LA VERTU, JUSTE MILIEU ENTRE DEUX VICES
Il serait difficile, me semble-t-il, de se faire une idée juste de la théorie d'Aristote sur le juste milieu, si l'on séparait des textes précédents les pages qui traitent de cette question. En effet, cette expression de juste milieu éveille l'idée d'une sorte de médiocrité, de vertu relative qui serait loin d'être la vertu parfaite. Telle ne saurait être l'idée d'Aristote qui nous dit ailleurs que la vertu rend parfaite la chose dont elle est la vertu. La comparaison qu'il fait entre l'art et la vertu, nous aide à mieux comprendre sa pensée : « Quiconque, dit-il, est instruit dans son art évite l'excès et le défaut, cherche le milieu ou le terme moyen et le préfère ; non pas sans doute le milieu par rapport à la chose elle-même, mais considéré par rapport à nous ». Le milieu par rapport à la chose serait une perfection relative. En excluant cette idée, Aristote laisse subsister pleinement celle du progrès infini dans l'art qui aspire à la perfection absolue. « Le milieu par rapport à nous » me semble être cet heureux équilibre entre la raison et la passion. Pour lui,
une œuvre d'art n'est bien exécutée que s'il n'y a rien à ajouter, ni rien à retrancher, « attendu, dit-il, que l'excès et le défaut sont également contraires à la perfection, et qu'il n'y a que le juste milieu entre l'un et l'autre qui puisse la lui donner «. Le juste milieu d'Aristote ne me parait donc qu'une autre expression pour désigner la perfection, puisque c'est l'état d'une chose à laquelle il n'y a rien à ajouter ni à retrancher. Ce qui nous autorise à le croire, c'est qu'il ajoute que « les artistes auxquels nous donnons le nom d'excellent;s ont toujours en vue ce juste milieu dans leurs travaux ». Or, les vrais artistes ne perdent jamais de vue l'idéal, l'union parfaite du vrai et du beaa. Et si la vertu se compose de deux éléments, les passions et la raison, elle ne saurait être parfaite que par l'harmonie de ces éléments, « la raison commandant toujours ce qu'il y a de mieux à faire, et les passions, réguhèrement organisées, étant toujours prêtes à exécuter, sans la moindre peine, ce que la raison leur ordonne ». Trop de passion, ou bien une passion incomplètement soumise à la raison, doit produire des excès ; trop de raison, ou une raison froide, dépourvue du souffle d'une grande passion, c'est le manque. En s'abandonnant à la colère que provoque l'injustice dans une âme droite, l'homme devient irascible : tel est souvent Alceste que le mal met hors de lui. En étouffant en soi cette noble indignation par trop de raison ou une raison peu élevée, qui le persuade que la colèr© ne peut
LÀ VERTU, JUSTE MILIEU ^î)
empêcher l'injustice, l'homme devient impassible, indifférent même : tel est Philinte que les crimes de l'humanité n'émeuvent pas plus que le carnage des animaux féroces, se dévorant entre eux. En surmontant sa légitime colère, grâce à une raison forte et élevée qui lui fait comprendre que les méchants sont plus dignes de pitié que de colère, l'homme devient doux; il pardonne, il supporte et il essaie de corriger : tel est Socrate qui considère l'homme injuste comme étant plus malheureux que ses victimes.
« On peut, dit Aristote, s'abandonner plus ou moins à la crainte, à la confiance, au désir, à l'aversion, à la colère, à la pitié : en un mot, être trop ou trop peu touché des sentiments de plaisir ou de peine, et à tort dans l'un et l'autre cas. Mais l'être lorsqu'il le faut, dans les circonstances convenables pour les personnes et par les causes qui rendent ces sentiments légitimes, et l'être de la manière qui convient, voilà ce juste milieu en quoi consiste précisément la vertu. » Mais ce juste milieu est-il autre chose que la perfection même, la passion I gouvernée par la raison qui, tour à tour, l'excite, irélôve ou la modère et la contient, afin que les actes jdont elle est le principe soient faits avec convenance, avec tact et avec mesuré ?
Aristote dit que « la vertu est une sorte de modération ou de médiocrité qui tend sans cesse au juste milieu ». Je ne crois pas que l'idée de médiocrité 5oit dans la pensée du maître. S'il faut entendre
par modération la force de l'âme qui se possède, qui gouverne ses désirs, ses sentiments et ses pas-f sions, la véritable vertu est toujours modérée. Quant au juste milieu auquel elle tend toujours, il me semble être un point précis qu'il est difficile d'atteindre et autour duquel on peut errer en un nombre infini de points. C'est le point presque imperceptible que doit toucher l'archer pour remporter le prix. Ainsi est-il vrai de dire : « L'homme vertueux ne Test qu3 d'une seule manière ; le méchant prend mille formes diverses ».
Mais ce qui nous prouve que dans la pensée d'Aristote, la vertu n'est un juste milieu que par rapport à l'homme qui ne peut saisir rien d'absolu, c'est sa conclusion même où il s'exprime en ces termes : « Voilà pourquoi la vertu, quant à son essence et à sa définition, est une sorte de moyen terme ; mais considérée dans ce qu'elle a de bon ou même d'excellent, elle est, pour ainsi dire, un extrême ». Cette conclusion satisfait la conscience qui ne peut se contenter de rien de relatif, alors même que l'absolu est inaccessible à l'homme. Ainsi la doctrine d'Aristote n'abaisse pas la vertu pour l'accommoder à la faiblesse humaine : elle la laisse subsister dans toute sa perfection ; et les vertus partielles, plus ou moins relatives, sous lesquelles nous nous représentons la vertu, sont comme les mille parcelles d'un pur diamant dont chacune reflète quelque faible rayon, mais qui n'est réellement un précieux joyau que dans son parfait ensemble.
Quiconque est instruit dans un art, évite l'excès et le défaut, cherche le miUeu ou le terme moyen, et le préfère ; non pas sans doute le milieu par rapport à la chose elle-même, mais considéré par rapport à nous.
Si donc c'est en. ne perdant point de vue ce milieu, et en y ramenant tout ce qu'on fait, que, dans toute science, l'on parvient à un heureux résultat, en sorte que l'on dit ordinairement des ouvrages qu'elle produit, quand ils sont bien exécutés, qu'il n'y a rien à y ajouter, rien à en retrancher (attendu que l'excès et le défaut sont également contraires à la perfection, et qu'il n'y a que ce juste milieu entre l'un et l'autre qui puisse la leur donner) ; si, dis-je, ceux à qui nous donnons le nom d'artistes excellents ont toujours en vue ce juste milieu dans leurs travaux, et si la vertu est un art plus parfait que tous les autres, et qui leur est bien préférable, il s'ensuit que la vertu, comme la nature, tend sans cesse à ce juste milieu. Je parle de la vertu morale; car c'est elle qui s'occupe de nos actions et de nos passions. Or il peut s'y trouver aussi un excès, un défaut et un milieu.
En effet, on peut s'abandonner plus ou moins à la crainte, à la conliance, au désir, à l'aversion, à la colère, à la pitié; en un mot, être trop ou trop peu touché des sentiments de plaisir ou de peine, et à tort dans l'un et l'autre cas. Mais l'être lorsqu'il le faut, dans les circonstances convenables, pour les personnes et par les causes qui rendent ces sentiments légitimes, et l'être de la manière qui convient, voilà ce juste milieu en quoi consiste précisément la vertu.
Il y a aussi excès, défaut et milieu par rapport aux actions ; or la vertu s'applique à celles-ci, aussi 'bien qu'aux passions : l'excès y est une erreur, le
défaut un sujet de blâme; au contraire, le milieu obtient de justes éloges, et le succès s'y trouve : deux choses qui appartiennent à la vertu. Elle est donc, en effet, une sorte de modération ou de médiocrité, qui tend sans cesse au juste milieu. De plus, il y a bien des manières d'errer; aussi les Pythagoriciens comparaient-ils le mal à la quantité infinie, et le bien à la quantité finie ; mais il n'y a qu'une manière de bien faire. Voilà pourquoi l'un est facile et l'autre difficile ; rien de si facile, en effet, que de manquer le but, rien de si difficile que de l'atteindre ; et, par cette raison, l'excès et le défaut sont les caractères du vice; le juste milieu est celui de la vertu; et comme dit un poète : « L'homme vertueux ne l'est que d'une seule manière; le méchant prend mille formes diverses ». ■
La vertu est donc une habitude de se déterminer, conformément au milieu convenable à notre nature, par l'effet d'une raison exacte et telle qu'on la trouve dans tout homme sensé. Ce milieu se rencontre entre deux vices, l'un par excès, et l'autre par défaut; et de plus, comme nos passions et nos actions peuvent nous écarter du devoir, par excès aussi bien que par défaut, c'est à la vertu qu'il appartient de trouver le milieu entre ces extrêmes opposés, et de s'y fixer. Voilà pourquoi la vertu, quant à son essence et à sa définition, est une sorte de moyen terme ; mais considérée dans ce qu'elle a de bon ou même d'excellent, elle est, pour ainsi dire, un extrême. (Morale à Nicomaque^ pp. 69-71.)