‹ La Morale d'AristoteChapitre 13 sur 58 · LA VERTU CONSISTE DANS DE BONNES HABITUDES · texte numérisé non relu

LA VERTU CONSISTE DANS DE BONNES HABITUDES

Mais si les passions sont le principe de la vertu, elles ne sont pas cependant la vertu même. Aristote appelle passion tous les mouvements de la sensibilité, le désir, la colère, la crainte, l'audace, l'envie, la joie, l'amitié, en un mot, tout ce qui est accompagné de plaisir ou de peine, tout ce qui se rapporte à l'être sentant. Dans cette énumération sont confondus les sentiments et les passions. Il y a quelque chose de fatal dans tous les faits de la sensibilité ; il ne dépend pas de nous de les éprouver ou non : « ce n'est pas par choix et par réflexion que nous éprouvons de la colère ou de la crainte >^. Mais nous pouvons, par une détermination réfléchie, d'abord surmonter ces sentiments, et, par degré,

diminuer la force de la tendance qui nous y porte, afin de devenir modérés et courageux. De même, nous ne sommes pas vertueux en ce que nous éprouvons de la pitié pour les malheureux, ou de l'émulation pour tout ce qui nous semble digne de louange. Mais si, par choix, nous faisons les actes que nous inspirent ces sentiments, nous fortifions la tendance à les éprouver. C'est ainsi que nous nous donnons des habitudes. Mais ces habitudes ne sont des vertus que si elles rendent l'homme bon et capable d'exécuter les actes qui lui sont propres.

Les habitudes se forment, ainsi que nous l'avons vu, parla répétition des mêmes actes : « On devient juste en pratiquant la justice, et raisonnable, en pratiquant la raison ». Aucune théorie, fût-elle la plus parfaite, n'a jamais suffi à rendre l'homme vertueux : les meilleurs raisonnements ne sauraient tenir lieu de l'action vigoureuse qui est indispensable pour refouler les mauvaises tendances, et fortifier les bonnes. C'est là l'œuvre de toute notre vie, et la nature vient au secours de notre faiblesse et de notre indolence, en nous stimulant à l'action par le plaisir môme que nous éprouvons à agir : « Le plaisir qui vient de l'action même, dit Aristote, porte l'homme vertueux à faire des actes de vertu, et à les faire avec un charme toujours nouveau. » Mais on n'est pas réellement vertueux si le but de l'acte de vertu est le plaisir de la vertu, non la vertu en elle-même.

Aristote nous semble trop absolu quand il dit « qu'on est vertueux si l'on agit avec plaisir, et qu'on cesse de l'être si l'on ne fait le bien qu'avec douleur, parce qu'on le fait par une nécessité qui vous y force ». Cette nécessité peut n'être que la contrainte raisonnable que l'on s'impose à soimême, et qui est très volontaire, alors même qu'elle est douloureuse. Il se peut que, dans ces cas, nos mobiles ne soient pas toujours les plus désintéressés, que ce soit plutôt la raison que l'amour du bien qui nous détermine à agir. Mais je doute que les débuts dans la pratique du bien puissent être chose agréable et facile ; et n'est-ce pas exposer ceux qui s'y engagent, à des déceptions et à des découragements que de leur laisser croire que tout est plaisir ] dans la vertu ? Chacun sait par expérience ce qu'il en coûte de lutter contre de mauvaises tendances pour transformer une nature difficile, et rompre avec ■ des habitudes plus ou moins invétérées. Aristote nous semble même exagérer la tyrannie de l'habitude quand il dit « qu'il n'y a que le commencement qui-j est en notre pouvoir; et que l'homme injuste et le débauché ne peuvent plus ne pas l'être, puisqu'ils le sont devenus volontairement ». Sans doute, il faut d'héroïques efforts pour remonter le courant vicieux ; mais l'homme doué de raison ne perd jamais entièrement l'usage de la liberté morale. D'ailleurs, Aristote lui-même encourage ceux qui essaient de s'affranchir du joug de l'habitude en leur disant que « l'habitude est plus facile à changer

que la nature »; et en leur rappelant la parole d'Evénus : « N'en doute point, ami, un exercice constant, l'application et l'étude ont des résultats durables, c'est là ce qui, chez les hommes, finit par être comme la nature elle-même ». Ce n'est pas un premier effort qui rend l'homme vertueux, pas plus « qu'une seule hirondelle ne fait le printemps ». La vertu, par sa constance, triomphe de tout : ferme et immuable, elle est toujours égale à elle-même dans toutes les circonstances de la vie, et elle conserve, dans toute sa pureté, le principe qui la fait agir.

Puisqu'il y a dans l'âme trois sortes de choses, passions, facultés, dispositions ou habitudes, il faut que la vertu soit quelqu'une de ces choses. Or, j'appelle passion le désir, la colère, la crainte, l'audace, l'envie, la joie, l'amitié, la haine, le regret, l'émulation, la pitié, en un mot, tout ce qui est accompagné de plaisir ou de peine. J'entends par facultés les pouvoirs en vertu desquels nous sommes dits capables d'éprouver de tels sentiments, c'est-àdire en vertu desquels nous sommes susceptibles d'éprouver de la colère ou de la tristesse, ou de la pitié. Enfin, j'appelle habitudes ou dispositions, la tendance bonne ou mauvaise qui nous porte vers ces passions : par exemple, à l'égard de la colère, si elle a en nous trop de violence, ou si nous en sommes trop peu susceptibles, c'est une mauvaise disposition; si nous n'y sommes portés qu'avec la modération convenable, c'est une bonne manière d'être. Et ainsi du reste.

Ni les vertus, ni les vices ne sont donc des passions, parce que ce n'est pas eu égard à nos passions

qu'on nous donne le nom de vertueux ou de vicieux, mais eu égard à nos vertus et à nos vices; et parce que ce n'est pas à raison de nos passions que Ton nous blâme ou qu'on nous loue. Car on ne loue point celui qui est frappé de crainte ou agité par la colère; on ne blâme pas même l'homme qui éprouve simplement un accès de colère, mais on blâme la manière dont il s'y laisse emporter; enfin, on nous loue ou l'on nous blâme, à cause de nos vertus ou de nos vices.

D'ailleurs, ce n'est pas par choix et par réflexion que nous éprouvons de la colère ou de la crainte, au lieu que les vertus sont l'effet d'une détermination irréfléchie ou du moins n'y sont jamais entièrement étrangères. Outre cela, on dit que nous sommes mus par les passions, et non pas suivant l'impulsion de nos vertus ou de nos vices ; mais on dit qu'ils sont en nous des dispositions, ou manières d'être particulières. Voilà pourquoi ils ne sont pas des facultés ou capacités ; car ce n'est pas simplement pour être susceptibles d'éprouver des passions qu'on nous dit vertueux ou vicieux, qu'on nous loue et qu'on nous blâme. De plus, les facultés sont en nous le produit de la nature ; mais ce n'est pas elle qui nous rend vicieux ou vertueux comme je l'ai dit précédemment. Si donc les vertus ne sont ni des passions, ni des facultés, il s'ensuit qu'elles ne peuvent être que des dispositions, c'est-à-dire des habitudes ou manières d'être- Nous voyons par là à quel genre de choses appartient la vertu.

Mais il ne suffit pas de dire qu'elle est une habitude ou disposition ; il faut encore que l'on sache quelle espèce d'habitude elle est. Disons donc que toute vertu rend parfait, dans sa manière d'être, tout ce dont elle est une vertu, et le met en état.

de bien exécuter les fonctions qui lui sont propres. Ainsi la vertu de l'œil le rend lui-même exact, et donne de l'exactitude et de la précision à ses fonctions; car c'est par la vertu ou perfection de l'œil que nous voyons bien. Et de même, la vertu du cheval le rend lui-même bon, c'est-à-dire propre à la course, à bien porter le cavalier, et à soutenir, sans s'effrayer, le choc des ennemis. Si donc il en est ainsi dans tous les cas, la vertu de l'homme devra être pareillement une disposition, ou manière d'être, par laquelle l'homme devient bon et capable d'exécuter les actes qui lui sont propres. (Morale à Nicomaquey pp. 65-67.)

On appelle actes de justice et de raison ceux qui font les hommes justes et raisonnables : et, pour être raisonnable et juste, il ne suffit pas de faire de pareils actes ; mais il faut les faire comme les font ceux qui sont justes et raisonnables. On est donc autorisé à dire que c'est en pratiquant la justice qu'on devient juste, et en pratiquant la raison qu'on devient raisonnable ; et que, si l'on néglige de s'exercer à cette pratique, on ne doit pas espérer de jamais devenir vertueux.

Cependant la plupart des hommes ne s'appliquent point à agir de cette manière ; mais ils se persuadent qu'il suffit, pour être philosophe et pour devenir vertueux, d'avoir recours à de vains raisonnements ; et en cela ils font comme des malades qui se contenteraient d'écouter fort attentivement ce :îue leur disent les médecins, sans rien faire de ce :|u'ils leur prescrivent. Or, de même que ceux-ci ne recouvreront jamais la santé du corps, en ne suivant pas d'autre traitement; de même les preniers ne recouvreront jamais la santé de l'âme,

en philosophant de cette manière là. (7d.,pp/ 64-65.)

Le plaisir qui vient de l'action même qu'on fait, nous excite d'autant plus à agir : et, par exemple, il portera l'homme vertueux à faire des actes de vertu, et à les faire avec un charme toujours nouveau. Ne sera-t-il pas même beaucoup plus vif encore au moment de l'acte qui l'accompagne? Quand on agit avec plaisir, on est vertueux ; et l'on cesse de l'être, si l'on ne fait le bien qu'avec douleur. La douleur ne se rencontre que dans les choses qu'on fait par nécessité; et si l'on éprouve de la douleur à bien faire, c'est qu'on le fait par une nécessité qui vous y force. Mais, dès qu'on agit par nécessité, il n'y a plus de vertu. C'est qu'il n'est pas possible de faire des actes de vertu sans éprouver, ou de la peine, ou du plaisir. Il n'y a pas ici de milieu. Et pourquoi? C'est que la vertu suppose toujours un sentiment, une passion quelconque ; et la passion ne peut consister que dans la peine ou le plaisir; elle ne peut jamais être entre les deux. Ainsi, évidemment, la vertu est toujours accompagnée, ou de peine, ou de plaisir. Si donc, je le répète, quand on fait le bien, on le fait avec douleur, on n'est pas vertueux; et, par conséquent, la vertu n'est jamais accompagnée de douleur; et si elle n'est pas accompagnée de douleur, elle l'est toujours de plaisir. Ainsi donc, loin que le plaisir soit un obstacle à l'action, il est au contraire une invitation à agir; et d'une manière générale, l'action ne peut se produire sans le plaisir, qui en est la suite et le résultat particulier. (Grande morale, pp. 155-156.)

Si l'on devient volontairement injuste, en faisant sciemment des choses qui sont de nature à vous rendre tel, il ne faut pas croire qu'on pourra cesser de l'être, et devenir juste, aussitôt qu'on le voudra; pas plus qu'un homme qui se serait rendu malade, en vivant volontairement dans l'intempérance, et négligeant les avis des médecins, ne pourra recouvrer la santé quand il le voudra. On le pouvait avant que d'être malade ; mais une fois qu'on s'est abandonné à la ^maladie, cela n'est plus possible. Ainsi celui qui a une fois lâché la pierre qu'il tenait dans la main, ne peut plus la retenir : cependant, il était maître de la lancer ou de la jeter; car le principe de son action était en lui-même. Pareillement, l'homme injuste et le débauché pouvaient, au commencement, s*empêcher de devenir tels; et voilà pourquoi ils le sont volontairement ; mais, une fois qu'ils le sont devenus, il n'est plus en leur pouvoir de ne pas l'être. (Morale kNicomaque^ p. 108.)

Les actions ne sont pas volontaires de la même manière que les habitudes : car nous sommes maîtres de nos actions depuis le moment où nous les commençons jusqu'à ce qu'elles soient pleinement accomplies, connaissant en détail tout ce qui les constitue : au lieu que, dans les habitudes, il n'y a que le commencement qui soit en notre pouvoir. A la vérité, nous ne connaissons pas ce qu'y ajoutent les actes particuliers, comme cela arrive, par exemple, dans les maladies ; mais il dépendait de nous d'en user de telle ou telle manière; et c'est par cette raison que les habitudes sont volontaires. iW.,pp. 111 et 112.)

L'habitude est plus facile à changer que la nature, et même c'est parce qu'elle ressemble à la nature qu'elle est quelquefois si difficile à changer, comme dit aussi Evénus : « N'en doute point, ami, un exer- ji cice constant, l'application et l'étude ont des résul- "« tats durables, c'est là ce qui, chez les hommes, finit par être comme la nature elle-même. » (Id., p. 327.)

Il n'y a rien dans les choses humaines où la constance se manifeste autant que dans les actions conformes à la vertu; elle y parait plus que dans les sciences mêmes ; et c'est précisément parce que les hommes parfaitement heureux portent cette constance jusque dans les moindres détails des actions de leur vie, qu'elles sont ce qu'il y a de plus honorable à la fois et de moins sujet à l'instabilité ; et cela même semble être cause qu'ils n'ont pas, à cet égard, un moment d'oubli. {Id., p. 38 .)

Le propre de la vertu, c'est de conserver le principe qui la fait agir ; le vice, au contraire, dégrade ou détruit ce principe. Or, le principe des actions, c'est le motif en vue duquel on agit; comme dans les mathématiques, ce sont les suppositions qu'on a d'abord admises. Mais, ni dans ce cas, ni dans l'autre, ce n'est le raisonnement qui nous fait connaître les principes; en fait de conduite, c'est la vertu, soit naturelle, soit acquise par de bonnes habitudes, qui nous donne des opinions saines sur le principe de nos actions. [Id., pp. 320-321.)

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