciées jusque dans leur source , par les ministres des autels , prêtres et moines infidèles , par des hommes ambitieux et cor-

l omptis j qui adoptèrent une morale relâchée 5 contraire à la morale chrétienne et évangélique; ils la foulèrent aux:

pieds 5 en ne faisant consister la religion que dans l'accomplissement de simples préceptes et d'observations de discipline , qui, suivant la doctrine de l'évangile , ne sont que des pratiques vaines sans la 'charité y ces pratiques, i^ides de mérites lorsqu'elles ne sont pas fécondées par la charité , sont comparées à un airain sonnant et à une cymbale retentissante j ainsi que Fa dit S. Paul.

(( Si linguis hominum loquar et an--

^elorum si habuero omnem fidem ^

ita ut montes transferam^^ caritatem autemnon habuero^ nihil sum... Factus sum velut œs sonans ^ et cjmbalum tintinniens,,,, » ( Epist. S. Pauli ad Corinth. , cap. xin , v. i et 2. )

« Si je parle toutes les langues des )) homi^es et le langage des ang<îs

quand j'aurais encore toute la foi pos- )) sible j jusqu'à ti^ansporter les monta- )) gnes... si je n'ai point la charité, je ne 7) suis rien..». Je ne suis que comme un » airain sonnant et une cymbale r^ten-

» tissante... » { Epître de S, Paul aux Corinthiens y ibidem. )

Ceux-là qui ne font consister toute la religion que dans de vaines pratiques, mais qui sans cesse nourrissent l'ambition j la haine et la vengeance au fond de leur cœur^ qui ne savent ni pardonner, ni oublier les injures qu'ils se sont le plus souvent attirées justement 5 qui sont égoïstes 5 avares et cruels ; qui montrent une âpreté scandaleuse pour leurs intérêts ; qui d'un côté font accroire aux souverains qu'ils ne peuvent trouver de sûreté que dans l'oppression de leurs sujets et dans l'ignorance du peuple , et leur persuadent qu'il vaut mieux s'en faire obéir par la crainte et la terreur , plutôt que de s'en faire aimer par un gouvernement paternel fondé sur la justice et la bonne foi , et qui , de l'autre côté, enseignent également aux peuples que dans certains cas on peut y sans crime 5 frapper son souverain, enlever la vie au père de la patrie et se souiller sans reoiords d'un parricide ; qui proclament enfin qu'on peut commettre le crime pour la gloire de Dieu ^ pour les

( lOI )

intérêts de l'église et du Pape j que nonseulement le crime est permis , mais même que Dieu l'ordonne^ quand il est utile à la religion ; que dès-lors il cesse d'être crime et devient vertu : ceux-là , dis-je 5 ont foulé aux pieds la morale chrétienne et évangélique , et ne méritent plus aucune confiance.

Telles sont, cependant, les maximes abominables et la doctrine scandaleuse qui furent prêcbées depuis plus de quinze siècles par la superstition et le fanatisme religieux. Le fanatisme a toujours méconnu la vraie morale , et la vraie morale est comme la cJtarité ; elle est douce 5 elle est compatissante , elle est juste, elle est indulgente et bienveillante ; elle aime la paix, elle a en horreur les guerres de religion et l'effusion du sang humain 5 elle veut rendre tous les hommes heureux , de telle religion qu'ils puissent être; elle est tolérante , elle est amie d'une liberté sage. Jamais elle ne peut se permettre d'exercer ni d'approuver l'oppression , le despotisme injuste, ni la tyrannie.

Pour rétablir la morale religieuse , la morale politique . la morale judiciaire

f t la morale privée , qui aujourd'hui sont évidemment viciées , ainsi que je le démontrerai ci-après , il faut les recons* tituer toutes sur les bases de la morale chrétienne et évangélique. Cette réforme est instante , c'est au Pape qu'il appartient de Fentrepi cndre. Il n'y parviendra qu'en révisant tous les livres de théologie y qui la plupart sont encore infectés des maxi« mes que j'ai dénoncées ci-dessus ; et il formera lui nouveau code de morale, purgé de tous les principes funestes dont la morale publique est aujourd'hui altérée. Cette réforme est d'autant plus nécessaire , d'autant plus urgente , que les mêmes raisoès qui ont engagé près de moitié de la population de l'Europe à se séparer de la communion de Ronic, subsistent encore, et qu'une réforme générale dans les mceurs religieuses et civiles pourrait amener une réunion générale de toutes les communions chrétiennes.

Je vais maintenant essayer de démontrer 5 ainsi que je Fai déjà promis cidessus , jusqu'à quel point la morale religieuse ^ la morale politique , la mo-

(io3)

raie judiciaire et îa morale privée , sont aujourd'hui viciées. Je ferai voir que c'est l'immoralité religieuse qui a propagé la démoralisatioïî dans les différens ordres de îa société. En effet , c'est à ; des prêtres , qui se montrèrent si corrompus en prêchant et en mettant en pratique les doctrines perverses et les icS abominables que je viens- de sigoaîer, que des particuliers , des employés, des j^Jges ^ des fonctionnaires publics^ dans toi^s les degrés de la hiérarchie des pouvoirs -> adoptèrent cetle per- ::iri;j^^ fpjî pei'inet le crime lors- ' a > U rêts de la religion

. atent si facilement 1 aie relâchée , si com- ■■?oor les geos du monde , faisant er toiile la religion dans l'ac-

€t de ■

coTisis^

^villes ; à-diro géliq aux r L'userai ont pi:

:s.eiiie!it de préceptes entière ment le mev-lie ^ sans ia charité ^ c^est- ;-,ns l.^ Cioraie cbréuenne et évan- 1 ] : I ai iléjà expliqué

cèdent, oialgré leurf

aces 5 n en nj)art^ les

îiduîaleui S des souverains , des grands et de tous ceux dont ils croyent pouvoir retirer quelqu'utilité. Ils en ont ëlê les corrupteurs^ en leur enseignant une morale relâchée et en accordant libéralenient entière sécurité de conscience à quiconque croit devoir par nécessité commettre des crimes politiques par raison d'état , ainsi que des crimes religieux commandés par l'intolérance , sous le spécieux prétexte de la gloire de Dieu et de l'intérêt de la religion.

C'est ainsi qu'en tyrannisant les consciences, en voulant maîtriser jusqu'à la pensée des hommes et leur fair^ un crime de leurs opinions religieuses , ils abusèrent de la crédulité et de la faiblesse des gouvernemens ^ dont ils trahissaient les intérêts politiques, pour leur persuader de faire massacrer hommes, femmes, enfans et vieillards, uniquement parce qu'ils étaient déclarés hérétiques et qu'ils refusaient d'abandonner lepr croyance. C'est ainsi que se commirent des horreurs qui glacent d'effroi et font frémir l'humanîté j c'est ainsi que des prêtres , cruels et barbares.

(ro5)

exigèrent de plusieurs Je nos Rois le sacrifice de leurs propres intérêts politiques 5 et leur fascinèrent tellement l'esprit 5 qu' Is leur ordonnèrent , en quelque sorte ^ au nom de la religion , de persécuter; de ruiner^ de proscrire ou chasser hors du royaume des millions de Français industrieux et soumis^ accusés d'hérésie. Ces différens traits de harharie furent l'ouvrage des prêtres , et principalement des jésuites, de cette société de moines ambitieux, dont les principes d'immoralité en religion commue en politique étaient montés au plus haut degré de corruption. lîs parvinrent souvent 5 à force de manèges et d'intrigues de cour, à obtenir le privilège exclusif de fournir des confesseurs de leur ordre aux Souverains , auxquels ils permettaient de mener la vie la plus licencieuse en toute sûreté de conscience , les autorisant à se livrer publiquement à des amours adultères , leur accordant néanmoins des absolutions périodiques et abusives pour participer sans crainte aux saints mystères, sans exiger qu'ils renonçassent aux vices vers lesquels ik

(io6)

retournaient sans cesse , pour s^y vautrer de nouveau. Sicut canis qui re^ertitur ad K^omilum/\VxoN . ^ cap. xxiv, v. n j ~ Epist. Il S. Pelri, cap. ii , v. m. )

Il entrait sans doute dans le plan général des jésuites de démoraliser les Rois et les grands ; afin de propager plus facilement la corruption jusque dans les dernières classes de la société. C'est en fermant les yeux sur la conduite de ceux dont les mceurs furent les plus dissolues , qu'ils leur permettaient tout^ pourvu qu'ils fussent dévoués aux intérêts de leur Société. Ils n'exigeaient , pour toute re-ligion , que l'observance stérile de pratiques pieuses^ mais vaines sans la charité 5 suivant l'apôtre S. Paul (i), ainsi qu'il a été déjà dit aux pages précédentes 23 et 9g.

Dans les premiers temps de l'Eglise la morale chrétienne et évangélique était prêchée et observée dans sa pureté; mais aussitôt que le clergé s'empara des biens de ce bas monde , en abusant de l'ignorance et de la stupidité des peuples^

(î) Epist. l^ Stî. PauU adCorinlh,^ cap. xii»

^insi que de la faiblesse des gouverneïïiens 5 c'est alors que la morale chrétienne disparut j pour faire place à une mx)rale corrompue 5 qui a érigé le crime en vertu , en prêchant que tout était permis pour la gloire de Dieu et l'intérêt de la religion. Les prêtres se sont servis adroitetnent de ce principe pour acquérir;, conserver et défendre les richesses dont ils devinrent insatiables. La possession des biens immenses dont ils s'emparèrent par toutes sortes de moyens , les rendit ambitieux , puissans et cruels. Pour se maintenir dans cet état de prospérité, ils aspirèrent et parvinrent^ ainsi que l'histoire l'atteste, à obtenir une grande influence sur presque tous les gouverne-^ mens de l'Europe.

Le chef de l'Eglise , devenu lui-même souverain temporel à Rome, s'était^ eîi outre y procuré une espèce d'armée auxiliaire 5 uue milice religieuse , dans l^ personne des prêtres séculiers et régU"liers, dissémines dans tous les pays, au sein de tous les gouvernemens. Cetta milice sacrée, fortifiée de tous !eâ parti-» gans des prêtres y était tenue à une obéis^

(io8)

sance aveugle envers le Saint-Siège ^ et 5 sous prétexte des intérêts de la foi , les gouvernemens éprouvèrent souvent des guerres civiles 5 des guerres de religion , des résistances séditieuses de la part^ de ces milices sacrées et de leurs Agens. Cette influence , soutenue d'une armée aussi nombreuse et distribuée si avantageusement dans tous les Etats , procura aux papes une telle prépondérance , que plus d'une fois le saint Siège disposa des couronnes , soit en les enlevant^ soit en les donnant à son gré ; et "marchant à grands pas vers la monarchie universelle^ les papes exercèrent une autorité réelle sur une grande partie des Etats de l'Europe. Pour se maintenir dans ce degré d'autorité 5 les souverains pontifes , ainsi que le clergé séculier et régulier , comme possédant également diverses principautés temporelles et s^étant emparés de richesses immenses ^ se permirent , au moyen d'une direction d'intention, de commettre tous les crimes politiques et religieux qu'ils croyaient nécessaires poijr les intérêts de la religion, ou plutôtpour leurs intévêts propres.

qu'ils eurent toujours soin de confondre, comme ne faisant qu'un.

Les gouvernemens civils^ à l'imitation des gouvernemens spirituels, adoptèrent aussi les mêmes principes et les mêmes maximes.

Les particuliers , entraînés par l'exemple du clergé et des gouvernemens politiques , se laissèrent également corrompre par des doctrines vicieuses , qui produisirent ainsi l'immoralité religieuse, ^immoralité politique et l'immoralité privée.

On vit enfin une société religieuse , par la nature même de son institution , concentrer dans son sein tous les genres d'immoralité; mais cette société, déjà mentionnée plus haut^ après avoir mis le comble à ses crimes , fut enfin chassée par tous les gouvernemens , et abolie par le pape Ganganelli, en 1773, ainsi que nous Favons déjà dit.

Je crois devoir faire connaître ici, en abrégé, l'origine de cette société , dont la fondation remonte à l'an iS^o, approuvée par la bulle d'un pape digne d'avoir autorisé une association aussi

(iro)

corrompue 5 ainsi que je le ferai voir cîaprès. Ce pape, nommé PaulIII^ exempta et affraneliit Tordre des jésuites de toute supériorité , de toute juridiction des ordinaires des lieux ^ c'est-à-dire^ des Evéques 5 dans tous les pays oîi l'ordrejésuitique pouvait s'étendre par la suite» En écîiange de ce privilège dont les conséquences furent si funestCvS à l'Europe y el que le pape n'avait pas le droit d'accorder sans le consentement des autres gôuvcrnemens 5 Igjmce de Loyola fit prêter aux nouveaux membres de son institut un quatrième vœu , celui d'une ohéissance absolue au souverain poirtîfe romain. C'est ainsi que la cour de Rome se forma une milice spirituelle ^ entièreaient dévouée 5 capable de résister à tous les souverains , et à cet effet disséminée dans tous lesgouvernerGens. Il était donc bien naturel que les papes , pour leurs propres intérêts, en exigeant une ohéissance absolue des jésuites , leur accordassent une entière indépendance de F ordinaire des lieux. C'est de cet accord monstrueux, fondé sur des prétentions .^ussi injustes qu'illiaiitéeo ; que l'on vit

( ÏII )

naître tant de prétentions ambitieuses et d^entreprises hardies , soit de la part des papes ^ soit de la part des jésuites. Ceux-ci travaillant aussi pour leur propre compte 5 visèrent à se constituer également comme puissance temporelle , ainsi que je l'ai déjà dit.

Une institution aussi dangereuse essuya de grandes traverses en France.

Le parlement de Paris , la Sorbonne et l'Université, alarmés des privilèges et de la constitution de la compagnie de Jésus , s'élevèrent contre cette société par différens actes ; et on lit dans un décret de la Sorbonne 5 en date de 1554, qu'elle jugea celte compagnie née plutôt pour la ruine que pour V édification des fidèles.

Néanmoins les jésuites, par leurs bassesses et leurs démarches adroites , parvinrent enfin à triompher des obstacles , et s'introduisant en rampant dans tous les Etats ^ ils y obtinrent insensiblement une grande influence, une grande autorité, à force d'intrigues et de crimes, qui y excitèrent tant de désordres, tant de guerres civiles , tant de guerres de reli-

gion, produisirent des régicides, des assassinats , des empoisonnemens , et l'effasion à grands flots du sang des peuples.

C'est ainsi que cette congrégation, forte de tons les avantages qu'elle sut se procurer dès sa naissance , posa les bases du pouvoir étonnant qu'elle exerça. Cette société à peine établie , déjà ses membres se répandaient dans les deux hémisphères.

Actifs 5 souples 5 insinuans , et se pliant au gré des circonstances , les jésuites oublièrent bientôt qu'ils avaient fait vœu de ])auvrelé 5 et ils amassèrent d'immenses richesses. Enfin y à l'exemple des papes , ils s'emparèrent aussi d'un rovaume terrestre , qu'ils occupèrent pendant quelque temps en toute souveraineté , soit dans le Paraguay , soit dans leurs étabîissemens au Japon , oîi ils exercèrent un pouvoir despotique , et y établirent un gouvernement tout-à-la-fois temporel et théocratique. C'est cette même forme de gouvernement que la cour de Rome a eu de tout temps Fambîtion de vouloir établir en Europe , et de s'en déclarer le chef suprême.

(ii3)

Pour parvenir à rexécution de projets aussi vastes^ et accomplir le vœu ambitieux d'une domination universelle ^ la cour de Rome , secondée des jésuites , proclama en principe la doctrine des régicides. Cette doctrine fut prêcliëe publiquement, en différens temps ^ par le cleigë séculier et régulier, gl principalement par les jésuites. Oette doctrine se trouve encore aujourd'hui consignée dans la plupart des livres de théologie. On y voit que le crime est non - seulement permis 5 mais même ordonné au nom de Dieu^ sous le prétexte spécieux de la religion , pour la prospérité de l'établissement du pouvoir temporel et spirituel des papes , et dans Fintérêt général des minisires des autels.

Devenue riche et puissante , la Société des jésuites se déclara l'ennemie implacable de toute autre autorité que de la sienne. Elle parut même , dans plusieurs circonstances, la rivale de celle des papes; mais l'excès de son ambition et de ses crimes, après avoir étonné l'Europe, après avoir fait trembler les souverains; dont elle abattit plusieurs têtes

SOUS le poignard du fanatisme, après avoir effrayé tous les Etats de PEurope , excita contre elle la haine publique , et sa destruction fut résolue. Presque tous les gouvernemens ^ d'un commun accord^ proscrivirent et chassèrent de leur sein une société aussi corrompue et aussi dangereuse. La cour de Piome elie-même sentit la nécessité d'abolir l'ordre des jésuites, et elle en prononça l'extinction par la bul!e de Fan 1773. Celte bulle coûta la vie au pape Ganganelli ^ tant il est dangereux de lutter contre le fanatisme. Nous voyons enfin cette société chercher toujours à en imposer par des illusions^ par des prestiges , et parvenir à fasciner de nouveau des esprits imprudens , assez dupes pour croire que le mal peut produire le bien^ et s'imaginer qu'une société aussi corrompue , aussi démoralisée en politique comme en religion ^ puisse être chargée de l'éducation de la jeunesse , et devenir Fappiii de l'autorité des rois et l'affermissement des gouvernemens. 11 faut espérer que cçux-là même qui ont contribué à faire renaîti^e cette dc.ïisereuse société de ses

(ii5)

cendres , la replongeront dans le néant , dont elle n'aurait jamais dû sortir.

J'ai promis de faire connaîtra le Pape qui accorda une bulle d'iiislitulion à l'ordre des jésuites, et de montrer qu'il ^tait digne d'avoir fait éclore une société aussi dangereuse 5 et qui causa tant de désordre, tant d'assassinats, tant de meurtres 5 par son ambition démesurée.

Ce fut Alexandre Farnèse , élu pape en 1534^ sous le nom de Paul IIL Créé cardinal par le pape^ Alexandre VI ^ il en fut le digne successeur et il en dmita la condiilie licencieuse et ccrrompue \ ainsi que ce dernier, il se souilla de crimes avant et pendant ie cours de son pontidcat. Il avait acquis le chapeau de cardinal en livrant une de ses sœurs, Julie Farnèse ^ au pape xilexandre VI, qui en fit sa maîtresse; et rhistoire accuse ce même Paul III d'avoir empoisonné sa mère et l'an de ses neveux , afin que leurs successions tombassent entre ses mains parricides. Joignant l'incesle à un second parricide 5 il eut un commcxce criminel avec une de ses sceurs , l'empoisonna ensuite par jalousie.

(ii6)

Etant lëgat dans la marche d'Ancône , il abusa d'une demoiselle de qualité , en l'épousant secrètement sous un nom emprunté 5 et se faisant passer pour un^ gentilhomme de la suite du légat; cette fille infortunée en devint folle après avoir découvert la fraude. Il eut plusieurs bâtards et bâtardes. L'une de ses filles 5 Constance Farnèse y servait à ses plaisirs infâmes. Il l'avait mariée à Bose Sforce j qu'il fit ensuite empoisonner.

Ces actions d'une dépravation aussi profonde y aussi inconcevable et aussi énorme , sont consignées dans un ouvrage intitulé : Etat de F Eglise a^ec les discours des temps , depuis les apôtres jusqua présent ( imprimé chezEustache Vignou; en iSgi ). Il donna les villes de Parme et de Plaisance à son bâtard Pierre-Louis Farnèse y dont le fils.

Ociai^e Farnèse , épousa une bâtarde de l'Empereur Charles Quint.

Eutouré de dissolutions et de crimes énormes , le pape Paul III publia le concile de Trente en 1542, pour réformer TEglise 5 disait-il. Quel succès pouvail-iî donc espérer d'une pareille

- ("7) entreprise , après s'être rendu coupable de tant de scandales^ Ce fut^ en effet , à cette époque 5 que la moitié de l'Allemagne 5 indignée de la conduite du chef de TEglise j se sépara de la communion de ce pape j mais Paul III se vengea des luthériens et des protestans par des assassinats et des n>assacres. Ses neveux et ses fils bâtards étaient les ministres de ses vengeances ; on leur attribue les expressions affreuses qui suivent : Nous répandrons tant de sang luthérien et protestant , que nos chenaux pourront j nager. Son bâtard Pierre Louis Far-nèse 5 duc de Parme et de Plaisance , s'était tellement rendu odieux à ses sujets 5 qu'il fut assassiné par des conjurés. Ce pape mourut de vieillesse et accablé du chagrin que lui causa ^ingratitude de ses parens et de ses bâtards ^ qu'il avait comblés d'honneurs et de richesses. Moréri 5 dans son Dictionnaire , T. Vlll, p. ï34 5 nous apprend que ce pape , en mourantj répéta plusieurs fois ce passage du Psaume : Simeinon fuerint dominati^ tune immaculatus ero : et emundarer à delicto maximo, [ Psalm. xvm , v. i4. )

Tel fut le souverain Pontife auquel rEurope peut reprocher l'existence de l'exécrable Société des Jésuites ; mais Tun était digne de l^autre.

Il faut cependant observer que c'est aux progrès des lumières du dernier siècle , que nous sommes redevables de la chute des jésuites^ de cette société de perturbateurs du repos de l'Europe , et que c'est à la révolution française , à laquelle on peut, il est vrai, reprocher l'effroyable anarchie qui malheureusement et inévitablement désola la France pendant près de deux ans 5 que nous devons néanmoins la réforme et le redressement de gran!^.s désordres 5 principalement d'avoir diminué l'influence et l'autorité dangereuse des Papes et du Clergé séculier et régulier , si contraires aux véritables intérêts du Roi 5 de son gouvernement et des libertés de V Eglise Gallicane. Si enfin le retour des Jésuites semble annoncer un pas rétrograde vers ïo\:cu^ rantismey vers l'avilissement des peuples, vers la barbarie et l'ignorance, et nous menacer des atrocités du fanatisme, il faut espérer que cette honteuse incli-

îîatîon 5 pour ainsi dire inexplicable ea faveur d^une société de moines , dont la constitution est si dangereuse , n'est que l'effet mpmentane d'un esprit de parti.

Tandis que les ordres monastiques qui étaient voués à l'inutilité , qui vivaient retirés du monde , uniquement occupés à consommer les biens immenses dont ils s'étaient jadis empires ; tandis que les ordres mendians qui servaient utilement aux curés pour desservir les paroisses, sont tous également supprimés , il arrive cependant que des hommes , séduits 5 peu éclairés ou très - bornés , et tous dupes d'une intrigue dont ils ne savent pas démêler le nœud, sans prévoir les dangers auxquels ils exposent les intérêts de la société , veu-* lent néanmoins à tout prix rétablir un seul ordre de moines. Par quelle fatalité faut-il que cet ordre ^ qui obtient la prélérence^ soit précisément celui des Jésuites, qui est le plus dangereux, qui s'est déshonoré à jamais, en adeptant^ en prêchant et en me! tant en pratique la doctrine infernale des régicides? N'est-il pas évident^ eneffet^ que les Jésuites, plus

qu'aucuns des autres moines , ont foulé aux pieds la morale chrétienne et évangélique, y ont substitué une morale relâcliée, et ont propagé dans toutes les classes de la société l'immoralité religieuse , rimmoralité politique et l'immoralité privée?Puisqu'enfin les hommes de ce parti, qui se déclarent d^une manière si inconcevable en faveur des soi-disant Pères de la Foi j désiraient si vivement le rétablissement d^un ordre monastique pour faire des missions^ que ne demandaient-ils celui d^un des ordres mendiansl mieux vaudrait encore rétablir les capucins ^ plutôt que l'infâme société de Loyola.

L'existence équivoque des Jésuites semble prouver que la plupart des membres qui la composent actuellement 5 ne sont que des intrigans , des ambitieux ^ qui font tous leurs efforts pour renaître de leurs cendres et reconquérir leur influence et leurs richesses. Ils ont conservé la même constitution 5 qui est si dangereuse ; ils se maintiennent dans la même attitude en se disséminant dans les divers gouvernemens de PEurope j et en correspondant entre eux à des dis-

tances les plus éloignées. Les gouverîiemens imprudens qui les tolèrent^ n'ont pas encore eu la prévoyance d'exiger des Jésuites des changemens à leur constitution 5 et enfin un serment de renonciation aux maximes et aux doctrines exécrables qu'ils prêchèrent et mirent en pratique. Quelle garantie peuventils donc offrir pour rassurer l'ordre social qu'ils ne mettraient plus en pratique les mêmes principes , s^ils venaient à recouvrer la même autorité et les mêmes moyens de séduction?

Dans l'état actuel oîi en sont aujom'd'hui les mœurs religieuses et les mœurs politiques en Europe , il est incontestable que c'est V immoralité religieuse , qui a produit V immoralité politique et Vimmoralité privée.

L'immoralité politique a jeté de si profondes racines , qu'elle est en quelque sorte devenue nécessaire pom^ gouverner.

Le machiavélisme , cette politique si odieuse, entièrement basée sur la mauvaise foi 5 est la dénomination bien connue de celte doctrine perverse qui découle de la démursjisation religieuse*

Tout le monde sait que le machiwélisme proclame et conseille l'immoralité politique.

Il n'est peut-être pas aujourd'hui un seul homme d'état, et principalement dans les rangs les plus élevés, "qui ne soit persuadé de l'impossibilité de pouvoir gouverner sans machiavélisme y cette opinion est malheureusement devenue incontestable 5 à la honte des corrupteurs de la morale publique. Cette corruption s'est propagée dans toutes les classes de la société j principalement , en quelque sorte 5 parmi les hommes les plus instruits. Ce que J'avance est 5 il est vrai , une vérité fâcheuse , mais incontestable pour quiconque voudra y réfléchir avec bonne foi.

Il résulte de ce qui vient d'être dit , qu'il existe un axiome véritablement bar- 33are ^ m.ais universellement adopté en politique? 5 savoir : Qui veut la fin^ veut ious les moyens. Un pareil axiome fait taire touites les lois les plus justes, les conséque^ices en sont illimitées et d^'autant plas effrayantes , qu'on ne peut plus se flatter de pouvoir soutenir la

cause de la justice , contre la richesse et la puissance réunies , sans être traité de séditieux. On peut encore moins démontrer que pour régner on puisse se passer de machiavélisme. Ce terrible axiome fait frissonner , car qui dit tous les mojens , dit tous les crimes.

Il est bien démontré maintenant que les partisans des formes arbitraires et du despotisme prétendent tous , ( et sans restriction ) qnen matière d'état ^ la haute politique ne connaît point de crimes^ lorsqu'elle a une volonté forte et {jumelle veut être obéie ^ c^est-à-dire qu'elle peut agir perfas et nefas. N'estce pas avouer qu'en politique tous les crimes sont permis? 11 est cependant une distinction à établir lorsqu'il s^agit d'abattre la résistance qui provient de l'ennemi extérieur d'un Etat; ce qui rentrerait alors dans les droits de la guerre , qui sont également soumis à des principes dont je ne veux point m'occuper quant à présent 5 mais je me borne à parler ici des coups d^Etatj qui seraient contraires à la justice et aux lois du pays 5 ou qui tendraient à les éluder.

Je viens de me servir à dessein de Fexpression sans restriction , parce que , quoi qu'on en dise^ tout pouvoir qui adopte des formes arbitraires et qui, au mépris des lois , abuse de la force pour agir despotiquement et tyranniquement , prouve bien évidemment qu'il se croit tout permis pour être obéi.

Celui qui veut descendre au-dedans de lui-même et n'écouter que le cri de sa conscience, il entendra une voix au fond du cœur qui lui dira : Non ! jamais le crime ne peut être permis. C'est en "vain que le prêtre corrompu lui dira que le crime commis pour la gloire de Dieu cesse d'être un crime et devient vertu lorsqu'il est utile à la religion.

Quiconque voudrait méconnaître cette voix intérieure qui nous instruit infailliblement sur nos devoirs, alors, s'il lui arrivait d'éprouver une injustice , il n'aurait plus le droit de se plaindre 5 mais ce droit est imprescriptible.

Que ceux-là qui se permettent des injustices, des crimes politiques, s'attendent donc à en éprouver de pareiis , s its ne sont pas it,s plus forts. I^es gou- -

vernemens eux-mêmes ne sont pas k l'abri d'essuyer j pour ainsi dire, la peine du talion. Ainsi tout gouvernement démoralisé j qui commet une injustice , est lui-même le créateur du danger auquel il s'expose en violant les droits d'un chacun. Ce gouvernement est véritablement l'artisan du désordre qu'il fiiit naître. C'est en excitant le mécontente* ment particulier et général , qu'il répand continuellement des semences de révolte^ dont à chaque instant il est menacé, un tel gouvernement se place inévitablement sur un volcan j dont il attise lui* même le feu ^ en ne cessant d'aigrir des esprits déjà irrites. S'il persiste à se tenir dans une aussi dangereuse position, il est réduit à la cruelle nécessité de recourir continuellement à des lois d^exception , a des formes arbitraires, contraires aux lois^ et même à des immoralités politique^?.

Un pareil gouvernement devient nécessairement despotique , et du despotisme à la tyrannie il n'y a qu'un pas.

Quand un gouvernement prolonge trop long-temps le règne des lois d'exception , i! preuve par cela même qu'il en mésuse.

Il n'y a plus de raison pour qu'il cesse d'y avoir recours. Bientôt il ne pourra plus s'en passer. Le régime même des lois d'exception ne reproduit que trop le motif qui les rend nécessaires. En réclamant perpétuellement de pareilles lois 5 elles deviennent enfin tyranniques, là oîi il n'y a plus de nécessité. C'est faire l'aveu indirect qu'on ne peut plus et qu'on ne veut plus gouverner que par le despotisme et la tyrannie. La présence des lois incommode sans cesse un gouvernement fondé sur le despotisme et sur les foruies arbitraires , et semble l'entraver dans sa marche. Il faut cependant mettre un terme à ce combat inexorablcj entre ce qui est juste et ce qui n'est pas juste. En reculant toujours le règne des lois , c'est prolonger le danger, ou plutôt c'est le provoquer ^ c'est l'attirer.

Pour parvenir à la paix intérieure de l'Etat 5 à cette paix, seul et unique moyen d'assurer la félicité publique, une réforme est nécessaire : cette réforme doit èire opérée par le gouyernement ; c'est au gouvernemenl seul à Fenlreprendre.

Tout autre moyen est dangereux , est criminel. L'anarchie et toutes les furies hideuses, ses compagnes inséparables^ sont là ; elles nous menacent, elles nous pulairaient de toutes entreprises illicites. Les gouvernemens^ d'ailleurs, malgré leurs défauts , ont droit au respect des peuples ; mais les peuples ont le droit inaliénable d'éclairer le Souverain sur les abus qui se commettent à son insçu, sur les fautes des agens du pouvoir, qui égarent ou qui trompent le gouvernement. Ce droit ne peut pas devenir dangereux 5 car si , d'un côté , le gouvernement 5 qui est investi d'autorité et de force 5 peut défendre ses droits les armes à la main , le peuple , au contraire, pour revendiquer ses droits , ne peut employer d'autres armes que celles de la raison et du bon sens. Si les gouvernemens ne s'éloignaient jamais de la justice, du bon sens et de laraison, iln'y aurait jamais de discorde entre les souverains et les peuples ; ce serait l'âge d'or. Le gouvernement^ en agissant de bonne foi , serait véritablement paternel j car il repousserait avec indigncilioa tous les moyens

entachés d'immoralité, qui loi seraient proposés pour gouverner le peuple ; il ne s'abaisserait pas jusqu'à mettre en jeu des êtres corrompus, vils et perfides , pour conduire pas à pas vers le crime , des hommes malheureusement trop enclins à mal faire , et de les amener jusqu'au degré requis de culpabilité , afin d'avoir le droit et la cruelle satisfaction de les punir ; que dis-je? de les égorger judiciairement pour en faire un exemple; et plutôt, enfin, que de les arrêter au bord du précipice, se ménager , comme une jouissance, le plaisir cruel de les y précipiter. Je consens que de tels agens subalternes^, qui forment une milice secrète et utile , mais démoralisée , soient employés à découvrir et à prévenir le crime, qu'ils seraient peut-être capables de commettre eux-mêmes : ce moyen sans doute ne doit pas être rejeté ; mais qu'il en résulte de véritables crimes, des conspirations, tout-à-la-fois réelles et supposées, dont on maîtrise les développemens et les progrès, dont on dirige les fils jusqu'au point marqué pour en arrêter le cours, msis qui , pour la plupart ^ n'aiiraieiU

point eu d'existence^ si elles n'eussent été provoquées , n'est-ce pas là agir d'après des principes entachés d'immoralité politique ? Il est encore un autre genre de conspirations supposées et ourdies par un parti , mais dans un sens , en apparence, comme ne pouvant être attribué qu'au parti contraire , afin d'indisposer le gouvernement contre ce même parti , et faire sentir la nécessité d'employer des mesures arbitraires ^ et de proroger les lois d'exception . De pareils moyens, qui ont bien l'empreinte delà démoralisation religieuse^ ne doivent jamais être tolérés par un gouvernement juste, puissant et paternel. On serait en droit de dire : Et ne nos inducas in teniationem, <i Ne cherchez pas à nous inm duire au crime. »

Ce n'est pas agir paternellement que de créer des crimes pour punir des crimes j afin de pouvoir inspirer la terreur par de terribles punitions. Il suffit d'employer la sévérité, la rigueur mêmC;, s'il est nécessaire; mais il n'appartient qu^aux tyrans d'exciter la terreur. Dans ce sens , ne pourrait-on pas dire : La sé{>érité est à un gouyernement juste ce

que la terreur est h un gouçerhemenî tjrannique, La teneur jamais ne pourra caractériser le gouvernement d'un père qui commande à ses enfans ^ et qui doit en être aimé. Si des malfaiteurs voulaient exciter le trouble dans un gouvernement vraiment paternel, ils seraient bientôt comprimés par l'intérêt public, qui, se confondant tout entier avec celui du souverain , s'empresserait de repousser le coupable de la société, en tel rang qu'il puisse être, et de le livrer à la justice. Le gouvernement ne serait point alors dans la nécessité d'avoir à ses ordres une aussi nombreuse milice dépravée, ordinairement recrutée parmi les scélérats ^ mais nécessaire pour découvrir le crime, pour le prévenir , mais jamais pour le provoquer.

Loin d'employer des moyens qu'on puisse taxer ou même soupçonner d'immoralité politique, tout gouvernement devrait , au contraire , être jaloux de donner le premier l'exemple de la justice , de l'impartialité et de la bonne foi , dont tous ses actes doivent être empreints. Ce n'est qu'en donnant l'exemple de la bonne foi la moins équivoque,

qu'un gouvernement pourra parvenir à reconstituer la morale^ qui est corrompue parmi les particuliers. Pour donner cet -exemple salutaire , les gouvernemens ne peuvent se dispenser de réprimer euxmêmes les actes arbitraires et les injustices de leurs agens et de leurs fonctionnaires, même dans les grades les plus élevés. Non-seulement ils ne doivent pas s'opposer aux réclamations et aux plaintes dirigées contre des fonctionnaires oppresseurs du peuple ; mais encore le gouvernement doit en favoriser , en provoquer la publicité salutaire, sauf à punir sévèrement les délations calomnieuses dirigées contre les fonctionnaires qui remplissent leurs devoirs avec intégrité et avec énergie. Les écrits destinés à faire connaître les calamités et les erreurs qui pèsent sur rhi> manité , ne sauraient être trop multipliés, pour rinstruction des gouvernemens et des peuples. Celte publicité salutaire est véritablement dans Tin térêt-du souverain; mais elle est T effroi des agens infidèles et corrompus. Elle ne trouve d'opposition que de leur part , et elle n'est com«bi^itlue que par une faclioc serviîe , que

parles partisans éhontés de ^' i lavage^ par ces hommes dont le r^^-rs est tout-à-la-fois vil et hautain ^ rempli de iDassesse et d'orgueil , et qui ont juré une haine éternelle à la liberté ^ même la plus légitime 5 jusqu'au mot de liberté leur est en horreur. Ils sont tellement épris des charmes du pouvoir arbitraire^ despotique et tyrannique ^ qu'ils consentent volontiers à s'abaisser, à s'humilier^ à se dégrader même , devant l'idole qu'ils encensent , pourvu qu'à leur tour ils puissent parvenir à exercer despotiqueînent les fonctions et les emplois lucratifs 5 dont ils sont si avides. Il n'est donc plus étonnant s'ils se déclarent avec tant d'aigreur les ennemis acharnés de la liberté de la presse.

Les souverains et leurs ministres n'ignorent pas avec quelle difficulté la vérité parvient jusqu'à eux. Pourquoi donc s'opposeraient-ils au moyen le plus facile, le plus naturel , de la connaître, la liberté de la presse ? J'ai dit que ce moyen était le plus facile et le plus naturel , parce qu'il est sous la sauve-garde de l'opinion publique 3 tandis qu'en s'a-

dressant par la voie directe ^ îa vérité n'est que trop souvent étoufiee ou repoussée 5 et les réclamations méprisées et jetées dans l'oubli 5 et le particulier qui veut faire connaître la vérité, est luimême exposé à des dangers et à des vengeances. C'est en vain que les partisans des formes arbitraires prétendent que la liberté de la presse ne peut qu'entraver les rouages d'un gouvernement juste et équitable ^ comme si des lois sévères ne pouvaient pas régler Tusage de cette liberté 5 si évidemment salutaire pout l'Etat et pour les particuliers.

Les ennemis les plus déclarés de la liberté de la presse n'ont employé jusqu'à présent^ pour la combattre, que des rai^ sonnemens sans justesse et manquant de bonne foi. Cette liberté est, en effet, la terreur des partisans du despotisme et des formes ai'bitraires. Elle est égale* ment le fléau des agens infidèles et des fonctionnaires prévaricateurs. La vérité offusque , accuse , accable quiconque veut opprimer le faible, s'enriçhir de ses dépouilles et exercer des vengeances à l'abri du pouvoir ; mais ceux-là ne peu-

"vent jamais être les amis du souverain^ ni Fappui du gouvernement 5 car ils ne cessent de les compromettre, de les faire haïr^ et de les tromper par des rapports mensongers. C'est bien inutilement que des agens despotes veulent en imposer au peuple , jamais ils ne pourront échapper à la censure de l'opinion publique 5 et le gouvernement se compromet 5 s'il veut justifier et soutenir la conduite de tels agens. Cependant un gouvernement peut sans risque abandonner à la censure de la liberté de la presse ses propres agens ^ lorsqu'ils sont infidèles et inhabiles , et c'est une erreur funeste , que de croire trouver sa sûreté en laissant opprimer le peuple et en lui interdisant la plainte. C'est en comprimant les plaintes , qu'on peut craindre de donner au mécontentement un caractère dangereux.

Une autre maxime non moins blâmable 5 est de chercher à abrutir le peuple par l'ignorance , pour tâcher de l'avilir jusqu'à le rendre insensible au mépris et aux mauvais traitemens.

En méprisant le peuple ^ c'est consentir

à ne jamais s'en faire aimer : le souverain ne trouvera jamais le chemin de la gloire et de la paix 5 s'il renonce à l'amour de ses sujets^ qui cependant est sa garde la plus sûre. Il ne suffit pas de régner par la force, il faut gagner les cœurs ; la générosité et la bonne foi sont pins utiles que la finesse 5 pour gouverner les peuples. Quand on trompe la multitude, il est impossible qu'elle ne s'en aperçoive. Alors l'autorité n'est jamais tranquille , et enfin elle est le jouet de ses propres artifices , un bon gouvernement est toujours caractérisé par un sentiment général d'humanité 5 de justice et de bienveillance.

Les souverains, tels irresponsables, tels inviolables qu'ils puissent être , n'en partageraient pas moins le blâme public, s'ils repoussaient constamment la vérité lorsqu'elle accuse des fonctionnaires infidèles. Eh ! pourquoi repousser la vérité ? Les Rois doivent bien sevoir que , même en désirant la vérité^ ils ne peuvent à peine l'obtenir , et que des difficultés et des obstacles sans nombre l'empêchent d'arriver jusqu'au pied du trône, Gepen-

danl ils doivent Lien se persuader qu'ils ne peuvent parvenir à faire le bonheur du peuple, que parla connaissance de la vérité. Us seraientbien peu habiles dans la science du cœur humain , s'ils ignoraient que la vérité qui passe par la bouche de leurs courtisans et de leurs agens^ même de ceux dans lesquels ils ont le plus de confiance , n'est jamais pure et qu'elle n'est que trop souvent altérée par l'intérêt et par l'esprit de parti. La liberté de la presse est ; au contraire^ l'écho fidèle de la vérité , car si un écrivain veut la trahir , un autre prendra sa défense 5 c'est ainsi que la liberté de la presse 5 quand on sait la consulter ^ et en la considérant dans son ensemble^ est inévitablement l'interprète de la vérité.

Tant que les gouvernemens n'écouteront que les perfides conseils d'une seule classe d'hommes , intéressés , rampans et démoralisés , il en sera toujours la dupe ; toujours il aigrira les partis les plus opposés et n^en contentera aucun.

Ne voit-on pas souvent des partis extrêmes annoncer , et les uns et les autres , un égai.1 méconteatement contre l'autorité?

Tout gourernement qui indispose continuellement les esprits contre lui , ne s'entoure que de désordres et de réactions. Il prolonge indéfiniment cet état de guerre interne , qui lui enlève la confiance générale. 11 craint même d'avoir une armée nationale , en préférant d'accorder sa confiance à des troupes étrangères. Il ne faut pas s'y tromper : la majorité qu'un gouvernement se procure en soudoyant un parti , en lui prodiguant des places , des faveurs , des décoralions j n'est pas toujours une majorité absolue , une majorité réelle. Ce n'est qu'une majorité factice et rampante , pour le plus souvent entachée d'immoralité politique , c'est-à-dire dévouée et prompte à exécuter toutes les actions qu^on lui ordonner it de commettre.

Un g jvernement s'abuse véritablement 5 il croit devoir agir avec astuce ^ -^vec duplicité , plutôt que d'adopt«r UTie marche franche et uniforme , grande et généreuse , fondée sur la bonne foi.

L'immoralité politique ne peut produire qu'injustice 5 qu'oppression. Ce n'est pas faire preuve d'habileté ^ si^ mettant sans

cesse les partis en opposition, on n'en obtient pour tout résultat que des mécontentemens et des dissensions y que des haines et des réactions.

Tout gouvernement qui désire sincèrement de faire le bonheur de la société ne doit et ne peut craindre qu'on lui dise la vérité. Il doit plutôt savoir gré à quiconque a le courage de la lui faire connaître , fût-ce même avec un zèle indiscret et superflu : car celui-là qui, à ses risques et sans intérêt personnel"/ aurait la hardiesse d'attaquer des préjugés enracinés et de proclamer la vérité , n'est assurément qu'un bon citoyen. Ce serait vraiment une immoralité politique, si on taxait ses réflexions de provocation à la révolte , tandis que ses vceiix , ses pensées , n'ont d'autre but que le bonheur de la patrie, la gloire de son Roi , la force et la prospérité du gouvernement.

Le plus beau présent que te ciel ait fait à F homme ( disait Pithagore ) , est d'être utile à ses semblables et de leur apprendre la vérité. C'est donc une œuvre méritoire de la révéler, et c'est pour ainsi dire un dvevoir sacré. C'est princi-

paiement dans les momens difficiles qu'on doit la dire sans déguisement 5 et n'est-ce pas un moment difficile celui dans lequel • s lois justes et consolantes, qui ont été accordées par un souverain juste et éclairé , et dont chacun est empressé de jouir, sont néanmoins suspendues ou incomplètes , par des motifs qui sembleraient ne pas devoir se prolonger ?

Cependant, tel désir qu'on puisse avoir, d'obtenir dans toute leur plénitude le& lois qui ont été promises , chacun doit respecter les retards que le souveraia juge à propos de faire éprouver à ses sujets dans la jouissance de ces mêmes lois. On doit d'ailleurs considérer que l'art de gouverner est Fart de soulever un fardeau immense. Pour y parvenir , il faut un levier proportionné à la résistance et 5 de plus j soumis à une seule action. Si la puissance qui doit faire mouvoir ce levier est partagée, il ne peut qu'en résulter faiblesse et désordre. Deux: pouvoirs distincts et séparés , qui croyent devoir agh' de concert et avec une influence réciproque , se trompent évidemi-

meut 5 tôt ou tard ces deux pouvoirs se contrarient , et le plus fort détruira ou affaiblira le plus faible. C'est ce qu'on a toujours remarqué dans l'imprudente association du pouvoir spirituel des papes et du clergé séculier et régulier , avec le pouvoir effectif d^un gouvernement temporel. L^infliience de celui-là a toujours été sans bornes , parce qu'il ^st fondé sur le prétexte de la religion^ d'où naissent des prétentions exagérées qui rie peuvent jamais être bien connues ni fixées; tandis que l'influence de celui-ci j qui est le gouvernement du souverain légitime , ne doit jamais être partagée ni modifiée , sans compromettre la sûreté de l'Etat.

Depuis un grand nombre de siècles il a toujours existé des gouvernemens occultes 5 religieux et anarcbiques , dans le sein même des gouvernemens temporels. Ils y ont toujours porté le désordre et la résistance au poUvon\ Cette monstruosité prouve l'impéritic ot l'ignorauce dans lesquelles le plus grand nombre des gouvernemens de l'Europe étaient plongés 5 dans Fart de gouverner. II en est résulté inévitableoient des troubles^

des révoltes , des guerres de religion ^ si fécondes en crimes ei en atrocités de tout genre. On a vu le pouvoir spirituel , toujours séditieux et ambitieux , s'emparer injustement des Etats ^ fouler aux pieds les têtes des souverains , détrôner les uns, donner des royaumes à d'autres, et dispenser les sujets du serment de fidélité envers leur souverain lëgitiirie ; faire trembler enfin tous les potentats , en proclamant l'infâme doctrine des régicides. Cette doctrine exécrable érige le parricide en vertu, sous le vain prétexte de la gloire de Dieu et de l'intérêt de la religion 5 elle fait commettre le crime avec enthousiame , en sûreté de conscience , au moyen d'une direction d'intention et en vue des récompenses célestes. Les principes de cette doctrine , ainsi que nous l'avons déjà dit, se trouvent disséminés dans plus d'un livre de théologie 5 qui cependant n'ont point été frappés d'anathème et servent encore à l'instruction du clergé. Cependant les prêtres ont eu grand soin de former un catalogue de livres défendus , dans lesquels ils voyaient des hérésies. Ces

livres étaient soumis à des juges faisant partie du tribunal de l'inquisition et réunis sous la dénomination de Congre^ galion de V Index, C'est d'après la décision de ce tribunal ^ que beaucoup de philosophes, tels que les Voltaire et les Rousseau 5 ont vu leurs ouvrages livrés aux flammes et portés sur Vindex, Pourquoi donc les livres qui proclament la doctrine des régicides , ne seraient-ils pas mis à un index politique ?

Si les livres des philosophes , au dire des prêtres , contiennent des principes dangereux 5 qui pourra nier Y|ue la plupart de$ livres de théologie ne contiennent des principes détestables ^ et qui, à l'aide de prédications fanatiques , se sont propagés parmi le peuple , y ont trouvé des êtres corrompus pour les mettre en pratique. Les extrêmes se touchent au moyen de la démoralisation religieuse.

C'est ainsi que se placent sur la même ligne et le fanatique religieux qui sans remords commet le parricide au nom d'un Dieu de paix et de charité, et le démagogue jacobin avec ses fureurs anarchiques , et rimplacahle ultra qui

ne rêve que vengeance , et toujours altéré du sang du peuple y qu'il veut avilir et réduire à l'esclavage.

Il est vraiment extraordinaire aujourd'hui 5 qu'une société de moines , qui professa publiquement la doctrine des régicides 5 qui s'est souillée de crimes sans nombre , qui participa au meurtre et à l'empoisonnement de plus d'un souverain , qui s'est enfin déshonorée par l'assassinat du Roi Henri IK ^ il est ^ dis-je, inoui, que ce soit de préférence à tout autre ordre monastique; que la société des jésuites soit la seule favorisée par les partisans du despotisme et par les ennemis de la liberté. Cette société est l'objet dç toutes les complaisances d'un parti composé d'hommes , ou corrompus et démoralisés ou séduits €t trompés, faciles à se laisser duper^ et tous aveugles sur leurs propres intérêts. Les jésuites semblent avoir jeté un sort sur cette classe d'hommes, et exercer sur eux un charme puissant , une espèce de magie, au point de leur faire accroire les choses les plus incohérentes , les soumettre à des maximes les plus contraires à l'hu-

manilé et à des opinions les pins eîi opposition avec le bon sens et la raison. Cette société , qui jadis mit le comble à ses intrigues ambitieuses et à ses crimes^ est 5 en quelque sorte , parvenue à faire oublier qu'elle a été démasquée, et que les gouvernemens de l'Europe l'ont chassée ignominieusement, à cause de ses principes dangereux et des désordres dont elle se rendit coupable; qu'enfin elle fut abt3lie par le bref d'extinction publié par le Pape Ganganelli.

La société des jésuites, qui, diaprés les principes mêmes de son institution , est toujours restée ambitieuse et indocile , persiste à vouloir exister , malgré le déshonneur qui plane à jamais sur sa renommée 5 et malgré l'analhème dont elle aèfe^appée ; néanmoins elle se régénère en cachette, et aujourd'hui, rampante par nécessité 5 elle se fait tolérer incognito en attendant le moment des vengeances.

Quelques gouvernemens enfin sont assez aveugles, assez imprudens pour réchauffer un serpent dans leur sein. Ces gouvernemens devraient gu moins en exiger ao^ préalable une abjuration publique des

principes infâmes que cette société prêcha autrefois , et la soumettre en quelque sorte à une amende honorable envers la royauté, contre laquelle plus d'une fois elle dirigea ses poignards sacrilèges , et envers la religion , envers la morale chrétienne et évangélique , et envers la raisoa et l'humanité, qu'elle foula si souvent à ses pieds.

. Les jésuites, encore souples et rampans, tâchent de s'insinuer dans tous les Etats, dans tous les ^uvernemens 5 pour recouvrer peu-à-y/eu leur ancienne influence, leur ancienne puissance et leurs richesses, qui autrefois furent immenses. Pourraiton mieux les dépeindre , qu'en rappelant ici le portrait qui en fut tracé dès leur origine , dans ce peu de mots : « Toiles ut canes y astuti ut vulpes ^ teriibiles ut leones. C^est ainsi qu'on a décrit avec une grande justesse le commencement^ les progrès et le haut degré de puissance auquel la trop fameuse société de Lojola parvint autrefois. Les succès par lesquels elle prélude aujourd'hui ^ semblent nous menacer devoir la superstition et le fanatisme renaître de ses cendres. Si Ton

n'y prend garde, on verrait bientôt cette société se faire des prosélytes à force d'argent 5 et soudoyer , comme elle le faisait jadis ^ des hommes dans toutes les classes de la société^ et principalement parmi les grands et parmi les premiers fonctionnaires de TEtat.

La renaissance d'une société qui fut si puissante par son crédit, son influence , ses richesses immenses , et si dangereuse par son immoralité en religion comme en politique, ainsi que par les crimes en tout genre dont elle se souilla dès son origine , serait véritablement un phénomène qui semble difficile à expliquer :

mais n'est-il pas plutôt la preuve incontestable que l'immoralité religieuse et politique a jeté de profondes racines dans plusieurs classes de citoyens? et ceux-là qui sont les plus corrompus, les plus ignorans, les plus aveugles, sont précisément ceux qui se déclarent les partisans les plus chauds des jésuites^ et qui désirent le plus vivement leur retour, comme devant servir d'auxiliaires dignes d'être employés à introduire ou plutôt pour maintenir dans les gouvernemeus

les formes arbitraires ^ despotisques et tyranniques , afin d'asservir tous les peuples , les avilir , les abrutir par l'ignorance , les réduire à l'esclavage et les gouverner par la terreur. Ce-tte corruption des principes religieux et politiques n'est point une supposition et n'est plus un problème difficile ài^soudre , puisqu'elle explique si clairement la propension naturelle des partisans du despotisme j en faveur du rétablissement d'une sociéié qui fut si despote et si immorale en religion comme en politique.

Les jésuites , par la nature même de leur institution , qui n'est point encore changée y ont des principes qui sont et seronttoujours invinciblement les mêmes.

C'est par cette seule raison que leurs partisans les considèrent comme une milice sacrée , très-nécessaire à l'affermissement d'un pouvoir despotique qui n'admet de lois que pour les faire exécuter par les particuliers ^ et non pour y soumettre les gouvernemens. Il n'est donc plus étonnant que la société de Loyola soit devenue l'objet de Taffection d'un parti ami des formes arbitraires et du despotisme,

ïît ennemi du peuple et des droits des souverains ; car ce parti veut que Faulorilé du souverain soit influencée , partagée^ et même soumise au pouvoir spirituel des papes et du cierge'.

Le tableau que je viens d'offrir concernant les dangers que présente la restauralicu des jésuites , paraîtra sans doute chargé de fortes couleurs ; mais en découvrant la vérité, je n'ai en vue que les clioses et non les personnes. Je ne considère la société des jésuites que comme un être déraison , qui est invinciblement corrompu , à cause des principes dangereux qui constituent son esfcnce, et qui ont conduit les jésuites à professer et à mettre en pratique des maximes exécrables; or, cette société étant encore régie par la même institution 5 par les mêmes maximes , professera inévitablement les mêmes principes détestables , etles mettra sans aucun doute en pratique , aussitôt qu'elle en aura le pouvoir et qu'elle le jugera né-^ cessaire à ses intérêts. Cette société produisit, il en faut convenir 5 des hommes de mérite^ et elle pourrait en produire

encore ; mais il n^en est pas moins vrai <jue tous ceux qui> la composent et qui pourraient la composer , se trouvent investis d'un esprit de corps qui est insurmontable. Ils deviennent , comme maigre eux, les partisans ou actifs, ou même indiffërens , mais jamais opposans, de la propagation des principes auxquels l'existence et la prospérité de leur société est invinciblement attachée.

Ce que j'ai dit pour la société des jésuites est également applicable au clergé séculier , et autrefois au clergé régulier, qui depuis long-temps avaient l'un et l'autre dénaturé la morale chrétienne et évangélique , et qui , dans plusieurs Etats de PEurope , marchent encore aujourd'hui sous rétendard sanglant de l'intolérance.

Le clergé, en général, forme des vœux pour l'asservissement des Souverains à un pouvoir théocratique qui , entre les mains des hommes , a toujours été le plus despotique 5 le plus tyrannique , le plus implac3ible et le plus sanguinaire de tous les gouvernemens 5 ainsi que Thistoire l'atteste.

ÎO

Tous les partisans d'une autorité ar-> titraire^ au-dessus de toutes les lois, font entre eux cause commune, et se réunissent pour désirer le rétablissement de la société despotique des Jésuites ; i's sont si aveugles et si peu éclairés , qu^ils oublient avec quelle habileté cette société abusa autrefois des idées religieuses ^ pour influencer , tromper et dominer les gouvernemens et les particuliers, et se les rendre tous tributaires.

Les fausses maximes dont la plupart de nos livres de théologie se trouvent encore infectés , basées sur le principe de l'intolérance , qui tendent à anéantir la morale chrétienne et évangélique , et à légitimer les formes arbitraires , despotiques et tyranniqûes 5 non-seulement en faveur des gouvernemens contre les peuples , mais encore en faveur de l'homme puissant de l'homme riche , contre les particuliers qui leur sont inférieurs , ne prouve que trop combien la religion , non par ellemême , mais par la démoralisation de ses ministres, a pu devenir et deviendrait encore une arme offensive des plus cruelles^ à la disposition des corporatious reli-

gleuses 5 qui l'ont déjà si souvent employée ou qui voudraient encore en faire usage 5 soit contre les gouvernemens ^ soit contre la personne des souverains , soit contre des particuliers ; mais cette arme offensive tôt ou tard blesse la main de quiconque veut s'en servir. La tyrannie et l'immoralité religieuse et politique ne peuvent produire que désordres et malheurs , dans les gouvernemens comme parmi les particuliers qui se laissent corrompre par les conseils perfides de prêtres démoralisés, qui enseignent l'art de savourer le crime , en sûreté de conscience , sans remords et pour la gloire de Dieu , et qui , abusant de la loi incontestable du plus fort ^ prétendent que l'autorité , une fois revêtue de la puissance, peut impunément dédaigner les règles de la justice , de la franchise et de la bonne foi.

Cependant on doit reconnaître que Vun des bienfaits de la révolution française a été de diminuer les effets de la démoralisation religieuse , qui pesait sur les souverains comme sur les peuples, sans parler des avantages incalculables de

la liberté accordée à l'industrie et à l'agriculture ^ et qui se sont fait remarquer sur tous les points de la France. La masse des crimes politiques n'est pas , à beaucoup près 5 aussi forte qu'elle Pétait anciennement dans ces temps d'ignorance 5 de superstition et de barbarie, pendant lesquels l'Europe gémissait dans le désordre des guerres civiles, et principalement sous le poids des guerres de religion. Il ne faut pas se dissimuler que les crimes religieux et politiques se multiplieraient de nouveau^, en raison de Fin» fluence que pourrait encore exercer le retour des principes détestables qui jadis furent proclamés par la superstition et le fanatisme.

Les crimes étaient autrefois beaucoup plus fréquens 5 mais ils ne recevaient pas autant de publicité qu'ils en ont aujourd'hui, surtout depuis la liberté de la presse^ quia fait éciore un plus grand nombre de gazettes , multipliées depuis la révolution dans une progression presque décuple.

Il faut convenir que le progrès des lumières et de la saine philosophie 3 qui

en dépit du fanatisme éclaire l'Europe depuis plus d'un siècle , a pénétré jusques dans les tribunaux , autrefois si influencés par la superstition et l'ignorance. Cependant on vit encore , sous le règne de Louis XJ^ y quelques arrêts rendus contre des sorciers, à l'existence desquels des magistrats , d'ailleurs très-respectables ^ accordaient encore une croyance servile.

Ces jugemens sont heureusement , ainsi qu'on doit l'espérer , les derniers qui dans le dix-huitième siècle déshonorèrent l'esprit humain.

Déjà depuis long-temps la magistrature en France se distingue , et elle a produit de grands orateurs et des savans éclairés 5 tels les d'Aguesseau . les Seguier et tant d^autres.

On remarque enfin que depuis la révolution un plus grand nombre encore de jeunes magistrats se succèdent avec les talens les plus éminens^ et semblent rivaliser de mérite avec l'ordre illustre des avocats. Cette comparaison est sans doute le plus grand éloge qu'on puisse faire de la magistrature.

Les tribunaux n'étaient pas autrefois

à Tahri de celte corruption émanée des principes cruels de l'intolérance religieuse. Trop souvent des juges se rendirent complices d'assassinats judiciaires, d'autant plus inhumains qu'ils étaient ratifiés par des lois injustes et cruelles ; témoin les nombreuses condamnations prononcées à ^'instigation des prêtres, pour cause de religion , contre des juifs, des hérétiques ^ des magiciens, des sorciers. Ces malheureux , toujours jugés ah irato , n'avaient pas toute liberté pour se défendre. Plus d'une fois ils furent condamnés à mort et exécutés sur de simples délations mensongères , qu'il n'était pas permis de contredire et de combattre.

La plupart des lois se ressentaient des temps de barbarie qui les mirent en vigueur , elles étaient calquées sur les lois pénales attribuées aux empereurs Constantin et Théodose ^ qui non-seulement renouvelèrent les peines portées contre les magiciens et les sorciers , mais encore défendirent de les recevoir appelans des sentences rendues contre eux, et les déclarèrent en outre indignes de la clémence des princes 5 de manière que les

souverains étaient privés du droit de faire grâce de la vie aux malheureux condamnés pour fait de religion. C'est ainsi que ces lois sanguinaires portaient le caractère de la vengeance implacable des prêtres ambitieux et inhumains qui les dictèrent.

Cependant les prêtres et les moines , toujours altérés de sang, ne trouvèrent pas les tribunaux civils encore assez dociles , assez sévères, assez cruels^ pour immoler les victimes dénoncées par le fanatisme. Ils voulurent par eux-mêmes assouvir leurs vengeances 5 et conçurent le projet audacieux de créer, d'ériger, de leur propre autorité^ des tribunaux ecclésiastiques dans le sein même des gouvernemens, et entièrement indépendans des souverains temporels , qui y furent euxmêmes asservis , ainsi que je le ferai voir ci-après.

Telle est l'origine des tribunaux de V Inquisition, Personne n'ignore les injustices sans nombre , ainsi que les atrocités dont ces infâmes tribunaux se souillèrent pendant tant de siècles. Celte terrible institution fait frémir l'humanité ,

lorsqu'^on se rappelle les divers supplices que des prêtres faisaient endurer à leurs victimes , et , entre autres , la jouissance raffinée qu^ils se procuraient en faisant mourir à petit feu , et en leur présence , des hérétiques ^ qu'ils livraient aux flammes après les avoir revêtus d'une chemise enduite de soufre. x

Dès les premiers siècles de l'Eglise , à Fépoque à laquelle les prêtres commencèrent à s'emparer des biens temporels de ce bas monde et obtinrent tant d'inliuence et tant de crédit , ils persuadèrent aux souverains de propager îa religion chrétienne par la violence. Mahometen fit autant. On voit ensuite, jusqu'en l'anSoOj deux espèces de tribunaux pour le fait de religion , les uns ecclésiastiques , qui «lécîaraieot et dénonçaient les hérésies el; les hérétiques 5 contre lesquels les excommunications étaient fulminées; les autres tribunaux peur le même objet étaient séculiers et chargés de faire le procès aux hérétiques et de leur appliquer les peines portées par des lois de sang dictées sous l'influence du clergé. En Tannée 800, le clergé et les évê-

ques,àforce d'intrigues et empiétement d'autorité, se procurèrent une juridiction ecclésiastique avec le pouvoir de citer devant leurs tribunaux ceux contre lesquels ils fulminaient des excommunications si souvent injustes 5 ils s'arrogeaient enfin le droit d'infliger des punitions corporelles, mais ne portant point peine de mort , teiles que Texil , l'emprisonnement ou la confiscation des Liens. Ce fut enfin dans un concile tenu en r^jn 1229, à Toulouse, que des évêques , sans en avoir Lien certainement le droit, rédigèrent seize décrets ou articles, touchant la conduite qu'ils devaient tenir pour rechercher et punir les hérétiques. C'est proprement à cette époque que le clergé commença à étaLlir une Inquisition réglée, qui dépendait entièrement des évêques , et qui par là se déclarèrent tout-à-la-fois juges civils et ecclésiastiques ^ ou, pour mieux éïxQ ^ juges et parties j dans les causes concernant les intérêts de la religion.

Le pape Grégoire IX, sous le pontificat duquel cette institution y aussi irrégulière qu'ambitieuse , oLtmt tant de

succès 5 voulant donner plus d'activité à l'Inquisition 5 confia, en l'an 12825 la direction de ce tribunal aux seuls frèresprêcheurs religieux de S. Dominique.

Ces moines fanatiques, excités en outre par le pape^ exercèrent leur charge de juges de Tlnquisition , à Toulouse^ avec tant de rigueur et de cruauté^ que le peuple ameuté , et ayant à sa tête le comte Raymond, qui gouvernait cette ville 5 en chassa les Inquisiteurs , ainsi que tous les dominicains, y compris l'évêque, nommé aussi Raymond , qui , étant du même ordre de S. Dominique ^ avait favorisé ces nouveaux inquisiteurs de tout son crédit.

Ce pape, Grégoire /X, était digne d'avoir favorisé les progrès du Saint Office y car c'est ainsi qu'était dénommé ce tribunal de sang. Le règne de ce pape n'est qu'un tissu abominable d'intrigues odieuses , d'impostures , d'audace et de perfidie. Le récit en est irrévocablement consigné dans l'histoire 5 chacun peut aller le vérifier, et il serait trop long d'en présenter ici un plus grand détail. Cependant, pour donner une idée de Fam-

bition 5 de Porgueil et de la démence de ce pape 5 je citerai la lettre qu'il adressa au Roi de France , dan^ laquelle il s'exprime ainsi qu'il suit : « Nous wons condamné Frédéric 5 soi-disant Empe^ reur ^ et lui avons ôtéV empire y nous m>ons élu à sa place le prince Robert ^ nous le soutiendrons de toutes nos forces et par toutes sortes de moyens, »

C'est de cette manière que s'exprimait le pape Grégoire envers V Empereur Frédéric II f auquel il avait voué une haine implacable , jusqu'à prêcher une croisade contre ce prince , qu'il avait déjà excommunié. En s'adressant au Roi de France , ainsi qu'au prince Robert d Ar^ tois 5 frère de Saint- Louis , ce pape cherchait à semer la discorde parmi les Souverains de l'Europe^ et à les exciter à s'entre-détruire les uns les autres 5 pour satisfaire les fureurs pontificales, qui aveuglaient ce pape au point de le rendre insensé. L'histoire rapporte qu'il mourut de dépit et de rage^ en apprenant le peu de succès des trames qu'il avait ourdies contre V Empereur Frédéric,

L'institution de la trop fameuse ïn^ (juisition fut le résultat de cette cons-, piration permanente depuis tant de siècles 5 de la part des papes et du clergé séculier et régulier , contre Fautorité des souverains de l'Europe, dans le gouvernement desquels ils cherchèrent constamment à s'immiscer et à y exercer un pouvoir rëel^ en s^emparant d'une partie de l'autorité publique , qui ne doit exclusivement appartenir qu'au Souverain.

Cependant les prêtres , toujours ambitieux, profitèrent de l'ignorance des peuples et de la faiblesse des Rois peu éclairés , pour s'arroger la faculté d'instituer ce tribunal effrayant de l'Inquisition 5 dont ils se rendirent les maîtres absolus 5 et devant lequel ils allèrent jusqu'à oserprétendrey faire comparaître non-seulement tous les sujets des divers états de l'Europe , mais encore les Souverains eux-mêmes. On vit un souvetain superstitieux et faible se laisser tirer du bras une palette de sang par le ministère de l'Inquisition, afin de se purger du crime dont il était accusé , et

se racket er ainsi clu supplice. Un autre monarque (1)5 non moins superstitieux, mais plus fanatique et plus cruel , demanda à un grand inquisiteur la satisfaction barbare de voir un auto~da-fé , On le lui accorda bien volontiers, et quarante malheureux 5 presque tous prêtres ou religieux , furent brûlés vifs en sa présence. Avant cette exécution ^ onavait fait défiler devant ce prince ces quarante victimes du fanatisme^ L'une d'elles , en s'arrêtant , osa adresser la parole à ce prince^ et lui dit: « Ne souffrez pas ^ Sire 5 cju^on brûle si cruellement tant de malheureux : jjowez-s^ous être témoin d^une si grande barbarie sans gémir? » Le Roi était tellement fanatisé par les prêtres dont il s'entourait^ qu'il répondit : a Si mon Jils était suspect d hérésie y je le li lierais moi-même à V Inquisition , Mon horreur pour vous et pour vos semblables est telle ^ que si on manquait de bourreau ^ f en servirais

(1) Philippe 11, Koi de Naples , de Sicile , d'Angleterre et d'Espagne, tié en lôaj, mort €d x^^^ fils de l'Empereur Charles -Cuint,

moi-même : » Et c'est ce même prince qui se rendit coupable d'un parricide ^ en trempant ses mains dans le sang de son propre fils.

A quelles calamités les peuples ne seraient-ils pas exposés^ si le fanatisme pouvait de nouveau pervertir à ce point l'esprit des souverains , auxquels le devoir et la loi du plus fort nous ordonnent d'obéir!

Que de milliers de victimes l'inquisition ne fit-elle pas périr par le poison ^ par le fer et par le feu! Les formes et la manière dont cette terrible juridiction ecclésiastique s'exerça de tout temps, furent terribles ^ et inspiraient l'épouvante. Tous les crimes à! hérésie ^ de magie ^ de sortilège ^ de judaïsme et de maîiométisme ^ étaient du ressort de cet affreux ti^ibunal. Les officiers de l'Inquisition sous le nom Aq familiers ^ étaient chargés de la capture des accusés , et lorsqu'un familier se présentait dans les maisons pour faire des arrestations , les prévenus se laissaient emmener^ sans oser résister , ni rien dire. La frayeur que causaient ces arrestations était si grande^ que ni les voisins , ni les amis ^ ni

les parens de ceux qui étaient arrêtés n'osaient murmurer. On vit souvent le père livrer ses enfanSj et le mari sa femme. S'il arrivait qu'un criminel se fût échappé, tous ceux qui étaient accusés d'avoir favorisé son évasion étaient également pris et conduits en prison. Les prisonniers étaient ordinairement renfermés un à un, et quelquefois deux à deux, dans des cachots étroits et malsains. Lorsqu'on leur faisait subir un interrogatoire , qui souvent ne leur était accordé qu^après unlong espace de temps , on se contentait de leur dire , de quoi vous sentez-vous cou-^ pahle? On forçait en quelque sorte les prévenus à s'accuser eux-mêmes. Les discussions et la défense de l'accusé étaient pour ainsi dire bannies de cet horrible tribunal ^ qui toujours affectant un silence dédaigneux et désespérant, se regardait comme infaillible dans ses accusations. Les parens du criminel le regardant déjà comme mort, s'habillaient en deuil 5 ils n'osaient solliciter ni son prompt jugement ^ ni sa grâce^ ni même s'approcher de la prison ^ tant ils craignaient de pai*aître suspects et d'être enve-

loppés dans le même malheur. Quelquefois les pai ens, épouvantés, prenaient la fuite et se réfugiaient dans les pays * étrangers ; car chacun redoutait d'être accusé de complicité. Lorsqu'un accusé, faute de preuves^» était renvoyé , ce n'était presque toujours qu^après avoir subi une longue détention , et toujours il était obligé de payer des frais ruineux , au profit de l'inquisition. Le secret de toute la procédure était si rigoureusement observé 5 qu'on ne savait jamais le jour destiné pour prononcer la sentence ; toutes les mesures enfin étaient prises pour porter le désespoir dans l'âme des victimes sacrifiées par le fanatisme. C^est ainsi que de tous temps les procédés des prêtres portèrent toujours le caractère de la vengeance et de Fatrocité les plus rafinés.

L'arrêt de condamnation appelé auto-' da-fé ^ se rendait ordinairement en public, et chaque prisonnier, qui jusqu^alors ignorait le sort qui l'attendait, commençait à deviner sa fatale destinée par les habits dont il était revêtu pour paraître de vaut ses juges 5 sur la plupart de ces sortes

de vélemens, le fanatisme y faisait pêîn-* dre des figures hideuses ^ représentant d^s diables accompagnés de flammes. Tel habit indiquait la réclusion^ tel autre habit annonçait que le coupable sera brûlé sur un bûcher ^ mais après avoir été étranglé ; tel autre habit faisait connaître que le criminel sera brûlé vif, attaché à un poteau, au milieu de fagots et autres matières combustibles.

C'est de cette manière que la célèbre Jeanne cï Arc fut brûlée vive , sur un bûcher en place publique , d'après un jugement inique, rendu devant un tribuoal de sang; présidé par un Evéque fanatique , assisté d'un Frère Prêcheur vicaire de l'Inquisition ^ et de cinquante prêtres , tous animés de vengeance et de dépit.

On ne peut lire sans émotion la noble réponse , simple et modérée ^ que la Pu-^ celle cT Orléans adressa à ses juges , ou plutôt à ses bourreaux , en leur disant : (c J^ous ne voulez écrire que ce qui est contre moi , et vous ne voulez pas faire mention de ce qui est pourinoi, » On le demande, ce tribunal altéré d'un sang innocent , n'avait*il pas violé toutes

. (i66) les règles delà justice, du bon sens et de la raison? N'avait-il pas foulé aux pieds la morale chrétienne et évangélique 5 qui ne nous prêche que la charité et Findulgence?

Tous nos livres d'histoire sont salis par les crimes , sans nombre , des ministres démoralisés d'une religion sublime , qui met la charité au-dessus de toutes les vertus (i). Ces prêtres ambitieux, inhumains et prévaricateurs , non-seulement commirent par eux-mêmes , et sans remords, des assassinats judiciaires^ en se constituant juges dans les tribunaux illégitimes qu'ils se permirent de créer ; mais encore ils exercèrent toute leur influeuce dans les tribunaux civils, qu'ils démoralisèrent. Ils y firent siéger l'ignorance, la superstition et le fanatisme. On vit , à leur instigation ; des juges peu éclairés et asservis à l'esprit de parti dont ils étaient animés, interpréter les lois dans un sens forcé, condamner l'innocent, renvoyer les coupables absous, appliquer des peines disproportionnées , qualifier

(i) Voyez pages st5 et 990

' ('67) de crime ce qui pouvait n'élre (|a^ine faute 5 favoriser presque toujoui^, au préjudice des faibles , les oppresseurs en crédit 5 l'homme riche et puissant , l'homme protégé par les grands.

C'est ainsi qu'aujourd'hui la sublime institution du jurj- ^ basée sur la justice , sur la morale, sur la raison et le boa sens, consacrée par la volonté d'un Roi juste et éclairé, a cependant trouvé des ennemis , qui constamment cherchent à la repousser et font tous leurs efforts pour la paralyser. On voit les implacables partisans des formes arbitraires et du despotisme se permettre sans cesse de combattre l'institution da jury , de l'attaquer par des raisonnemens absurdes , qui décèlent l'ignorance et la mauvaise foi : ils n'en parlent qu'avec haine . dé- I dain ou mépris. Ne pouvant encore faire disparaître une institution aussi morale , aussi juste, aussi philantropique , ses ^ ennemis l'ont neutralisée , c'est-à-dire 1 qu'ils en ont diminué les bons effets, ; en s'opposant à l'élection libre des j jurés, et en reculant tous les jours Pé- ! poque à laquelle celle belle institution ' -11*

doit être perfectionnée et dégagée des entraves auxquelles elle est encore assujétîe.

li est encore une autre opinion immorale en politique , qui circule dans la société j et qui dérive de la démoralisation religieuse , ainsi que je vais le démontrer ; malheureusement cette opinion trouve de nombreux sectateurs parmi les éternels ennemis des droits légitimes des peuples 5 et parmi les partisans obstinés des formes arbitraires 5 despotiques èt tyranniques , et qui prétendent que les lois ne sont faites que pour être observées par le peuple , et non par lesgouvernemens, comme étant au-dessus de toutes les lois et pouvant les enfreindre X)u se dispenser d^y obéir.

Je veux parler de l'opiniou injuste qui condamne le peuple à l'ignorance 5 et qui tend à l'avilir 5 à l'abrutir , sous prétexte de le rendre plus soumis , plus dévoué à l'autorité, plus insensible au mépris et à l'abjection à laquelle le parti servile veut le condamner , et le disposer à adopter , sans discernement y des croyances absurdes et superstitieuses,

obtenir enfin plus de facilites pour le gouverner et le dépouiller.

Le fanatisme j qui de tout temps, et dans son intérêt , montra une opposition constante à l'enseignement des sciences, aux progrès des lumières et à l'empire de la raison et du bon sens , est parvenu à pervertir l'opinion publique sur l'objet dont je m'occupe en ce moment. Il en est résulté qu'un assez grand nombre d'hommes , très - estimables d'ailleurs , mais pour la plupart assez bornas et faute d'y avoir bien réfléclii ^ se bissant entraîner par un esprit de parti, adoptent et soutiennent que Tignoranc^ doit cire le partage du peuple, qu'il n'est pas appelé à jouir des bienfaits de l'instruction, et que, moins il est éclairé^ plus iî est aisé de le gouverner. Si Tignorance el la sottise personnifiées étaient revêtues d'autorité ^ elles ne pourraient raisonner différemment. Les esprits peu éclairés sont plus susceptibles que d'autres d'être vains et orgueilleux; mais ils ne sont pas à l'abri d'un sentiment de honte , lorsque leur petitesse et leurs vues étroites sont dévoilées devant les hommes in$-^

trults 5 dont ils craignent le mépris. Il

n'est donc pas étonnant que l'ignorance qui commande , se sente humiliée d'être jugée par la science^ qui est obligée d'o- Léir. Il en résulte 5 d^un côté 5 que l'ignorance se venge de la science par la terreur j et de l'autre , elle cliercbe à propager les ténèbres, afin d'en imposer plus facilement , et de n'avoir que des idiots et des hommes avilis à commander.

Tels sont les principes et les motifs sur lesquels est basée l'opinion de ceux qui condanxnent le peuple à l'ignorance.

Je vais essayer de prouver que cette opinion est contraire à l'équité. En effets qui oserait nier que l'ignorance n'ait ^ de tout temps 5 produit la superstition et . / le fanatisme j dont elle fut toujours la compagne fidèle ; et personne ne l'ignore j la superstition et le fanatisme furent toujours les plus grands fléaux de Inhumanité.

L'ignorance a la propriété inévitable d'avilir les hommes 5 de les abrutir, de les exposer enfin à tous les malheurs qui menacent celui qui se laisse tromper. Or j de quel droit ceux-là qui condamnent le

peuple à l'ignorance, voudraient - ils qu'une portion de la population qui compose un Etat 5 fut plus maliieiîreuse que l'autre portion? Un arrêt aussi injuste n'a pu être dicté que par Tégoisme et la niéchanceté. Il n'appartient qu'aux destins de distribuer le l^ien et le Uial.

Jamais le mal ne peut produire que le mal. L'ignorance, qui est un mal, ne peut jamais produire le Lien; il est donc injuste de condamner le peuple à l'ignorance , cette injustice est une mauvaise action qui;, dans aucune îiypothèse 5 ne peut faire le bonheur de la société , ni devenir un bienfait politique , ni servir de moyen pour mieux gouverner.

Pour prouver qu'il serait avantageux de condamner le peuple à l'ignorance et rvréler ou entraver l'instruction dans les (dernières classes de la société , il faudrait démontrer auparavant que les peuples barbares 5 non civilisés et plongés dans *la superstition 5 le fanatisme et l'igno- 'rance , étaient moins enclins aux révolter et plus faciles à gouverner que les peuples civilisés; il faudrait nous prouver qu'ils

ont été moins exposés aux horreurs des guerres civiles et des guerres de religion. Eh! qui pourrait le prouver? Mais le fanatisme 5 qui est le père du mensonge et de Terreur, veut , à tout prix \ tromper les hommes. Il a trop d'intérêt à envelopper sa victime dans les ténèbres de Tignorance , afin de l'immoler sans péril et la dépouiller avec plus de sécurité.

Personne n'Ignore que les prêtres, plus ou moins instruits, soit du paganisme, soit du christianisme , ne se soient rendus les ministres de la superstition et du fojiatisme par intérêt et par égoïsme. On n'ouliliera jamais qu'ils ne firent l'acquisition d'autant de richesses et de domaines immenses , d'autant de considération et d'autorité, que dans les siècles de stupidité et de barbarie , pendant lesquels las peuples, et même les gouvernem^ns, étaient asservis sous le joug superstitieux des croyances les plus absurdes. Il n'est donc pas surprenant que ce soit principalement le clergé qui toujours manifesta le plus d'opposition aux progrès de Finstruclion parmi le peuple. Aussi nous voyons qu'il se coalise avec le

parli extrême des ullra , pour conibatî.re et ridiculiser renseignement muluel. Ils réunissent tous leurs efforls pour s'opposer à la propagation de cet excellent mode d^instruction 5 uniquement parce qu'iî est le meiîieoret parce qu'il est à la portée de la cLisse la oioins aisée ^ et comme étant le procédé le plus facile ^ le ])lus abrégé et le moins coûteux.

Les prêtres et leurs aveugles partisans^ q ■ " >: sdamnent lespeupîcs à Tignorance, et dont l'opposition est aussi haineuse qua déraisonnable 5 contre la méiliode de renseignement mutuel , n'ont attaqué cette méthode que parce qu^el'e remplissait trop bien le but de Tinstruclion du pauvre. En effet , un seul instituteur, au moyen de l'enseignemeîjt mutuel 5 dans un temps moins long de plus de moitié et presque sans frais , |>ourrait instruire avec plus de succès le même nombre d'élèves auxquels une douzaine de Frères y dits de la Doctrine Cliré-tienne y pourraient à peine suffire. On sait que les Frères de la Doctrine ne veulent être employés que deux à deux ^ el qu'ils exigent des salaires beaiicoup , plus

considérables. Ce que j'avance est si fa-cile à vérifier et si connu du public j que je dois me dispenser d'entrer ici dans d'autres détails à ce sujet.

Qu'on ne dise pas que ce soient les intérêts de k religion qui ayent produit cette divergence d'opinion sur Putilité eu le danger de renseignement mutuel ; la réponse la pins simple et la plus juste qu'on puisse adresser aux f au dévols auxquels le mensonge est si familier, et qui se sont déclarés avec tant de mauvaise foi les ennemis de cette mélîiodede renseignementmutuel^ serait de leur dire: « Pourquoi n'obligez-vous pas » les Frères de la Doctrine à employer )) eux-mêmes cette nouvelle méiliode , » si facile , si expéditive 5 si peu coù- » îeuse ? » .On ne pourrait pas sans doute accuser cette méthode d'êSre contraire à la religion et aux bonnes mœurs , en la CCI fiant à ces mêmes Frères de la Doc^ triîie, mais toutefois en leur sùpf)osant les qualités qui constituent un bon instiliileur pour lesenfans : car il faudrait que les Frères de la Doctrine abandonnassent celte attitude austère et si inutile^ qu'ils

aftectent j i! faudrait qu'ils voulussent Lien comprendre que la rudesse des maîtres y ainsi que les punitions multipliées , ne tendent qu'à avilir les enians, à les rendre s tupi des et hébétés^ et à leur faire détester l'étude j tandis qu'au contraire , par la méthode de l'enseignement mutuel ^ les enfans s'instruisent eux-mêmes avec plaisir, et pour ainsi dire en jouant, sans être affligés par la présence d'un maître , toujours imposant et peu agréa- Lie 5 à cause de la disproportion deFàge. ^ On a remarqué enfin qu'en confiant aux enfans le soin de s'instruire eux-mêmes et de se surveiller entre eux , on avait trouvé le meilleur moyen d'amuser , de fixer 5 de s'emparer de l'imagination des enfans , même les plus jeunes , au point de les occuper entièrement . sans les fatiguer ni les rebuter , mais au contraire y exciter naturellement une noble émulation qui rend les punitions en quelque sorte inutiles. Èn effets elles sont généralement très-rares dans les écoles d'enseignement mutuel : mais ce soiit iTlalbeur eu sèment les avantages mêmes de celte méthode 5 qui îa renc]3nl Foi^jet

de la haine des prêtres mal-intentionnés ou peu éclairés ^ ainsi que de la factian servile ennemie déclarée de l'instruction et des lumières. Ce parti servile ne préfère les Frères de la Doctrine que parce qu'il s'imagine que la méthode de ces derniers accoutume les enfans à êlre con<!uits et gouvernés par la terreur et la crainte des chàlimens.

L'opinion et les motifs qui condamnent les peujJes à l'ignorance sont donc faux , et le principe sur lequel ils sont basés est anti-social et immoral 5 en religion comme en politique. 11 est encore démenti par l'histoire; car il est bien facile d'y trouver la preuve que les peuples ignorans et superstitieux n'obtinrent jamais une plus grande somme de tranquillité et de bonheur 5 que les peuples civilisés et éclairés qui cultivèrent les sciences avec succès. Tous les maux qui fourmillèrent dans les siècles de barbarie , déposent contre l'infâme principe qui condamne le peuple à être avili et abruti, faute d'instruction. N'est-ce pas le fenatisme religieux et l'absence des lumières, qui produisirent tant de guerres de religion ^ si

tenaces 5 si haineuses^ si atroces/quî causèrent tant de dévastations , tant d'assassinats, tant de massacres, et plus d'une Saint^Barthëlemi y ordonnées par des prêtres? N'est-ce pas pendant les temps d'ignorance que le clergé parvint avec le plus de facilité à abuser de la stupidité des peuples, pour les spolier et s'emparer de grandes richesses ? Les prêtres, égoïstes par état , toujours avides des biens de ce bas monde , toujours jaloux d'obtenir des distinctions 5 des honneurs et de l'autorité , sont donc les seuls intéressés à priver les hommes de l'instruction à laquelle ils ont tous un droit égal , ou à replonger dans l'ignorance les peuples qui commençaient à s'instruire.

Les souverains seraient bien dupes, ou bien peu éclairés sur leurs véritables intérêts, s^ils s'en rapporteraient aux conseils des prêtres égoïstes et ambitieux, qui voudraient leur faire accroire qu'il est plus utile de condamner le peuple à Fignorance et à l'esclavage , plutôt que d'instruire et de former des hommes ; tandis , au contraire , que Taffection paternelle des Rois envers les peuples

doit être égale pour tous. Le chef de la famille ne doit déshériter aucun de ses enfans; car le souverain est le përe de ses sujets.

On conçoit maintenant la raison pour laquelle renseignement mutuel^ cette première éducation populaire , trouve une si grande opposition de la part de ceux: qui ont tant d'intérêt à empêclier le peuple de s'éclairer.

Les Jésuites, présentement anonymes ou pseudonymes , sous la dénomination de Pères de la foi ou de Missionnaires^ sont également, ainsi que les autres prêtres et leurs aveugles adhérens 5 les ennemis les plus acharnés contre cette nouvelle méthode d'instruction 5 uniquement parce qu'elle est peu coûteuse et à la portée du pauvre. Une aussi forte opposition est bien naturelle de la part d'une société encore déguisée ^ qui craint la lumière j dont l'existence est frauduleuse 5 et dont les principes de morale en religion comme en politique sont si vicieux. Elle voudrait que tous les hommes fussent des imbéciles , afin de les tromper plus facilement , de les dé-

poniller plus aisément, et de parvenir enfin à reconquérir son ancienne influence , son ancienne autorite et surtout ses richesses.

Telles sont les vues ambitieuses que les Pères de la foi ov.\ !e plus grand soia de voiler, sous le pitiexte spécieux des intérêts de la religion, auxquels ils joignent adroitement ceux du souverain et de son gouvernement.

LesJébuites auront beau vouloir en imposer, les faits parlent contre eux; car les gouvernem«;ns qui en écouteraient les conseils perfides , qui s'en laisseraient corrompre par des principes détestables en matière de religion et sur l'art de gouverner, chez lesquels les formes arbitraires , l'absence de toute bonne foi etl'immoralité politique, seraient le plus en vigueur, n'en recueilleraient que désunion, que troubles. Le danger, en renaissant sans cesse , semble sans cesse provoquer , nécessiter, des formes acerbes et des actes lyranniques , qui sans cesse

servent d'aliment au mécontentement général. Le mauvais exemple que de pareils gouvernemens oliient aux peuples qui

sont dans leur dépendance ^ acliëve de corrompre toutes les classes de la soclèié et d'y propager rimmoralilé. Les hommes qui se trouvent comprimés entre leurs devoirs et la crainte d'être froissés par l'autorité , se laissent bienlôt entraîner dans le torrent de la corruption; ils déviennent les fauteurs du vice; et les goiwernemens vicieux, qui ne distriLuent des grâces, des faveurs et des emplois , qu'à leurs adulateurs dévoués^ trouvent bientôt des complices avilis pour opprimer le peuple.

On voit aussi des homrmes de lettres prostituer leurs talensetse laisser acheter par un parti, dont souvent ils méprisent les principes , les erreurs , l'immoralité et les politesses.

Les ouvrages périodiques , qui servent d'arène oîi les partis sont appelés à se mesurer, se trouvent également réduits à l'esclavage. L'attaque y est permise au parti favorisé; mais la défense y est entravée par la partialité la plus éhontée. Que de gazettes radoteuses^ souvent mal écrites , en contradiction . perpétuelle avec le bon sens et la rai-

won y deviennent les trompettes de la sot* tise, approuvent tous les crÎTiies religieux et politiques , commandés par l'immoralité la plus profonde^ et commis, même par des Turcs, au nom de la divinité, pour des intérêts dereligion^ oubieii par raison d'Etat êt de haute politique; vantent enfin le charme des formes arbitraires, injustes et tyranniques, et préconisent les gouvernemens fondés sur la terreur et les cruautés ! ces Gazettes soudoyées ; mais avilies , méprisables et corrompues, semblent avoir entièrement oublié qu'un souverain juste et éclairé n'est pas un tyran ; mais qu'il doit être le père de ses sujets.

Les gouvernemens ne petivent donc jamais espérer la paix interne dans l'Etat que par un retour sincère vers la bonne foi et vers la pratique de la morale chrétienne et évangélique, adaptée à l'art de gouverner les peuples , en se mettant en garde contre les conseils perfides des prêtres démoralisés , des prêtres impies , d^autant plus dangereux qu'ils se servent du masque de la sublime religion chrétienne, pour en imposer aux âmes faibles et imprudentes ^ qui se laissent

Jkromper d'une manière aussi évidente.

Il est donc démontré , pour quiconque voudra y réfléchir , et d'après l'expérience j que la restauration des Jésuites ne pourra jamais produire autre chose 5 que le malheur des souverains et des gouvernemens qui voudront les accueillir. Ce n'est pas tant la personne des Enfans de Loyola , contre lesquels on ne doit nourrir aucun sentiment de haine ^ ^ mais ce sont leurs maximes infâmes, immorales et anti-sociales, qui toujours attireront la malédiction sur l'Etat qui adopterait leui^ principes en politique.

Ce que j'avance ne contient aucune persannalité. La Société de Lojola , telle qu'elle existe aujourd'hui , et sous telle dénomination qu'elle puisse prendre pour déguiser sa marche , peut se composer , sans doute 5 de très - honnêtes gens 5 mais, ainsi que je l'ai déjà dit ( page 148 ) 5 ils sont tous nécessairement investis du même esprit de corps. Malheureusement leur conduite actuelle ne prouve que trop leur attachement invinciWe à leur constitution^ telle qu'ils l'ont reçue du pape Paul III ^ en i54o, et

SOUS le rogiûie de laquelle ils paraissent bien déterminés à se maintenir. Je veux parler du quatrième vœu cV obéissance absolue envers le pape, N'a-t-on pas vu les Pères de la J^^oiy pendant les dernières missions qu'ils se sont arrogé le droit de faire en France de leur propre autorité, et sans en avoir obtenu l'autorisation spéciale de Vordinaire des lieux , affecter d'être indépendans des Evêques et des Curés dans les paroisses de ville et de campagne? Ne leur a-t-on pas vu décliner ainsi la juridiction ecclésiastique et spirituelle dudit ordinaire des lieux ^ qui , en France , est pour la religion , la seule autorité légitime en matière de discipline? Cette indépendance^ cette indocilité, annoncent que les Jésuites, toujours ambitieux , sont et seront toujours les mêmes. Simia semper simia, La présence de ces moines intrus , qui , sans en avoir le droit ^ sans être légitimement appelés en France , cherchent à s'y rétablir par ruse , est d'un sinistre augure, et semble nous présager les mêmes désordres , les mêmes malheurs , que cette société de Loyola produisit

autrefois avant son abolition, et à Vé^ poque à laquelle les Jésuites furent chassés ignominieusement par la majorité des gouvei^nemens de l'Europe , comme perturbateurs de l'ordre public et du repos des Etats.

L'existence actuelle et précaire de ces moines i éfractaires , toujours désobéissans et rebelles y malgré l'abolition de leur ordre , malgré la bulle d'extinction publiée par le pape Ganganelli , Clément XIP^^ dont il est fait mention ci-dessus page 3 16, et en dépit des lois du royaume de France , qui en proscrivent les ordres monastiques, n'est-elle pas une preuve bien convaincante combien cette société est incorrigible et dangereuse ? Elle n'annonce que trop des vues séditieuses 5 et l'intention d'employer tous les mojens possibles pour arriver à son Lut. On doit bien se ressouvenir de ce que signifient, en politique, ces terribles expressions : Tous les moyens possibles ^ c'est-à-dire tous les crimes. L'explication que j'en ai donnée cî«dessus (p.34f à 344} ? laisse aucun doute à cet égard.

j^ujourd'hui encore souples et ram-

paîis, les Jésuites^ demain , seraient fiers €t terribles , si leur puissance égalait leur ambition : malbeur au Souverain qui deviendrait pour eux un obstacle insurmontable à l'exécution de leurs vastes projets; les principes jésuitiques sont là^ qui le menacent du poignard 5 du poison et des pétards.

L'immoralité politique , prêchée et pratiquée par les jésuites, n'esl-elle pas admise , n'est-elle pas enracinée dans la plupart des gouvernemens ? Si tous les crimes politiques et religieux commis autrefois , sous le secret impénétrable du machiavélisme , pouvaient être dévoilés 5 que d'empoisonnemens, que de meurtres^ que d'assassinats 5 que de brigandages, seraient la honte de ceux qui en furent les auteurs !

Cependant le moment n'est pas encore venu, auquel les Jésuites lèveront la tête, pour mettre en jeu leur iafluence pernicieuse et déployer la puissance encore mal assurée qu'ils aspirent à consolider perfas et nef as. Ils se bornent , quant k présent, à travailler en silence, dausTobseorilé. Leshommetî^ en général, sont îm-

prévoyans^ ils sont si peu réfléchis j qu'ils semblent ne pas faire attention que cette société incorrigible et audacieuse a déjà fait aujourd'hui d'immenses progrès.

Leur influence , déjà , s'étend d'une extrémité de l'Europe à l'autre. Le nombre des personnes qui la composent , quoiqu'inconnu , va toujours en augmentant, leurs partisans paraissent également se multiplier. Déjà les jésuites ont obtenu de grands moyens pécuniaires , et par un prestige difficile à expliquer , ils savent faire employer à leur profit des sommes considérables , dont ils disposent à leur gré , comme si en effet ils en étaient les possesseurs : déjà ils bâtissent , comme autrefois^ ou font bâtir à leur profit dans divers pays, dans divers Etats , des maisons , des séminaires ; déjà ils possèdent plusieurs établlssemens ; ils font tous leurs efforts pour s'emparer de Péducation de la jeunesse et de la direction des séminaires , mais en employant tous les moyens pour se maintenir dans Findépendance des Unwersités ainsi que Aq V ordinaire des lieux , c'est-à-dire des Evêques p auxquels ils ne se soumettent

en apparence , qu'autant qu'ils parviennent à les séduire 5 pour les ranger au nombre dé leurs partisans dévoués. Ils font des missions ^ sans en avoir le droit ; ils s'agitent enfin mille et mille manières, et veulent à tout prix se rendre nécessaires. Cependant , malgré la finesse de leurs intrigues ^ malgré l'esprit délié avec lequel ils ont ourdi la trame de leurs entreprises ainljitieuses , ils ne paraissent aux yeux de l'oLservateur que les dignes dépositaires des maximes jésuitiques , et animés du même esprit dont leurs prédécesseurs étaient guiclés. Les modernes disciples de Loyola ne paraissent pas disposés à déroger aux principes dominateurs de leurs devanciers , ainsi qu'aux axiomes qui consacrent Fimmoralité en politique comme en religion . Les Jésuites, désormais, ne peuvent plus renoncer à ces axiomes 5 car l'ambition ^ la soif insatiable des richesses , le désir ardent d'obtenir de la considération 5 de l^iîifiuence el du crédit 5 sont les véritables motus et le premier mobile qui !es font agir.

Malgré Findépendance de V ordinaire des lieux ^ dans laquelle la Société de

Jésus veut se maintenir , ainsi que je l'ai fait voir ci-dessus ^ cette société, par un intérêt machiavélique , fait cause commune avec le clergé séculier , auquel elle consent à se réunir 5 pour s'opposer, autant qu'il leur est possible , |aux progrès des lumières parmi le peuple,

Les Jésuites et le clergé se coalisent donc pour sacrifier à leurs vues ambitieuses les bienfaits de Finstruction publique : mais quoi qu'en disent ces éternels ennemis des peuples , des Rois et des gouvernemens j l'éducation du pau-^ vre n'en est pas moins le ressort le plus important . qui doit assurer la prospérité des nations 5 en favorisant les progrès de la civilisation. L'éducation éclaire l'homme, développe les facultés de son esprit , le rend meilleur et plus heureux ; mais les prêtres qui fondent leurs succès , leur fortune , sur l'imbécillité des peupFes et sur l'imprévoyance des souverains et des gouvernemens peu éclairés, s'opposent et s'opposeront toujours aux progrès des lumières. Ils ne voudraient pas que les gouvernemens , ni les peuples , con^ liassent Içiira droits respeclifs et leuva

devoirsréciproqnes : d'un coté, ils trompent les premiers en leur persuadant d'user despotiquement de Fautorité légitime qui leur est départie pour le bien de la société , et en leur conseillant de se faire obéir par la terreur ; et de l'autre , côté ils cherchent à avilir les hommes en les abrutissant par l'ignorance. L'appréhension des prêtres contre l'éducation du peuple est telle , qu'ils poussent à cet égard leurs craintes jusqu'à la petitesse , et montrent une haine ridicule contre renseignement mutuel , comme si cette méthode devait former des académiciens ; tandis qu'elle n'est destinée qu'à enseigner les élémens de îa première éducation 5 qu'on ne saurait, sans la partialité la plus injuste, refuser même à la classe îa plus pauvre du peuple , ainsi que je l'ai déjà exposé ci-dessus , pages i68 et suivantes.

Le clergé régulier ainsi que les jésuites, sont également intéressés à faire tous leurs efforts pour en imposer aux gouvernemens^ comme aux particuliers^ et faire accroire aux uns et aux autres que Finflueaçe çt Fexistence des prêtres, fondées

sur des reverms considérables , sont nécessaires et même indispensables pour Tintérêt de la religion 5 pour assurer l'autorité des Souverains et pour affermir les gouvernemens. Les prêtres , déjà , ont su profiler de riniluence qu'ils exercent sur les consciences , pour récupérer une partie^ déjà immense, des richesses temporelles que la révolution française leur a fait perdre ; Et Ton sait que les biens de ce bas monde sont , beaucoup plus que les biens spirituels, l'objet principal de leurs vœux les plus ardens.

Qui le croirait! le culte catholique en France perçoit environ cent millions par année 5 tant en argent , qu'en offrandes de diverses natures 5 prélevés sur la masse totale des revenus du peuple français y ainsi que je vais l'expliquer. Les réflexions que je fais à ce sujet ne renferment ni reproches , ni regrets sur la bonne fortune des prêtres, ils la doivent à leur adresse , à leur influence, à l'ascendant naturel qu'ils exercent sur les consciences , et au juste intérêt qu'inspire le culte de la religion donl ils sont les ministres.

L"*énoncé de celle somme de cent millions ne paraîtra pas sans doute exagéré, si ^ à la dépense de trente millions ^ au moins , que le gouvernement consacre tous les ans, en argent, pour subvenir aux frais de toutes les branches du culte religieux 5 si, dis-je , on y ajoute les contributions pécuniaires et volontaires que chaque diocèse , et presque toutes les communes , accordent annuellement aux Evéques et aux Curés, saiis compter les honoraires que les prêtres perçoivent pour l'exercice du culte , pour la dispensation des sacremens , et pour les mariages , les baptêmes et les enterremens; en observant qu'une partie de ces honoraires sont tarifés.

On ne doit pas non plus oublier de mettre en ligne de compte les donations de sommes d'argent, de meubles et d'immeubles , par actes notariés^ ainsi qne les offrandes de toutes natures, faites en argent, en vases sacrés , en ornemens et habillemens, en décorations, en frais de processions , de missions , en constructions et réparations d^autels , de chapelles, de maisons , de presbytères, de séminaires ,

d'églises^ etc., etc., etc. Les calculateurs, plus instruits des détails sur cîiacune des dépenses qui viennent d'être indiquées , trouveront bien certainement qu'en les réunissant toutes 5 elles formeraient un total qui , probablement dépasserait encore la somme de cejit millions.

Quoi qu'il en soity cette bonne fortune, qui s'est opérée si promptement en faveur du clergé , et que les jésuites ^ lins et adroits^ se sont empressés de venir partager avec les autres prêtres, sur lesquels ils semblent toujours vouloir prilîieî y présente un tableau bien remarquablcj qui fait ressortir l'état misérable des Emigrés et celui des nombreux militaires qui depuis la restauration, etaprès avoir consacré leur jeunesse à s'instruire dans leur métier , après avoir versé leur sang pour la défense de la patrie , se trouvent néanmoins congédiés , parce qu'ils ont perdu la confiance du gouvernement. En effet, leur présence est réputée dangereuse dans les rangs , et ils sont en conséquence renvoyés avant Tâge des retraites, auxquelles on leur enlève désormais re3poir de parvenir, malgré les

promesses formelles des lois et des ordonnances. Ils voyent enfin leurs services méconnus ou mal récompensés.

Il est nécessaire sans doute de salarier les cultes; mais les prêtres seraient blâmables si; après avoir obtenu une existence suffisante 5 ils continuaient, en montrant une avidité insatiable , à solliciter continuellement , soit par euxmêmes ^ soit par leurs aveugles et trop zélés partisans 5 de nouveaux avantages 5 qui doivent cependant avoir des bornes.

Le clergé 5 sans doute, doit s'applaudir d'avoir réparé aussi rapidement ses pertes ^ et d'avoir obtenu des revenus qui compensent en grande partie les biens immenses dont il s'était autrefois emparé 5 et dont la révolution française a fait justice ; mais si on compare son sort avec celui de la plupart des émigrés , qui ont beaucoup perdu par la révolution franccâse , sans obtenir des dédornmasemens aussi considérables que ceux accordes aux prêtres ; on conviendra que ceux-ci ont été plus habiles que ceux»la, en ce qui concerne les biens terrestres et les intérêts de ce bas monde. Ce succès

f)rouve que les ministres îles autels ne se sont pas toujours bornés aux biens spirituels, dont la jouissance n'est parfaite que dans l'autre monde.

En convenant que les Emigrés pourraient avoir des droits à quelques dédommagemens ^ on ne peut se refuser de convenir aussi qu'ils ne sont pas les seuls auxquels la révolution ait lait éprouver la perie de leur fortune ; il en est qui Font perdue par la réduction des rentes , par le maximum , par les assignats , pai' la perte des emplois dont ils avaient payé la finance à l'Etat, par l'abandon de plusieurs colonies, etc. , etc., etc. , sans compter les militaires dont nous venons de parler^ qui , après avoir répandu leur sang pour la défense de la patrie^ ont été sacrifiés par les circonstances^, et qui , en perdant leur état , se trouvent aujourd'hui sans ressources. Ceux-îà, disje^ forment autant de catégories de citoyens, qui auraient également droit à des dédommagemens , qui , de plus en plus , deviennent difficiles ou plutôt impossibles a accorder sans ruiner l'Etat.

On dira peut-être que les Emigrés ont

tout sacrifié pour la pei:sonne ilu souverain , et qu'a ce titre ils doivent obtenir la préférence 5 même sur les militaires qui ont versé leur sang j)our la défense de la patrie. Sans vouloir discuter les prétentions et les droits des émigrés, , ni chercher à atténuer le mérite de leur dévoùment ; ils ne peuvent se prévaloir, devant le tribunal de Topinion publique, d'avoir porté les armes contre leur patrie ; ce qui sera toujours une tache:

ainsi 5 tout compensé, les émigrés ne pourront jamais prétendre avoir des droits plus éminens et exclusifs à des dédommagemens. Les autres catégories de citoyens qui ont élé ruinés pour la défense de la patrie et par le fait de la révolution^ principalement les militaires qui ont versé leur sang pour défendre le sol de la France contre Tinvasion des étrangers , et qui perdirent leur état avant l'âge des retraites , ainsi que nous l'avons déjà dit . ne doivent pas être déshérités. Ce serait une injustice . un-e partialité , qui ne tendrait qu'a perpétuer la désunion , les haines et Fesprit de parti , si on sacrifiait les uns pour ré-

compenser exclusivement les autres. Ail surplus, les gouvernemens ne peuvent que jusqu'à un certain point devenir responsables des événemens causés par les révolutions. En admettant enfin des nuances dans les droits d'un chacun , je fais volontiers des vœux en faveur de tous lesréclamataires^ si toutefois le gouvernement pouvait j sans se ruiner, accorder des dédommagemens à qui de droit.

La prospérité si rapide du Clergé et des Jésuites y qui déjà possèdent des ricliesses considérables et obtiennent une influence déjà nuisible au repos des peuples , olTre donc un contraste bien frappant avec la misère des différentes catégories de citoyens dont nous venons de parler 5 et qui ont éprouvé de si grandes pertes par le fait de la révolution. Cette prospérité déoTontre d'une manière évidente , que le véritable mobile qui fait agir le clergé et les jésuites , est le désir d'acquérir les biens de ce bas monde , en employant les ressorts de la superstition et du fanatisme^ en sacrifiant les intérêts de la religion ^ ceux des souverains et des gouvernemens j et enpropa-

géant l'immoralité religieuse et Vim-^ moralité politique.

La superstition et le fanatisme 5 dont plus d'un prêtre s'est rendu le ministre , nuisent essentiellement encore à la divi-* nité. Elles ne cessent de nous la représenter toujours irritée 5 toujours prompte à exterminer les hommes ici Las , ou à condamner dans l'autre monde , à des supplices affreux et éternels , quiconque nuirait aux intérêts temporels de l'Eglise. Ecoutons plutôt ce qu'a dit un poète célèbre :

....... Quel que soit le Dieu que l'Iiouime adore ,

C'est toujours, sous son nooi, la boulé qu'il honore;

Mais si le fanatisme entoure les autels ,

Dieux ! quels torrens de maux menacent les mortels !

J. Delilx-f.

Poëme de la Pitié. Ch. 8.

D'un côté le fanatique nous montre le diable comme étant le rival dangereux de la divinité, et pour ainsi dire égal à Dieu, avec le pouvoir^ en quelque sorte, irrésistible , d'entraîner les hommes dans le péché ; et de l'autre côté , il nous annonce un Dieu, toujours en courroux ;

qui, malgré sa bonté et sa toute-puissance, se venge des crimes qu'il pouvait si facilement prévenir 5 et que l'homme commet à l'instigation du diable : de manière que le bon principe et le mauvais principe personnifiés ^ toujours en opposition^, toujours s'attaquant sans cesse et se combattant à forces égales , ne s^'accordent tous les deux que sur un seul points celai de précipiter presque tous les hommes dans Fabîme ! mais le fanatique religieux ne veut régner que par la terreur, et ne craint pas de rendre la divinité haïssable ou ridicule.

Il en est de même du fanatique en matière de politique . celui-^ci , démoralisé par le fanatique religieux , ne craint point également de rendre les Rois haïssables à leurs sujets^ en conseillant les formes arbitraires , despotiques et tyranniques , en essayant de persuader aux gouvernemens que la force de l'autorité consiste dans un pouvoir absolu , qu'on ne peut gouverner les peuples que par la terreur 5 et que tous les crimes sont permis en politique. ïh \enlenl que les souveraine appesantissent sans cesse un sceptre

de fer sur les nations; et peu sensibles aux maux incalculables qu'ils provoquent en irritant les esprits par l injuslice et l'oppression 5 ils ne craignent pas de rendre le monarque odieux à des sujets dont il doit être le père et non le tyran. C'est ainsi que les fanatiques religieux et les fanatiques politiques se trouvent intimement unis par les mêmes principes 5 les mêmes maximes , et ont entre eux de grands traits de ressemblance. Les uns et les autres ont également à regretter les richesses , les honneurs et les distinctions dont iîs jouissaient avant la révolution ; les uns et les autres veulent atout prix recouvrer les privilèges , dont le souvenir ineffaçable est toujours pour eux le signal des haines interminables et des vengeances. Les uns et les autres regardent endn le régime de la terreur comme indispensable pour bien gouverner.

Lorsque le gouvernement refuse de partager plus long -temps les élerneîs ressentimens du fanatique religieux et du fanatique politique , et lorsque le Souverain proclame Vunion et Voûhli du

passé 5 r implacable Ultra maudit et le gouvernement et le Souverain ^ sans cesse il souffle le leu de la discorde y et pour comble de perfidie^ on Fa vu souvent provoquer des révoltes ^ ourdir des trames séditieuses , dans un sens en apparence favoiable au parti qu'il veut déjouer ou calomnier , et cherche enfin à exciter contre ce parti la sévérité des lois. fJ Ultra s'agite de toutes les manières; pour tromperie gouvernement et Tentraîner dans de fausses démarches , dans de fausses mesures. Si le succès ne répond pas à ses folles et injustes prétentions 5 il s'irrite , il s'indigne. L'Ultra devient lui-même le détracteur effronté des ?Jinlslres 3 souvent dans ses discours peu mesurés il manque de respect envers le monarque. En eflét , n'a-l-on pas souvent remarqué crue ce sont les Ultra , qui, dans les couver salions^ parlent avec le plus d'irrévérence de la personne sacrée du Souverain.

Le fanatique religieux et le fanatique politique , le faux dévot et Y ultra ^ tous ne font qu'un. Je vais essayer d'en faire le portrait . elles mêmes traits serviront

à-la-foîs à peindre les ultra et les faux dévots. Ils ont entre eux une ressemblance pour ainsi dire parfaite , car les extrêmes se louchent.

On ne me reprochera pas sans doute d'employer les mots ultra et ult racisme y qui sont encore à peine usités; mais les choses nouvelles nécessitent des signes nouveaux. Le peuple , qui en est ordinairement le créateur , leur tlonne un sens adapté aux circonstances du moment 5 et l'usage les consacre ; les néologues ensuite s'en emparent. Ces nouveaux nés 5 d'une constitution plus ou moins heureuse, se traînent long^-lemps incertains sur leur destinée , et souvent ils attendent en vain aux portes de i'institut les honneurs de l'adoption.

Parmi ces néologies de nouvelle date , les mots ultra et ultracisme ont déjà une existence qui est malheureusement bien constatée. On ne peut les àive français ^ et ils ne le seront jamais. Cependant ils paraissent s'introduire dans la langue française 5 et , sans prétendre en tirer l'horoscope^ voici la définition naturelle, de ces deux sinistres expressions.

U Ultra j soi-disant monarchique , est celui qui 5 emporté par un zèle outré, violent 5^ souvent cruel, excité par un esprit de parti , se prétend royaliste excîî-isii , et commet de sang-froid des assassinats pour assouvir ses ineffaçables vengeances ^ et profite de toutes les réactions pour se permettre des actes arbitraires , oppressifs et criminels^ et à l'abri , pour ainsi dire , de l'autorité qu'il a séduite , et dont il est favorisé et protégé secrètement.

En attendant la décision des ptiristes , j'employerai au nombre singulier pour le pluriel ce mot ultra y qui est tantôt substantif et tantôt adjectif des deux genres. Quoi qu'il en soit ^ ce mot peut se mettre en parallèle avec celui de jacobin^ même dans le sens le plus défavorable qu'on puisse lui donner; mais jamais il ne pourra frayer avec le mol libéral^ pris dans le sens naturel et non forcé;, car le libéralisme esl le génie du bien , fondé sur la justice , le bon sens et la raison^ tandis que Vidtracisme est le génie du mal , qui ne réve que vengeances, réactions et crimes.

La définition de Yultracisme est donc ce zèle outré ^ implacable , cruel et haineux 5 qui , en matière de politique , sert à désigner le fanatisme dangereux qui caractérise les ultra.

Il résulte de ces différentes défini lions que le fanatisme religieux ^ qui ^ au nom de Dieu 5 commet en sûreté de conscience des atrocités qui révoltent l'humanité j que \q fanatisme politique ^ ou Yultracisme , qui, séduit par les charmes du pouvoir arbitraire et tyrannique , commet également sans remords des assassinats et des crimes , par raifon d'état et pour des causes de haute politique 5 ainsi que le jacobinisme ou la démagogie avec ses fureurs anarchiques 5 se placent tous sur la même ligne.

Il y a donc analogie 5 identité parfaite, enlve le fanatique ^ Yultraetle jacobin démagogue , et entre \e fanatisme , l'wZtracisme et le jacobinisme , ou la démagogie.

L'alliance du fanatisme religieux et du fanatisme politique a produit le faux déi^ot. En voici le portrait que j'ai esquissé d'iiprès nature.

(ao4)

he faux (îéi^ot est l'ennemi déclaré des sciences; il s'irrite du progrès des lumières 5 il blâme la méthode de Yensei" gnement mutuel , et il essaye , mais en vain 5 de la ridiculiser 5 il ne veut pas que les hommes s'éclairent , et il condamne le peuple à l'ignorance 5 il a en horreur la liberté de la presse , et il partage Feffroi qu'elle cause à tout fonctionnaire despote et prévaricateur; il cherche à la déprimer en toute occasion , par la seule raison que la liberté de la presse dévoile la marche tortueuse du despotisme et démasque les tartuffes de îous les genres.

Le faux dévot refuse de s'insti^uire, son âme faible est asservie par Pabsurdilé , l'erreur et le mensonge , et il semble redouter de connaîtr*^ la vérité. Il brûle les livres des philosophes sans les avoir jamais lus et sans vouloir les lire. S'il consent à lire des ouvrages conformes à ses opinions , il se fait un cas de conscience de lire ce qui y est contraire, si ce n'est que pour chercher à étouffer la vérité, lorsqu'il est du nombre des écrivains éhontés qui prostituent leur

plume pour combattre la raison et le bon sens avec les armes de la sottise , cle l'ignorance et de la mauvaise foi. Le faux dévot ne veut point qu'on raisonne. Il exige de tous ceux qui vivent dans sa dépendance une soumission à toutes ses décisions; iî est orgueilleux , vain et arrogant 5 et sur-tout intolérant en religion comme en politique. Ses manières sont remplies de hauteur vis-à-vis de ses inférieurs 5 et de bassesse, vis-à-vis de ceux dont il dépend. Il est rampant et adulateur envers les personnages dont il espère obtenir des faveurs. Cependant le faux dévot met de l'importance à tout ce qu'il dit j à tout ce qu'il fait. Il est épris de son propre mérite 5 et pour donner du relief à la régularité de sa conduite , il met continuellement en opposition l'inconduite de son prochain ^ dont il dévoile les défauts sans ménagement , et par ce moyen il en résulte un contraste dont le faux dévot tire avantage. Celui-ci ne vous laisse pas ignorer qu'il se prive rigoureusement de tous les amuseme^is.

publics. Il est tel faux déçôt qui vous assure avec ostentation de n'avoir jamais^

été au spectacle ^ de fuir les bals et tous les divertissemens permis. Si par hasarcj il est forcé, comme malgré lui, d^assister à un bal , dans lequel il se serait laissé entraîner par des convenances qui lui auraient paru indispensables , sa contenance y est maussade , l'ennui et le dédain se peignent sur sa figure ; il semble reprocher aux autres de s'amuser , et en affectant de se retirer assez promptement pour être aperça y il promet de s'accuser coupable de trop de condescendance, au moins , comme d'un péché véniel ; mais il se vantera^ ajuste titre sans doute , de n'avoir jamais manqué d'assister aux: offices divins, le matin et le soir, les dimanches et fêtes et en d'autres jours encore de la semaine , d'avoir également observé ponctuellement tous les jours Tuaigres y ainsi que les jeunes prescrits; et c'est en cela seul qu'il fait pour ainsi dire consister toute la religion : mais en oubliant trop facilement que Vjipotre Saint Paul (i) recomaiande aux chré-

(i) Première Epître de S. Paul aux Corint., ch. Xllf. On pourra voir ci-dessus les citations tirées des Epîtres

tiens la charité par-dessus toutes choses, le faux dévot se permet continuellement la médisance et la calomnie ; et affectant toujours un ton dur et tranchant , il blâme avec sévérité ^ avec aigreur , la conduite de son prochain.

Souvent encore il déchire sans pitié la réputation de ceux dont il s'érige le censeur. La critique des actions d'autrui est l'objet habituel de toutes ses conversations. L'intolérance religieuse et politique perce dans toutes ses décisions j et il adopte tous les principes extrêmes qui en découlent. Le faux dévot est en*tièrement dévoué au pai^ti seivile ^ et rempli tout-à-la-fois d^orgueil et de bassesse 5 il consent d'un côté à ramper ^ pourvu qu'il puisse exercer despotiquement les emplois qui lui sont confiés.

Lorsque le parti servile auquel il est affectionné j vient à être comprimé^ le faux dévot s'en indigne et s'irrite; ïi s'exhale en plaintes amères. Mais il applaudit à l'oppression , lorsqu'elle pèse

de S. Prail , concernant la charité cîiréii^nne, pages 25 cl 99.

sur le parti opposé : on croirait enfin que le faux dévot n'a aucune idée du juste et de l'injuste 5 car la partialité préside à toutes ses actions et sert de base à ses jugemens; car il se déclare sans pudeur le partisan des foriiies arbitraires et despotiques. C'est par cette raison que le faux déi^ot n'aime point Y institution du jurj. Il attaque sans cesse cette belle institution pliilantropique par des raisonnemens sans justesse , contraires à la raison, et qui décèlent des vues étroites et la petitesse de son esprit. Il ne craint pas d'être en opposition aux intentions pleines d'humanité d'un monarque aussi juste qu'éclairé, qui protège Finstitution du jury et nous a promis de la perfectionner ; mais le faux dévot veut le despotisme et les formes arbitraires jusques dans l'exercice delà justice. Il ne veut également de lois que pour les peuples et non pour les gouvernemens. Il ne lui manque enfin qu'un théâtre plus grand et une autorité assez étendue, pour commettre de sang-froid, en sûreté de conscience et pour la gloire de Dieuj tous les crimes religieux et

politiques qui lai paraîtraient uëressaires pour les intérêts de îa religion et ceux de l'Elat.

Si , dans l'excès de son amour-propre , le faux dévot se croit un modèle de conduite et de régularité, il est encore une autre classe d'hommes crédules et superstitieux 5 qui j pour la tranquillité de leur conscience se soumettent à quelques pratiques de religion 5 en approuvant sans réflexion tous les faux principes de l'immoralité religieuse et politique 5 dont ils ne sentent peut-être pas toutes les conséquences, et s'accommcdent bien aisément de la morale relâchée de certains prêtres qui, par intérêt, accordent sans difficulté aux gens du monde des absolutions périodiques et abusives , qu'ils renouvellent sans difficulté en faveur de pécheurs relaps^, qui^ ainsi que je l'ai déjà dit ( page 106 ) ^ se souillent continuellement dans îa fange des vices et retournent sans cesse à leurs vomissemens.

Tels sont les hommes formés à l'école des prêtres prévaricateurs^ qui méconnaissent la charité évangélique , celte

vertu sublime^ sans laquelle toutes les autres vertus ne sont rien , et qui foulent aux pieds la morale chrétienne , pour y substituer une morale relâchée^ une morale pernicieuse, qui érige le crime en vertu, au moyen d'une direction d'intention 5 façonnée par des restrictions mentales.

Si le portrait du faux dévot qu'on vient de présenter n'est pas flatté , on ne pourra du moins lui reprocher de manquer de justesse. 11 eût été facile de charger le tableau 5 en parlant des crimes religieux et politiques que certains faux dévots ont commis réellement, sous le manteau de la religion j et les dépeindre hypocrites; haineux, cruels dans leurs vengeances, ne sachant jamais pardonner, et d'aùtant plus impitoyables, qu'ils masquent leur conduite sous le voile des'' intérêts de la Divinité.

Les anciens avaient déjà adressé de pareils reproches ces fourbes détestables , qui, animés d'une fureur religieuse , faisaient égorger tous ceux qu'ils ne pouvaient rendre dupes de leurs réve-

ries 5 de leur orgueil et de leur avaxice.

Une foule d'écrivains 5 de philosophes et de poètes anciens , dévoilèrent aussi les pratiques superstitieuses 5 le fanatisme et la cruauté des prêtres des faux dieux , qui ^ de tout temps, abusèrent de la crédulité; de l'ignorance 5 dé la stupidité des peuples^ et cherchèrent également à en imposer aux gouvernemens et aux souverains peu éclairés^ pour se les rendre tous tributaires et s'emparer de richesses îm-»

menses.

Le célèbre poète Virgile , l'un des plus profonds philosophes de son temps , est un de ceux qui semble avoir le mieux saisi et dépeint le caractère irascible et implacable des prêtres et des faux dévots 5 par cette éloquente et poétique exclamation , adressée aux divinités des

païens :

Tantœne animis , celestihus irœ% (i)

L'illustre Boileau a rendu également

(i) Firg. iEaeid. ^ Llb.

la même idée ^ ou plutôt en a donné en quelque sorte la traduction fidèle par ce vers expressif : ^

Tant de fiel eulre-t-il dans l'âme des dévots! (i)

(i) Boileau, Le Lulria , chant .

/./ / // -■ y, a.ntjFttjne

SUPPLICE e^r,rroz:re^, ^rr//^e^ ^VWLWVVi 111 . Koù d^'Espa^ne ^^717 . . . ^.7/'//' TRIBUNAL Li'lNQUl^ïTTO^ a. J^UJrrd:.

Page 1