‹ La Morale d'AristoteChapitre 10 sur 58 · LA RESPONSABILITÉ · texte numérisé non relu

LA RESPONSABILITÉ

Puisque tous les actes dont les principes sont en nous sont des actes volontaires, nous en sommes entièrement responsables, car il dépend de nous de les faire ou de ne pas les faire. Etant les auteurs de nos œuvres, comme un père l'est de ses enfants, nous en répondons devant l'opinion, devant la loi humaine, devant notre conscience et Dieu ; étant causes, nous subissons les effets de ces causes qui doivent nous être attribués. C'est ainsi qu'il ne tient qu'à nous d'être ou vils ou estimables, de mériter le mépris et le blâme ou l'estime et l'approbation publique, d'encourir les pénalités de la loi ou bien de vivre conformément à la règle établie, de souffrir la réprobation de la conscience ou d'être en paix avec nous-mêmes et avec Dieu.

Aristote est très affirmatif sur la question de la responsabilité et les belles pages qu'il y a consacrées me semblent irréfutables. Il a une si haute idée de la liberté de l'homme qu'il le croit non seulement cause de ses actes, mais encore de ses dispositions et de ses habitudes et même, à certains égards, de sa manière de voir ou d'envisager les choses. Dans les théories si élevées et si profondes du grand philosophe si bien convaincu sur ce point, nous n'avons pas trouvé celle de l'hérédité morale, si contraire à la dignité de l'homme et si peu

propre à lui donner le courage et la force de lutter contre le mal. C'est avec une vive satisfaction que nous constatons l'absence de cette désolante doctrine dans les enseignements d'Aristote. L'homme est maître de sa vie morale ; il peut agir même sur sa pensée pour la diriger selon la raison et la vertu; il peut secouer le joug des mauvaises habitudes qui sont le résultat d'une éducation défectueuse, et se créer des habitudes nouvelles, dignes du principe divin qui est en lui. Et c'est dans cette œuvre de création que se manifeste la noblesse de son âme. Nous ne croyons pas qu'Aristote ait exagéré la responsabilité humaine en l'étendant jusqu'à la nature physique. « Non seulement, dit-il, les vices de l'âme sont volontaires, il y a même des personnes chez qui les imperfections du corps le sont aussi et on les leur reproche. » Il est impossible, en effet, que le corps ne porte pas l'empreinte des habitudes de l'âme dont il manifeste à l'extérieur la vie intime. Si donc l'âme est envahie et troublée par des passions déréglées, elle produit toutes sortes de désordres dans la vie corporelle. Si, au contraire, par la force qui lui est propre, elle établit en elle-même l'ordre et la paix, la sérénité qui est le caractère de cette force, réagit sur le corps et contribue à sa santé et à sa beauté.

Puisque la fin est l'objet de la volonté et que les moyens pour y atteindre sont ceux de la délibération et du choix, il s'ensuit que les actions auxquelles elle donne lieu sont l'eiïet d'une détermina-

tion réfléchie, et qu'elles sont volontaires et que les actes de vertu sont dans le même cas. La vertu dépend donc de nous et le vice aussi, car dans les cas où il dépend de nous d'agir, nous pouvons aussi ne pas agir, et quand il dépend de nous de dire oui, il est aussi en notre pouvoir de dire non ; en sorte que, si nous sommes maîtres de faire ce qui est bien, nous le sommes aussi de ne pas faire ce qui est mal. Or, si nous sommes maîtres de faire ou de ne pas faire les bonnes actions, aussi bien que les mauvaises, c'est-à-dire d'être bons ou méchants, il dépendra donc de nous d'être ou vils ou estimables. Et le poète qui a dit : « Nul n'est méchant à dessein, ni heureux malgré lui », semble avoir dit une chose véritable à quelques égards et fausse sous un certain rapport. Car sans doute nul homme n'est heureux malgré lui. mais le vice est volontaire ; ou bien faut-il remettre en question ce que nous venons d'avancer et nier que l'homme ait en soi le principe de ses œuvres, et qu'il en soit, s'il le faut ainsi dire, le père comme il l'est de ses enfants?

Mais si tout cela paraît fondé sur la raison et s'il nous est impossible de remonter à d'autres principes d'action qui sont en nous-mêmes, les actes dont les principes sont en nous dépendent eux-mêmes de nous et, par conséquent, sont volontaires. Cela même semble confirmé, non seulement par le témoignage de tous les hommes pris individuellement, mais aussi par celui des législateurs. Car ils châtient et punissent ceux qui commettent des actions criminelles, toutes les fois qu'elles n'ont pas été l'effet de la contrainte ou d'une ignorance dont ils n'étaient pas cause, au lieu qu'ils honorent les auteurs des actions vertueuses, comme pour exciter les hommes aux unes et les détourner des autres. Or, assurément, personne ne s'avise de nous exciter

aux choses qui ne dépendent ni de nous ni de notre volonté , attendu qu'il ne servirait à rien d'entreprendre de nous persuader de ne pas éprouver les sensations du chaud, du froid ou de la faim ou quelque autre sentiment de ce genre, puisque nous ne les éprouverions pas moins pour cela. (Morale à Nicomaque^ pp. 105-106.)

Cependant on dit : Tous les hommes désirent ce qui leur semble être le bien, mais nul n'est le maître de son imagination, car tel qu'est chaque individu, telle lui semble la fin qu'il se propose. Chaque homme, répondrons-nous, est, jusqu'à un certain point, la cause de ses dispositions ou de ses habitudes et, par conséquent, le sera aussi, à certains égards, de sa manière de voir ou d'envisager les objets. D'ailleurs, si personne n'est la cause du mal qu'il fait et ne le fait que par ignorance du résultat et dans la persuasion que ce sera pour lui un moyen d'arriver au bonheur ; si le désir de ce bien n'est nullement en nous l'effet d'un choix libre et indépendant, mais doit, pour ainsi dire, être inné et nous faire choisir le bien véritable ; de même que pour bien juger des objets à la vue, il faut être né avec de bons yeux, en sorte que celui-là sera vraiment le favori de la nature, qui sera né avec des dispositions si heureuses, puisqu'il possédera ainsi, par le seul privilège de sa naissance, ce qu'il y a de plus grand et de plus beau et qu'il est impossible de recevoir d'un autre, ni d'apprendre par soi-même, mais qu'on ne peut tenir que d'une nature véritablement parfaite ; si (dis-je) on admet tout cela comme une vérité incontestable, en quoi donc la vertu sera-t-elle plus volontaire que le vice ? Car la fin de toutes les actions se présente à l'homme ver-

tueux aussi bien qu'au scélérat, à l'aide de ses facultés naturelles ou de quelque manière que ce soit; et, rapportant tout le reste à ces mêmes facultés, ils agissent d'une manière qui y est analogue. Soit donc que le but ou la fin, quelle qu'elle soit, ne se découvre pas en vertu des facultés naturelles et qu'il y ait quelque chose qui dépende de l'individu lui-même, soit que cette fin s'offre naturellement, mais que l'homme de bien, faisant volontairement les actions qui y tendent, la vertu doive être volontaire, le vice n'en devra pas moins être aussi volontaire, car l'homme pervers a pareillement en lui le principe déterminant des actions, supposé que ses facultés naturelles ne lui manifestent pas la fin elle-même.

Si donc les vertus sont volontaires, comme on l'a dit (car nous sommes, jusqu'à un certain point, cause de nos dispositions ou habitudes, et la fin que nous nous proposons est déterminée par l'espèce particulière ou par la nature de ces mêmes habitudes), il s'ensuit nécessairement que les vices aussi sont volontaires, car tout est pareil de part et d'autre. (Id., pp. 109-111.)

Mais, non seulement les vices de l'âme sont volontaires, il y a même des personnes chez qui les imperfections du corps le sont aussi et on les leur reproche, car personne sans doute ne blâme ceux qui ont quelque difformité ou infirmité naturelle ; mais on en fait un sujet de reproche à ceux en qui elle est l'effet de la négligence ou du manque d'exercices. 11 en est de même de la faiblesse, de la laideur, de la privation de quelque membre ; assurément aucun homme sensé n'insultera un aveugle de naissance ou celui qui le serait devenu par Yeiïet

d'une maladie, ou d'un coup qu'il aurait reçu ; on sera plutôt porté à en avoir compassion, au lieu que, si c'est l'effet de l'ivrognerie ou de tout autre genre de débauche et d'intempérance, tout le monde sera porté à le blâmer. On blâme donc les vices du corps qui dépendent de nous et non ceux qui n'en dépendent pas, et s'il en est ainsi, il s'ensuivra que tous les autres genres de vices ou de défauts, qui sont un sujet de reproche, dépendent également de nous. [Id., p. 109,)

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