CHAPITRE IV
L'homme est capable de vertu, puisqu'il est doué d'intelligence pour connaître le bien et de volonté libre pour y adhérer et le pratiquer. De plus, « la nature, ainsi que nous le dit Aristote, a mis dans tous les individus le germe de chacune des vertus morales, car nous apportons, pour ainsi dire, en naissant, quelques dispositions à la justice, à la prudence ou à la tempérance, au courage et aux autres qualités de l'âme ». Ces dispositions naturelles qu'on peut appeler de bons instincts se manifestent plus ou moins chez les enfants à côté de bien des mauvais instincts. Il semble qu'ils aient surtout un sens assez vif de la justice et peut-être aussi sont-ils d'autant plus enclins au courage qu'ils ignorent davantage le danger ; le courage est le plus souvent chez eux l'indice d'une bonne constitution et le besoin d'activité. Mais je n'ai jamais remarqué dans l'enfance la moindre velléité de tempérance ni de prudence, et je crois que ces vertus
sont surtout l'œuvre de la raison et que l'enfant u'en a pas môme l'idée. Il n'en est pas moins vrai que notre nature, loin d'être contraire à la vertu, est susceptible de la recevoir et s'y porte même par ses bons instincts. Mais cette vertu qu'Aristote appelle « vertu naturelle » pour la distinguer de « la vertu en soi ou proprement dite » a besoin d'être dirigée, fortifiée et pratiquée, pour devenir cette disposition ferme et immuable de l'âme, qui ne veut plus que le bien.
« C'est après avoir agi d'une manière conforme à la vertu que nous acquérons des vertus, dit Aristote. En bâtissant, on devient maçon et en jouant de la lyre, on devient musicien ; de même en pratiquant la justice, on devient juste ; en pratiquant la tempérance, on devient sobre et modéré dans ses désirs ; enfin, en faisant des actes de courage, on devient courageux. » Il s'agit donc de donner à l'homme de bonnes habitudes par la répétition d'actes vertueux. C'est à cela que doivent s'appliquer les législateurs dans les lois qu'ils décrètent, les éducateurs dans la direction de l'enfance et de la jeunesse, et tous les hommes à l'âge de raison dans le gouvernement d'eux-mêmes.
S'il y a diverses vertus morales à cause des dispositions particulières des individus par l'imperfection inhérente à la vertu humaine, il n'y a cependant qu'une vertu qui unit toutes les différentes manifestations du bien, alors même qu'elles semblent être séparées ou indépendantes. Pour le reconnaître, il
suffît de s'appliquer à telle ou telle vertu, la justice, par exemple, qu'on ne saurait pratiquer sans courage, ni prudence, ni charité. Il en est de même de la tempérance qui exige également du courage et de la prudence. C'est la faiblesse humaine qui a divisé ce qui, en réalité, est uni, en considérant comme des vertus des dispositions plus ou moins heureuses qui aident à acquérir la vertu.
Les vertus ne sont point en nous le fait de la nature, ni contraires à la nature ; seulement elle nous a faits susceptibles de les recevoir et nous les perfectionnons par l'habitude.
De plus, nous apportons, pour ainsi dire, en naissant, les facultés propres aux choses qui sont en nous le fait de la nature, et ensuite nous produisons les actes, comme on le voit clairement pour les sens. Car ce n'est pas à force de voir et d'entendre que nous avons acquis les sens de l'ouïe et de la vue ; au contraire, nous en avons fait usage parce que nous les avions, mais nous ne les avons pas parce que nous en avons fait usage. C'est après avoir agi d'une manière conforme à la vertu que nous acquérons des vertus, et il en est de même des autres actes, car la pratique est notre principal moyen d'instruction dans les choses que nous ne faisons bien que quand nous les savons faire. Par exemple, en bâtissant on devient maçon, en jouant de la lyre on devient musicien : et de même en pratiquant la justice on devient juste, en pratiquant la tempérance on devient sobre et modéré dans ses désirs ; enfin, en faisant des actes de courage on devient courageux. Ce qui se passe dans les sociétés civiles en est la preuve, car les législateurs
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'endent les citoyens vertueux en leur faisant con- ;racter de bonnes habitudes. C'est là le dessein ou .'intention de tout législateur, et quand il ne réussit 3as, il se trompe ; c'est par là qu'un gouvernement iiffère d'un autre, un bon d'un mauvais.
Enfin, c'est par les mêmes causes et par les nômes moyens que se produisent ou se détériorent les vertus et les actes de toute espèce; c'est à force l'exercer leur art que les musiciens, les architectes 3t les autres artistes de tout genre deviennent bons st mauvais ; car s'il n'en était pas ainsi, on n'aurait besoin de maître pour aucun de ces arts, et tous ceux qui les exercent seraient également habiles ou inhabiles. Or, il en est exactement de même par rapport aux vertus. C'est dans l'exécution des conventions et des transactions de tout genre qui ont lieu entre les hommes, que nous nous montrons les uns justes et les autres injustes ; c'est dans les occasions où il y a des dangers à braver que nous prenons des habitudes de timidité ou de courage, que nous devenons ou lâches ou courageux. Il en sera de même encore des passions ou des désirs et de la colère. Car l'habitude de se comporter les uns d'une manière et les autres d'une autre, dans les mêmes circonstances, fait que les hommes deviennent les uns sages et modérés, les autres débauchés et emportés. En un mot, c'est de la répétition des mêmes actes que naissent les habitudes, et voilà pourquoi il faut que les actions soient assujetties à nn mode déterminé, car de leurs différences naisjsent les habitudes diverses. Ce n'est donc pas une chose indifférente que de s'accoutumer, dès l'âge le plus tendre, à agir de telle ou telle manière ; c'est, au contraire, une chose très importante ou plutôt, tout est là. {Morale ù, Nicomaquey pp. 54-56.)
. La nature semble avoir mis dans tous les individus le germe de chacune des vertus morales, car nous apportons, pour ainsi dire, en naissant quelque disposition à la justice, à la prudence ou à la tempérance, au courage et aux autres qualités de l'âme. Mais nous cherchons ici quelque chose de plus, c'est la bonté et la vertu proprement dites, c'est une autre manière d'être juste, courageux, tempérant et le reste. Ces dispositions naturelles existent, en effet, dans les enfants et dans les animaux, mais elles semblent plutôt nuisibles qu'utiles sans l'intelligence. C'est ce qu'on peut reconnaître en considérant que les mouvements du corps, de quelque vigueur qu'il soit doué, ne peuvent que l'exposer à des chocs très funestes, quand il est privé de la vue. Or, il en est de même ici ; notre manière d'agir est tout autre, quand elle est dirigée par l'intelligence. Et c'est précisément dans une habitude ou disposition semblable que consiste la vertu proprement dite.
Concluons de là que, de même que la partie de l'âme qui conçoit et apprécie les opinions comprend deux sortes de facultés, l'adresse et la prudence, ainsi la partie morale comprend deux sortes de vertus, la vertu naturelle et la vertu en soi ou proprement dite, et celle-ci, qui est principale et directrice, s'il le faut ainsi dire, ne saurait exister sans la prudence.
Tous ceux qui, désormais, entreprennent de définir la vertu, ne manquent guère de faire entrer dans leur définition qu'elle est une disposition à tel ou tel genre de qualités ou d'actions conforme à la droite raison: or, c'est la prudence qui donne à la raison cette rectitude dont ils parlent. Tous semblent donc, jusqu'à un certain point, avoir deviné
que cette habitude ou manière d'être, telle qu'ils la conçoivent, est la vertu, quand elle est dirigée par la prudence.
Toutefois, cette définition a besoin d'être un peu modifiée, car la vertu n'est pas seulement une disposition ou manière d'être, conforme à la raison, mais elle doit être unie à la raison ; or la raison, dans ce cas-là, c'est la prudence. Ainsi donc, Socrate pensait que toutes les vertus sont la raison même, envisagée sous différents points de vue (car il croyait que toutes étaient des sciences), et nous croyons qu'elles sont unies à la raison. D'où il suit évidemment qu'il n'est pas possible d'être proprement vertueux sans la prudence, ni d'être prudent sans la vertu morale.
On pourrait aussi résoudre par ce moyen l'argument par lequel on prétend prouver que toutes les vertus sont séparées au indépendantes les unes des autres, lorsqu'on dit que le même individu n'est pas naturellement disposé à toutes les vertus, en sorte qu'il y en aura telle qu'il aura déjà acquise, et telle qu'il ne possédera pas encore. Cela peut -être vrai des vertus naturelles, mais cela ne saurait l'être de celles dont la possession fait qu'un homme est appelé vertueux dans un sens absolu ; car, dès qu'on possède uue seule sorte de prudence, on possède aussi toutes les autres. (I(i,,pp. 279-282.)