CRITIQUE DES TABLEAUX DES VERTUS
On a établi, d'après Aristote, le tableau des vertus, juste milieu entre un excès et un défaut. Ces tableaux me semblent trop systématiques ; pour avoir voulu y observer une certaine rigueur mathématique, on les a rendus plus ou moins factices. Celui qui me paraît suivre de plus près le texte d'Aristote, est moins complet cependant que le tableau que nous avons trouvé dans la Morale à Eudème. Ce qui nous frappe dans ce système, c'est que le vice qu'il présente comme l'excès de la vertu, est souvent ua défaut qui n'a rien de commun avec cette vertu. Ainsi l'excès de la magnanimité serait l'insolence ou la forfanterie, qui ne touche en rien à la magnanimité ; l'exagération de cette vertu à laquelle je ne vois pas d'excès possible, ne serait même ni la fierté, ni la hauteur. De même la jactance ou le charlatanisme qui serait l'excès de la véracité, n'en donne pas la moindre idée. Nous ne voyons non plus aucun rapport de ressemblance ni de dissemblance entre l'égoïsme et la dignité.
Ce tableau n'a pas la symétrie que l'on serait en droit d'attendre d'un travail presque mathématique. Aristote lui-même assimile l'ensemble des rapports entre ces trois dispositions à la progression arithmétiquedont le moyenterme estplus grand quele plus petit des deux extrêmes, et moindre que le plus grand.
La témérité est peut-être bien l'excès du courage, dont la lâcheté est le manque ; mais peut-on dire que le moyen terme, le courage, est plus grand quele plus petit extrême ou la lâcheté qui est son contraire ? Il en est de même de la magnanimité à l'égard de la bassesse d'âme : il ne s'agit pas là d'une différence du plus au moins, puisque les deux dispositions sont opposées. Je me demande si ce tableau a un autre avantage que celui de nous faire connaître les dispositions bonnes ou mauvaises de l'âme qui produisent les vertus ou les vices, et de nous démontrer avec une certaine évidence que le vice est tout autre chose qu'un excès de vertu. Il n'est pas non plus un simple manque de vertu : c'est l'affirmation d'une manière d'être tout opposée à la vertu, et qui résulte d'habitudes contraires et invétérées. Quant à la vertu, elle est ce qui doit être, ni plus ni moins, toujours à la hauteur des circonstances ; et il ne peut y avoir en elle aucun excès, alors même qu'elle s'élève jusqu'au plus sublime héroïsme.
Irascibihté, impassibilité, douceur; TéDiérité, lâcheté, courage; Impudence, embarras, modestie; Débauche, insensibilité, tempérance ; Haine (anonyme), indignation vertueuse ; Gain, perte, justice ; Prodigalité, avarice, libéralité; Fanfaronnade, dissimulation, véracité; Flatterie, hostilité, amitié; Complaisance, égoïsme, dignité; Mollesse, grossièreté, patience;
Vanité, bassesse, magnanimité ;
Dépense fastueuse, lésinerie, magnificence ;
Fourberie, niaiserie, prudence.
{Morale à Eudème, p. 254.)