INFLUENCE DE L EXPERIENCE, DE LA COLERE ET DE L ESPOIR SUR LE COURAGE
« Il semble, dit Aristote, 'que l'expérience des événements de la vie contribue au courage. » Je doute que cette expérience soit de nature à agir sur la volonté, à moins qu'elle n'éclaire la raison pour faire connaître à l'homme les choses qu'il doit pré» férer et le convaincre si bien de l'excellence de ces choses, qu'il ait moins d'efforts à faire pour se détacher des autres. Mais l'expérience n'apprend à juger de la réalité des choses qu'à ceux qui sont attentifs à ses enseignements et qui les appliquent à leur conduite. Les meilleures leçons restent' sans profit pour le présomptueux qui est aveuglé par une vaine confiance en lui-même, et le parcs-
seux dont la volonté est paralysée pour le bien. Aucune science ne remplace la pratique : il faut agir pour apprendre à agir, à se garantir et à S(3 défendre.
Il ne faut pas confondre avec le courage Feni' portement de la passion, la violence de la colère qui agit avec audace, mais sans raison, « ainsi que les bêtes féroces qui s'élancent contre le chasseur qui les a blessées ». Mais une noble colère, ainsi que toute passion élevée, est capable d'inspirer le vrai courage et de le seconder d'autant mieux qu'elle est plus conforme à la raison. « Les hommes d'un vrai courage, nous dit Aristote, n'agissent que par un sentiment d'honneur; seulement la colère seconde leur action, ou du moins s'y joint. »
Je ne crois pas que l'espoir du succès diminue le mérite du vrai courage. Sans doute, il y a peu de gloire à combattre ou à agir vigoureusement, lorsqu'on a la certitude du succès. Mais l'espérance de la victoire est loin d'être l'assurance ; et cette espérance si naturelle au cœur de l'homme, l'anime au combat et renouvelle sans cesse sa force. Il est vrai qu'il y a des cas où l'honneur l'oblige à la lutte alors même qu'elle est désespérée; et c'est là le courage le plus sublime. Mais par là même qu'il espère, l'homme vaillant n'est pas moins digne de louange, pourvu qu'il soit inspiré, nonpar l'amour du succès, mais parle sentiment du devoir qui l'oblige « de se montrer inébranlable en la présence de tout ce qui est ou qui paraît propre à inspirer de l'effroi, parce
qu'il y a de l'honneur à le faire, et de la honte à ne le faire pas ».
Le courage le plus grand est celui qui se manifeste dans les dangers imprévus par la résolutionlj intrépide et le sang-froid imperturbable, fécond en ressources inattendues, propre à rassurer les plus timides et à les entraîner par un commun élan à une action d'autant plus héroïque qu'elle est plus désintéressée.
Il semble que l'expérience des événements de la vie contribue au courage ; et, pour cette raison, Socrate prétendait qu'il est, pour ainsi dire, une science (Lâchés et Protagoras) : aussi les uns se montrent-ils braves dans certains cas, et les autres dans d'autres. Les soldats, par exemple, se montrent tels dans les expéditions militaires ; car il y a dans la guerre mille circonstances qui semblent très menaçantes, quoiqu'elles n'offrent aucun danger réel, et le soldat expérimenté les apprécie au premier coup d'œil. Il parait donc courageux et brave, en comparaison de ceux qui ne savent pas, comme lui, juger de la réalité des choses. De plus, l'expérience lui a surtout appris à agir et à se garantir, à se défendre des coups de l'ennemi et à le frapper ; parce qu'il sait faire usage de ses armes, et choisir celles qui offrent le plus d'avantages, soit pour attaquer son adversaire, soit pour parer les coups que celui-ci lui porte. Aussi est-il, à l'égard du soldat inexpérimenté, comme un homme armé de toutes pièces, à l'égard d'un homme sans armes, ou comme l'athlète consommé, par rapport à celui qui ne s'est jamais exercé. Car, dans ce genre d'exercice, ce ne sont pas les plus courageux qui
combattent le plus volontiers, mais ceux dont le corps a le plus de vigueur, le plus de souplesse et d'agilité. (Morale à Nicomaque, pp. 119-120.)
On attribue quelquefois au courage ce qui n'est que l'effet de la colère ; car on regarde comme des gens courageux ceux que cette passion emporte, comme les bêtes féroces qui s'élancent contre le chasseur qui les a blessées; parce qu'en effet, les hommes courageux s'irritent facilement, et que rien ne porte plus que la colère à affronter les dangers. De là ces façons de parler si souvent employées par Homère : « La colère redouble ses forces » ; ou a Son courage et sa colère se réveillent » ; ou bien « Une vive colère agite ses narines » et « Son sang bouillonne ». Car ce sont des indices du réveil et de l'emportement de la colère. Cependant les hommes d'un vrai courage n'agissent que par un sentiment d'honneur; seulement la colère seconde leur action, ou du moins s'y joint, au lieu que les [animaux ne sont touchés que de la douleur.
Les hommes en qui l'espoir du succès entretient la confiance, ne sont pas non plus véritablement jjcourageux: Car, pour avoir souvent remporté la victoire sur de nombreux ennemis, ils sont pleins I ji'audace dans les dangers, et c'est par là qu'ils i ressemblent aux hommes d'un vrai courage ; mais ( a confiance de ceux-ci se fonde sur les motifs que ; nous avons expliqués précédemment ; au lieu que : l'audace de ceux-là n'est entretenue que par la coni pction qu'ils ont de leur supériorité, et par l'espoir " [le ne pas éprouver à leur tour le mal qu'ils entre- )renneutde faire aux autres. C'est à peu près ce qui uTive aux gens ivres ; car ils sont aussi remplis de
confiance et d'espoir; mais lorsque l'événement trompe leur attente, ils prennent la fuite, au lieu que le devoir de l'homme courageux est de se montrer inébranlable en la présence de tout ce qui est ou qui paraît propre à inspirer de l'effroi; parce qu'il y a de l'honneur à le faire et de la honte à n< le faire pas. {Id., pp. 121-123.)
Il y a plus de véritable fermeté à conserver d sang^froid et de l'intrépidité dans un danger subit e imprévu que dans celui qu'on a pu apprécier à l'avance ; car le parti que l'on prend, en ce cas, semble tenir plus au caractère habituel, et moins à la réflexion. En effet, quand le péril a pu se prévoir, on peut prendre une résolution fondée sur le raisonnement ou sur la raison; mais c'est l'habitude seule qui nous détermine dans le cas d'un événement inattendu.
Ceux qui ignorent le danger qui les menace peuvent aussi quelquefois paraître courageux, et ressemblent, en effet, beaucoup aux hommes pleins de poi^fîance e,t d'espoir ; né.anmoins. ceux-ci jeur sont supérieurs en ce qu'ils ont au moins une opinion fondée jusqu'à un certain point, au lieu que les autres n'en ont aucune. Aussi les premiers tiennentils ferme pendant quelque temps, tandis que ceux dont la confiance n'est fondée que sur l'erreur et l'ignorance, du moment où ils viennent à connaître ou même à soupçonner qu'ils s'étaient trompés, prennent la fuite. C'est ce qui arriva aux Argiens qui avaient attaqué les Spartiates, les prenant pour des Sicyoniens. (Id.,pp. 123-124.)
La témérité, selon Aristote, est l'excès du courage. Mais il me semble que le vrai courage n'admet point d'excès, car l'héroïsme qui est la vertu portée au plus haut degré, est souvent le devoir imposé par les circonstances et par l'appréciation raisonnable de celui qui doit agir. Il y a beaucoup de cas où l'homme le plus obscur est obligé d'être héroïque pour être à la hauteur de son devoir. Après nous avoir présenté la témérité comme l'excès de la vertu dont le courage est le juste milieu, Aristote nous dit que « le téméraire est celui qui porte jusqu'à l'excès l'audace dans les dangers «. Nous pouvons admettre un excès dans l'audace qui n'est pas en elle-même une vertu et qui n'a droit à nos louanges que si elle est gouvernée par la raison, en vue d'une noble fin . Le téméraire , par besoin d'agitation et de mouvement, peut-être aussi par ostentation, est capable d'affronter des dangers inutiles, et de s'exposer à des périls, imminents ou non, sans "avoir bien pesé ses forces ni considéré les moyens de remporter des succès. La témérité réussit quelquefois ; mais étant le plus souvent dépourvue de prudence et de réflexion, elle n'est pas aussi 'digne de louange que le courage qui agit en pleine
•nnaissance du danger et par une libre et sage détermination de le surmonter.
On n'a point donné de nom à l'entière absence de la crainte. Au reste, celui qui ne craindrait absolument rien, ni les tremblements de terre, ni les inondations de la mer soulevie, ne pourrait être qu'un homme en démence, ou tout à fait insensible, comme on dit que sont les Celtes. Celui qui porte jusqu'à l'excès l'audace dans les dangers, est appelé téméraire, mais il peut quelquefois n'être que fanfaron, et n'avoir qu'une audace feinte. Ainsi il veut paraître dans les dangers ce qu'est réellement l'homme courageux ; il l'imite autant qu'il lui est possible : aussi, la plupart de ces gens-là ne sontils que des faux braves, qui, tout en cherchant à se montrer intrépides à l'approche des périls, ne savent pas les supporter. {Morale à, Nicomaque, pp. 1 1 5-116.)