‹ La Morale d'AristoteChapitre 3 sur 58 · L ŒUVRE DE L HOMME ET L ŒUVRE DE L HOMME DE BIEN · texte numérisé non relu

L ŒUVRE DE L HOMME ET L ŒUVRE DE L HOMME DE BIEN

« La nature n'a pas fait de l'homme une créature inerte et incapable de rien produire. » L'activité est l'essence de la vie. L'être, doué de raison, doit remplir la fonction qui lui est propre. « L'œuvre de l'homme est une activité de l'àme conforme à la raison, ou au moins qui n'en soit pas dépourvue. » Suivre en tous points les dictées de la raison, ou au moins éviter tout ce que la raison condamne, telle est donc la fonction de l'homme en général. Mais de même qu'Aristote distingue entre l'œuvre

du musicien et celle du musicien habile, il marque une différence entre l'œuvre de l'homme et celle de rhomme de bien. Qu'est-ce qui fait la supériorité, l'excellence, dans l'art, sinon la force d'une inspiration élevée qui lui donne la vie et la puissance d'émouvoir? « L'œuvre de l'homme de bien est l'activité de l'âme dirigée par la vertu la plus parfaite. » Or, quelle est la vertu la plus parfaite sinon celle qui est « conforme à ce qu'il y a en nous de plus sublime », à ce principe divin qui nous rend dignes de l'immortalité, et que nous devons prendre pour guide de notre vie. « Ce n'est pas Dieu, dit Aristote, qui commande à la partie contemplative de notre être par des ordres précis ; mais c'est la prudence qui lui prescrit le but qu'elle doit poursuivre. Or, ce but suprême est double, parce que Dieu n'a besoin de rien. » Sans doute, la vertu de l'homme ne peut en rien ajouter à la perfection infinie de Dieu ; mais l'homme est l'œuvre de Dieu qui aime l'homme dont il est le créateur et le bienfaiteur. Il est donc impossible que Dieu ne s'intéresse pas à la vertu et au bonheur de l'homme. Et s'il c( ne lui commande pas par des ordres précis », il l'inspire par la raison, « le principe qui, par sa puissance et par sa dignité, est au-dessus de tout ». C'est à cette inspiration qu'Aristote attribue ce qu'il y a de plus parfait dans la vie de l'homme, dont les sentiments et les actes sont d'autant meilleurs qu'il connaît et contemple davantage Dieu. (( C'est là, dit-il, notre condition la meilleure, c'est

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la règle la plus sûre et la plus belle ». Et il déplore la condition de ceux qui ne servent et ne contemplent pas Dieu. En même temps, il les en rend euxmêmes responsables, puisqu'il ajoute que « l'homme a cette faculté dans son âme ». Il s'agit de la cultiver et de lui assurer la prédominance sur la partie inférieure de notre être. C'est ainsi que l'homme fera des actions accompagnées de raison ; chacune de ces actions aura la vertu qui lui est propre, et cette vertu parfaite rendra aussi sa vie parfaite.

De môme que c'est dans l'action et dans l'ouvrage d'un musicien, d'un sculpteur, d'un artiste en quelque genre que ce soit, et, en général, de tous ceux qui produisent quelque acte ou quelque ouvrage, que l'on reconnaît ce qui est bon et bien, il semblerait que, pour l'homme aussi, on pourrait porter un jugement pareil, s'il y a quelque œuvre qui lui soit propre. Serait-ce donc qu'il y a des actes et des œuvres propres au cordonnier et au charpentier, et aucune qui le soit à l'homme ; et la nature l'auraitelle fait une créature inerte et incapable de rien produire ? ou plutôt ne peut-on pas alfirmer que de même que l'œil, la main, le pied et, en général, chacun de nos membres a sa fonction particulière, ainsi l'homme lui-même en a une qui lui est propre ? Mais cette fonction quelle est-elle ? Et d'abord la vie semble lui être commune môme avec les plantes ; or nous cherchons ce qu'il y a de propre, il faut donc mettre de côté la vie de nutrition et celle d'accroissement. Vient encore la vie sensitive ; mais celle-ci encore est commune au cheval, au bœuf et à tous les animaux. Reste enfin la faculté active de l'être qui a la raison en partage, soit qu'on le consi-

dère comme se soumettant aux décisions de la raison, ou comme possédant cette raison même avec la pensée. Or, cette faculté étant susceptible d'être considérée sous deux points de vue, admettons d'abord celui sous lequel elle est envisagée comme action, car c'est plus proprement celui-là qui lui donne son nom. Si donc l'œuvre de l'homme est une activité de l'âme, conforme à la raison, ou au moins qui n'en soit pas dépourvue, et si l'on peut affirmer qu'outre qu'elle est une œuvre de l'homme en général, elle peut encore être celle de l'homme de bien, comme il y a l'œuvre du musicien et celle du musicien habile ; et si cette distinction s'applique aux œuvres de toute espèce, ajoutant ainsi à l'œuvre elle-même la différence qui résulte d'une supériorité absolue en mérite ; s'il en est ainsi (disonsnous) et si l'œuvre de l'homme est un certain genre de vie, qui consiste dans l'énergie de l'âme et dans des actions accompagnées de raison, qu'il appartient à l'homme vertueux d'exécuter convenablement et dont chacune ne peut être accomplie qu'autant qu'elle a la vertu qui lui est-propre : il résulte de là que le bien de l'homme est l'activité de l'âme dirigée par la vertu, et, s'il y a plusieurs vertus, par celle qui est la plus parfaite et, de plus, dans une vie parfaite. Car (comme on dit proverbialement) une hirondelle ne fait pas le printemps, ni aussi un seul jour ; de même un seul jour, ou un temps très court, ne suffit pas pour rendre un homme complètement heureux. [Id., pp. 24-26.)

Il ne faut pas suivre le conseil de ceux qui veulent qu'on n'ait que des sentiments conformes à l'humanité, parce qu'on est homme et qu'on n'aspire qu'à la destinée d'une créature mortelle, puisqu'on est

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mortel ; mais nous devons nous appliquer, autant qu'il est possible, à nous rendre dignes de l'immortalité et faire tous nos efforts pour conformer notre vie à ce qu'il y a en nous de plus sublime. Car, si ce principe divin est petit par l'espace qu'il occupe, il est, par sa puissance et par sa dignité, au-dessus de tout. On est même autorisé à croire que c'est lui qui constitue proprement chaque individu, puisque ce qui commande est aussi d'un plus grand prix ; par conséquent, il y aurait de l'absurdité à ne le pas prendre pour guide de sa vie et à lui préférer quelque autre principe. (Id., p. 479.)

Il faut ne vivre que pour la partie de nous qui commande. Il faut organiser sa vie et sa conduite sur l'énergie propre à cette partie supérieure de nous-mêmes, comme l'esclave règle toute son existence en vue de son maître, et comme chacun doit le faire en vue du pouvoir spécial auquel son devoir le soumet. L'homme aussi se compose, par les lois de la nature, de deux parties, dont l'une commande et dont l'autre obéit, et chacune d'elles doit vivre selon le pouvoir qui lui est propre. Mais ce pouvoir lui-même est double aussi. Par exemple, autre est le pouvoir de la médecine ; autre est celui de la santé, et c'est pour la seconde que travaille la première. Ce rapport se retrouve dans la partie contemplative de notre être. Ce n'est pas Dieu, sans doute, qui lui commande par des ordres précis, mais c'est la prudence qui lui prescrit le but qu'elle doit poursuivre. Or, ce but suprême est double, parce que Dieu n'a besoin de rien. Nous nous bornerons à dire ici que le choix et l'usage soit des biens naturels, soit des forces de notre corps ou de nos richesses, ou de nos amis, en un mot, de tous les

biens, seront d'autant meilleurs qu'ils nous permettront davantage de connaître et de contempler Dieu. C'est là, sachons-le, notre condition la meilleure ; c'est la règle la plus sûre et la plus belle, et la condition la plus fâcheuse à tous ces égards est celle qui, soit par excès, soit par défaut, nous empêche de servir Dieu et de le contempler. Or, l'homme a cette faculté dans son âme, et la meilleure disposition de son âme est celle où il sent le moins possible l'autre partie de son être, en tant qu'elle est inférieure. (Mo?^a/e kEudèmej trad. Barthélémy Saint-Hilaire, pp. 467-466.)

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