‹ La Morale d'AristoteChapitre 18 sur 58 · LE COURAGE · texte numérisé non relu

LE COURAGE

Le courage est au fond de toutes les vertus, soit que Tâme supporte, qu'elle lutte ou qu elle agisse. On pourrait même dire qu'il est la vertu, s'il n'était plus fait de raison que de passion, ainsi que toutes les vertus individuelles qui sont la force de l'âme agissant sur soi pour maîtriser les passions. Il est vrai de dire cependant qu'une noble passion est propre à enflammer le courage: il en est ainsi du patriotisme, de l'amour de la vérité et de la justice, de i'amitié, etc.; mais dans ce cas, la raison qui gouverne la passion lui aide à triompher d'une passion contraire, telle que la peur.

Le courage, selon Aristote, consiste à braver les dangers, la mort même, en vue d'une fin honorable et conforme à la raison; à supporter avec fermeté les maux qui ne dépendent pas de nous, et à redouter ceux qu'il y aurait delà honte à braver, tels que

le déshonneur. Celui qui s'expose à des périls inutiles, soit par ignorance ou par vaine gloire, n'est donc pas véritablement courageux. Mais ce n'est pas manquer de courage que de craindre le danger : pourvu qu'on se résolve à l'affronter, le connaissant et sentant l'obligation de le surmonter, on est un homme courageux, malgré toutes les révoltes de la nature et les mouvements contraires provoqués par la peur. « Le vrai courage, dit Aristote, quoiqu'il rende intrépide, n'empêche pas qu'on ne redoute les dangers, parce qu'on n'est qu'un homme, mais on les affrontera comme on le doit, et comme la raison le veut, par un sentiment d'honneur, car telle est la fin de la vertu. » Ainsi Aristote qui toujours tient compte de la faiblesse humaine, fait ressortir ici que l'instinct de conservation nous éloigne naturellement du danger qui peut mutiler nos membres, sinon anéantir notre vie. Mais il nous montre aussi le sentiment de l'honneur qui triomphe des révoltes de la chair, et nous fait accomplir avec la fermeté nécessaire l'acte commandé par la raison. L'admiration que nous avons pour les héros, ne risquerait pas de s'affaiblir si nous pouvions être témoins des luttes intérieures qui précèdent leurs actions courageuses. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux, et des plus vaillants, nous ont initiés à leurs hésitations et à leurs défaillances. Il n'y a, me semble-t-il, que l'enfant, l'ignorant, et l'insensé qui puissent ne rien craindre. Sans doute, l'habitude de dominer la

crainte, diminue l'effort qui la surmonte, mais elle n'e^touffe pas l'instinct naturel qui nous fait éviter la souffrance et la mort.

On peut se demander s'il faut plus de courage pour faire les actes auxquels l'honneur nous oblige qu'il n'en faut pour supporter avec patience les maux qui ne dépendent pas de nous. J'inclinerais à croire que la fermeté constante qui fait supporter avec résignation les malheurs inévitables est plus digne de louange que l'intrépidité qui fait agir avec une résolution vigoureuse dans les circonstances difficiles où la vertu est nécessaire. Cette action même n'a pas la continuité du courage passif qui produit la résignation et la patience : elle semble donc exiger de nobles élans plutôt qu'une force d'âme qui ne défaille jamais. Mais peut-être est-il plus équitable de dire que, selon les dispositions naturelles, il est plus ou moins difficile de se résigner ou d'agir. Un naturel ardent, énergique, impétueux, est plus disposé à l'action ; tandis qu'un naturel timide, indolent, pacifique, est plutôt incliné à la patience.

Aristote pense qu'il faut plus de fermeté pour endurer la peine que pour s'abstenir de ce qui donne du plaisir. Mais il me semble que, dans Tabstention, il y a un effort violent et plus ou moins douloureux, une action énergique exercée sur un désir, une passion qui touche à notre moi le plus cher. Dans l'acte de s'absteBir, se réunissent donc la fermeté qui agit pour refouler le désir, et celle qui supporte la souf-

france. Peut-être Aristote n'a-t-il pas assez insisté sur le courage que l'homme doit déployer dans sa lutte contre lui-même pour triompher de ses mauvais penchants et se donner des habitudes de vertu. Cette espèce de courage est renfermée sans doute dans la définition de l'homme courageux, savoir, « celui qui brave et qui craint les dangers qu'il faut braver ou craindre, qui le fait par les motifs, et dans les circonstances, et de la manière convenables; car ses actions et ses sentiments sont toujours déterminés par une juste appréciation des choses, et par la droite raison ». Les dangers qu'il faut craindre sont, en effet, ceux qui menacent notre âme, les passions et les désirs déréglés qui, sans cesse font la guerre à Tàme, et qu'il y aurait déshonneur à ne pas surmonter. Ces dangers, il ne suffit pas de les craindre, car nous ne pouvons pas toujours les éviter comme beaucoup de choses que nous craignons, puisque c'est en nous-mêmes que se trouve la cause de ces maux : il faut donc que nous en triomphions par une action ferme et constante sur nous-mùmos; et ce noble combat exige un courage supérieur à celui qui vainc des armées et conquiert des pays.

Aristote semble croire que la vie est plus chère à l'homme vertueux qu'à tous les autres. Sans doute il en comprend mieux le prix inestimable, par là môme qu'il en fait le meilleur usage. Mais l'honneur et la vertu lui étant plus chers que la vie, il est prêt à la sacrifier pour une fin supérieure. Et je crois

que ce détachement serait encore possible, alors même que l'homme de bien n'aurait aucune espérance d'immortalité, si toutefois la croyance au bien n'entraînait pas celle de l'immortalité.

On ne craint évidemment que les choses qui sont propres à inspirer de l'effroi, et ce sont en général des maux; voilà pourquoi on définit la crainte, l'attente d'un mal. On craint donc tous les maux, comme le déshonneur, la pauvreté, la maladie, le manque d'amis, la mort. Cependant il ne semble pas qu'on puisse avoir du courage contre tous ; il en est même qu'on doit redouter, qu'il est beau de craindre, et qu'il y aurait de la honte à braver : par exemple, le déshonneur ; car celui qui le craint est un homme estimable, et qui a de la pudeur ; tandis que celui qui le brave est impudent. Toutefois, il y a des gens qui le nomment courageux, par une sorte de métaphore, parce qu'il a de la ressemblance avec l'homme de cœur. Peut-être, au reste, ne faut-il craindre ni la pauvreté, ni la maladie, ni, en général, tous les maux qui ne procèdent point du vice, ou dont on n'est point soi-même la cause ; mais celui qui ne s'en laisse pas effrayer n'est pas pour cela un homme courageux, bien qu'on lui appHque quelquefois ce nom par analogie. Car il se trouve des gens qui sont généreux, et capables de supporter avec beaucoup de fermeté la perte de leur fortune, quoique timides d'ailleurs, et craintifs dans les dangers de la guerre. Si donc un homme craint les outrages auxquels seraient exposés sa femme et ses enfants, s'il redoute l'envie, ou quelque chose de ce genre, ce n'est point un lâche; pas plus que ce ne sera un homme courageux, s'il montre une impassible fermeté en se voyant sur le point

d'être battu de verges. (Morale à Nicomaque^ p. 112.)

Quels sont donc les dangers à l'égard desquels on peut être appelé véritablement courageux ? Sontce les plus grands ? Personne, en effet, n'est plus inébranlable dans les périls que l'homme de courage. La mort est assurément ce qu'il y a de plus terrible, puisqu'elle est la fin de tout, et qu'il n'y a plus rien qui puisse paraître bon ou mauvais à celui qui a perdu la vie ; cependant il semble que l'homme courageux ne soit pas celui qui brave tous les genres de mort, par exemple, dans un naufrage ou dans une maladie. Dans quelles occasions doit-il donc braver la mort? est-ce dans les plus éclatantes, comme celles qui se rencontrent à la guerre? C'est là, en effet, que sont les plus grands périls et les plus glorieux. Les honneurs que prodiguent en pareil cas les républiques et les monarques, confirment cette pensée. On appellera donc proprement courageux celui qui ne redoute point une mort honorable, ni tous les périls qui peuvent à chaque instant y conduire, et tels sont surtout ceux que présente la guerre.

Et cependant, l'homme courageux, s'il est exempt de crainte sur mer et dans les maladies, ne l'est pas comme les gens de mer, car il désespère de sa vie, et s'indigne d'une telle mort; au lieu que l'expérience des gens de mer soutient leur espoir. Les hommes ont aussi de la fermeté, toutes les fois que la valeur offre quelque ressource, ou lorsque la mort doit être p:lorieuse ; mais rien de tout cela n'a lieu dans les deux genres de dangers que je viens d'indiquer.

Au reste, les sujets de terreur ou d'effroi ne sont pas les mêmes pour tous les hommes ; nous ne par-

Ions donc ici que de ce qui est au-dessus de la force humaine, et que redoute nécessairement toute personne qui n'a pas perdu le sens. Quant aux périls qui sont proportionnés à l'homme, ils diffèrent en importance, en plus et en moins ; et il en est de même des motifs de confiance ou d'audace. Le vrai courage, quoiqu'il rende intrépide, n'empêche pas qu'on ne redoute de tels dangers, parce qu'on n'est qu'un homme, mais on les affrontera comme on le doit, et comme la raison le veut, par un sentiment d'honneur, car telle est la fin de la vertu. On peut cependant être plus ou moins susceptible de les craindre, et même redouter comme graves des périls qui ne le sont pas. On pèche, en ce genre, en craignant ce qu'on ne doit pas craindre, ou en le craignant autrement qu'on ne doit, ou lorsqu'il ne le faut pas, ou de quelque autre manière également repréhensible, et il en sera de même de la confiance et de l'audace. L'homme vraiment courageux est donc celui qui brave et qui craint les dangers qu'il faut braver ou craindre, qui le fait par les motifs, et dans les circonstances, et de la manière convenables ; cas ses actions et ses sentiments sont toujours déterminés par une juste appréciation des choses, et par la droite raison. D'ailleurs, la fin de tous les actes est conforme aux habitudes qu'on a contractées: le courage est pour l'homme courageux une chose honorable et belle, et telle est aussi la fin qui donne à chaque genre d'action le caractère ■ qui le distingue ; c'est donc en vue de l'honneur qu'un homme de cœur fait et endure tout ce qu'exige le vrai courage. (I<i.,p. 113.)

Quoique le courage se rapporte aux passions et aux actes où paraissent l'audace et la crainte, il ne se manifeste pas également dans les uns et dans les autres, mais plus dans les occasions où il y a lieu d'éprouver de la crainte; car celui qui conserve son sang-froid dans ces occasions-là, et qui s'y comporte comme il le doit, est plus courageux que celui qui jnontre de la confiance dans les occasions qui exigent de l'audace. Or, c'est par la fermeté avec laquelle on supporte la peine et la douleur que l'on mérite le nom d'homme courageux; et voilà pourquoi on loue avec justice, le courage, parce qu'il est une chose pénible, et qu'il est plus difficile d'endurer ce qui cause de la peine, que de s'abstenir de ce qui donne du plaisir. Néanmoins, la fin que se propose cette vertu a bien aussi son attrait, mais qui semble disparaître au milieu de toutes les circonstances qui l'accompagnent. C'est ce qu'on peut voir, par exemple, dans les combats athlétiques : car la fin que se proposent les athlètes, la couronne et les honneurs qu'ils espèrent obtenir, sont sans doute des choses agréables; mais les coups et les blessures auxquels ils sont exposés, lia fatigue continuelle qu'ils endurent, sont aussi Ides choses pénibles et douloureuses, quand on n'est pas tout à fait invincible ; et comme ces maux sont [Considérables, tandis que le fruit qu'on en recueille [l'est assez peu, il semble qu'en eifet il n'y ait rien (l'agréable dans une telle profession.

Or, si telle est la nature du courage, les blessures ît la mort môme ne peuvent être qu'un sujet d'afiiction pour l'homme courageux, et il ne peut s'y îxposer qu'avec répugnance; mais il les supporera parce qu'il y a de l'honneur à le faire, et qu'il / aurait de la honte à ne le faire pas. Plus même 1 possédera toutes les vertus, plus il sera heureux,

plus la mort doit lui causer de peine ; car c'est surtout pour un tel homme que la vie a un grand prix, et il ne peut ignorer qu'en la perdant il sera privé des plus grands biens ; or, c'est là sans doute un vif sujet d'affliction; mais il n'en sera pas moins courageux : peut-être même le sera-t-il plus encore, parce qu'il préférera à tous ces biens l'honneur qui s'acquiert dans les combats. On voit donc qu'en tout genre de vertu les actes ne sont accompagnés de quelque plaisir qu'autant qu'on en considère la fin. [Id., pp. 124-126.)

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