‹ La Morale d'AristoteChapitre 21 sur 58 · INFLUENCE DU RESPECT DE SOI SUR LE COURAGE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DU RESPECT DE SOI SUR LE COURAGE

Le respect de soi peut rendre courageux les plus timides et les plus lâches. Il nous inspire la crainte salutaire de déchoir dans notre propre opinion et dans celle d'autrui. Ainsi nous éloigne-t-il de tout ce qui peut nous causer du déshonneur, en même temps qu'il nous fait rechercher ce qui est digne de louange. Le respect de soi n'est autre chose que le sentiment de notre dignité d'homme, et l'obligation de la conserver pure de toute souillure et de l'affirmer de la manière la plus parfaite. La honte et la pudeur en sont des manifestations plus oumoins pures. La pudeur est peut-être un sentiment plus désintéressé que la honte qui est plutôt la crainte de perdre l'estime d'autrui par des actions qui dégradent. Aristote dit « qu'on ne s'inquiète précisément de l'opinion qui dispose de notre honneur, qu'en vue de ceux qui conçoivent cette opinion ;

et par une suite nécessaire, on n'a honte que devant les personnes dont on tient compte ». La honte se rapporte donc à la place que nous voulons occuper dans l'estime d'autrui, elle fait que nous rougissons du mal, moins par haine du mal en lui-même, que par la crainte du mépris de ceux que nous considérons et dont nous voulons être considérés. Il se mêle donc à la honte de l'orgueil et de la vanité, elle n'est souvent même que l'humiliation de l'orgueil confondu ; et elle a pour objet des actes ou des paroles, plutôt que des sentiments et des pensées. C'est donc surtout sur la vie extérieure qu'elle exerce son influence. Elle peut retenir dans le devoir ceux qu'un sentiment plus élevé n'y attache pas. C'est ainsi qu'elle agit sur un naturel faible et timide pour le préserver des chutes ou des défaillances déshonorantes. Le sentiment de la honte est certainement une force, mais ce n'est ni la plus I louable, ni la plus efficace. La crainte de perdre l'estime d'autrui en se laissant entraîner à des actes de lâcheté, est un sentiment qui a sa raison d'être ; mais ce n'est pas une vertu solide que celle qui prend U sa source dans l'amour-propre et qui cherche sa î règle dans l'opinion. Nous n'avons pas à analyser ici

!"' tous les cas signalés par Aristote et dans lesquels intervient la honte ; nous ne voulons consijjdérer ce stimulant qu'au point de vue du courage. Il ne serait ni vrai, ni constant s'il ne suivait des inspirations plus hautes que la crainte d'avoir à rougir devant ceux qui voient toutes nos actions.

La pudeur me semble agir sur les sentiments et les pensées beaucoup plus que la honte. Aristote la restreint trop en la définissant « une sorte de crainte du déshonneur », et surtout en la représentant comme le frein de la jeunesse seulement. J'entends par pudeur le sentiment instinctif de tout ce qui peut dégrader l'âme. Or. la pudeur convient à tout âge, car nul être humain n'est à l'épreuve du mal. 11 est vrai que dans la jeunesse, ainsi que nous le dit Aristote, « l'homme est exposé à faire beaucoup de fautes par l'entraînement des passions » ; mais à nul âge, il n'est à l'abri de la tentation qui peut changer de nature selon les désirs et les passions, mais contre laquelle il faut lutter toute sa vie. Aristote dit que « personne ne loue un homme avancé en âge, pour être disposé à rougir de tout ; car on pense qu'il ne doit rien faire qui puisse lui causer de la honte » . Mais ce ne sont pas seulement les mauvaises actions qui peuvent faire naître ce sentiment. Il doit soulever toute âme qui se respecte, contre l'idée seule du mal, contre les pensées impures et les désirs qui séduisent. Peut-être ici Aristote ne songe-t-il qu'à la rougeur extérieure qui est le signe visible de la honte et que l'on remarque surtout sur le tendre visage d'un adolescent. Mais il est bien à plaindre, l'homme qui devient incapable de ressentir la pudeur à mesure qu'il avance en âge, et en qui la vue ou le sentiment du mal ne produit plus les soulèvements intérieurs qui font monter la rougeur au front* Socrate n'était plus jeune lorsqu'il parlait de

mu

de a cette crainte divine qui fait les âmes vertueuses et rend libres et intrépides ceux qui l'éprouvent ».

La honte peut, à mon sens, se définir une douleur ou un trouble de l'esprit relatif à ceux des maux présents, passés ou futurs, qui semblent pouvoir amener du déshonneur. L'absence de toute honte est le dédain ou l'indifférence pour les maux de cet ordre.

Si la honte est telle que je viens de la définir, il s'ensuit que Ton a honte des mauvaises actions qui semblent faites pour nous déshonorer, ou pour déshonorer ceux qui nous intéressent. Ces actions sont toutes celles qui proviennent d'un vice : par exemple dejeter son bouclier et de fuir, ce qui est un acte de lâcheté ; et de refuser ou de nier un dépôt, ce qui est un acte d'improbité.U est honteux d'avoir des relations avec des gens qu'on ne devrait pas connaître, dans des lieux et dans des temps où ces relations sont coupables ; car c'est de l'intempérance. Il y a de la honte à tirer profit des plus petites choses," de choses dégradantes, ou de gens qui ne peuvent se défendre, tels que les pauvres ou les morts ; et de là le proverbe : « Il tondrait sur un cadavre » ;car ce sont là des actes d'avidité sordide et de bassesse. Il est honteux de ne pas obliger de sa bourse quand on le peut, ou d'obliger moins qu'on ne doit, ou de se laisser obliger par des gens moins riches que soi. Il y a de la honte à emprunter à une personne qui elle-même parait sur le point de nous lemander ce service ; do demander quelque chose à [ui réclame, ou de réclamer quand on vous demande, l'admirer les choses au point de paraître les vouloir )our soi ; et de réitérer ses instances après avoir

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échoué ; car ce sont là autant de marques de bassesse. Il est honteux de louer une personne en face, parce que c'est de la flatterie, d'exagérer en sa présence l'éloge de ses qualités, de déguiser ses défauts, de prendre une part excessive à sa douleur, et de faire tant d'autres démonstrations qui ne sont bonnes que pour des flatteurs. Quand on ne sait pas supporter des fatigues que supportent de plus vieux que vous, des personnes délicates, ou des personnes en meilleure situation, en un mot des personnes moins capables de les supporter, c'est une honte, parce que ce sont des preuves de mollesse. Il y a de la honte à recevoir les bienfaits d'autrui et à y revenir souvent, à reprocher les services qu'on a rendus, toutes marques d'une âme étroite et basse. Toujours parler de soi, et promettre plus qu'on ne peut, s'approprier les actions des autres, c'est honteux ; car c'est de la jactance. On en peut dire autant des actes qu'inspire chacun des autres vices de caractère, et des signes ou autres indices par lesquels ils se manifestent. Tout cela nous cause de la honte et doit nous faire rougir.

Il y a de la honte encore à ne pas avoir sa part des belles qualités que toutle mondepossède, ou du moins que possèdent tous nos semblables, ou la plupart de nos semblables. J'entends par semblables nos compatriotes, nos concitoyens, nos camarades, nos parents, en un mot nos égaux ; car c'est une honte de ne pas avoir autant d'éducation qu'eux, oui tels autres avantages dans la mesure où ils les ont. | Si c'est par sa propre faute qu'on semble en manquer, ce n'en est que plus honteux; car alors c'est par suite d'un vice personnel qu'on parait être soi-même cause des défauts qu'on a, qu'on a eus, ou qu'on aura. Quand on éprouve, quand on a éprouvé, ou qu'on doit éprouver des choses qui peuvent amener

le déshonneur et l'opprobre on en rougit; telles sont toutes ces com])laisances où on livre sa personne, et où l'on rend des services dégradants, qui nous font tomber dans le mépris. [Rhétorique, pp. 222- 226.)

La honte est l'appréhension d'un déshonneur qu'on redoute uniquement pour lui-même et non pour ses conséquences. Mais on ne s'inquiète précisément de l'opinion, qui dispose de notre honneur, qu'en vue de ceux qui conçoivent cette opinion ; et parune suite nécessaire, on n'a honte que devant les 3ersonncs dont on tient compte. Or on tient compte de ceux qui nous considèrent, que nous considérons nous-mêmes, dont nous voulons être considérés, avec qui nous rivalisons, en un mot tous ceux dont nous ne dédaignons pas l'opinion. Les personnes dont nous ambitionnons la considération, et que nous-mêmes nous considérons, sont celles qui possèdent quelqu'un de ces biens qu'on apprécie tant dans le monde, ou celles qui disposent pour le moment d'une chose que nous leur demandons avec instance, comme le font les amoureux. Ceux ivec qui Ton rivalise sont nos égaux ; et ceux dont )n recherche l'estime sont les sages qu'on croit lans le vrai plus qu'on n'y est soi-même, comme ont les gens plus âgés que nous et les gens insuits. On rougit de ce qu'on fait sous les yeux des utres, et au grand jour ; d'où vient le proverbe : La pudeur est dans les yeux. »

De là vient aussi qu'on rougit davantage devant ux qui doivent rester toujours avec nous et ceux ui voient toutes nos actions, parce qu'on est dans »a deux cas sous les yeux d'autrui. {îcL, pp. '6-2-28.)

Pour ce qui regarde la pudeur, on n'en peut guère parler comme d'une vertu ; car elle semble plutôt être une passion, une affection fugitive, qu'une habitude morale. Aussi peut-on la définir une sorte de crainte du déshonneur. Et, en effet, elle a beaucoup de ressemblance avec la crainte que cause un danger imminent; car ceux qui éprouvent de la honte rougissent, et la crainte de la mort se manifeste par une pâleur subite. Or, ces deux affections, en quelque sorte purement corporelles, semblent indiquer un sentiment plutôt qu'une habitude.

Au reste, ce sentiment ne convient pas à tous les âges, mais seulement à la jeunesse, parce qu'à cette époque de la vie l'homme étant exposé à faire beaucoup de fautes, par l'entraînement des passions, on suppose que la pudeur est un frein propre à le retenir. C'est pourquoi on loue les jeunes gens qui ont de la pudeur; au lieu que personne ne loue uns homme avancé en âge, pour être disposé à rougir de tout ; car on pense qu'il ne doit rien faire qui puisse lui causer de la honte, puisque si les mauvaises actions peuvent seules faire naître ce sentiment, il ne convient pas à un honnête homme de réprouver, car il ne doit rien faire qui puisse y donner lieu. Et peu importe qu'il y ait des choses véritablement honteuses, d'autres qui ne le sont que dans l'opinion, car il ne faut faire ni les unes ni les autres, afin de n'avoir point à rougir de sa conduite. D'ailleurs, il n'y a qu'un homme vil et méprisable qui puisse commettre des actions honteuses ; or, être capable de commettre de pareilles actions, en rougir, et s'imaginer qu'à cause de cela on est un homme de bien, c'est une absurdité ; car on ne peut avoir honte que des actions volontaires, et jamais un homme de bien n'en fera volontairement de mauvaises.

Toutefois, on suppose généralement, ou l'on peut admettre dans certains cas, que la pudeur est un sentiment estimable ; car s'il arrive à l'honnête homme de faire quelque action répréhensible, il en éprouvera de la honte ; mais, encore une fois, ce sentiment n'a rien de commun avec la vertu. Et si l'impudence, qui fait qu'on ne rougit pas de commettre des actions honteuses, est une chose odieuse et vile ; rougir de les avoir commises, ce ne sera pas plus une chose estimable. {Morale k Nicoma,que, pp. 188-189.)

Appendice au respect de soi

. Une vertu qui touche au respect de soi et au courage, c'est la franchise et la sincérité. Celui qui a le sentiment de sa dignité d'homme rougirait de l'abaisser par un mensonge ; il aime la vérité, non seulement parce qu'elle est grande et belle dans l'opinion des hommes, mais parce qu'elle est souverainement digne d'être aimée. Et le culte qu'il lui a voué dans son âme, lui est cher par-dessus tout; aussi a-t-il une noble indépendance pour rendre hommage à la vérité en toutes circonstances. Aristote n'a pas traité à part la vertu de la sincérité, sans doute parce qu'il pense qu'un homme libre a naturellement le respect de la vérité. « Il se montre vrai dans sa conduite comme dans ses discours, parce que tels sont sa nature et son caractère. »

Aristote n'admet donc pas même que l'homme d'honneur ait un effort à faire, une vertu à exercer pour dire la vérité : « Celui, dit-il, qui aime la vérité et qui la dit dans les choses où il n'a aucun intérêt la dira encore plus dans celles où il sera intéressé, puisqu'alors la crainte du déshonneur fortifiera en lui l'aversion naturelle qu'il a pour le mensonge ». Nous voyons dans cette belle pensée le scrupule délicat de l'homme de bien qui se met en garde contre lui-même là où son intérêt est en jeu, et qui affirme alors avec d'autant plus de force qu'il craint davantage de faire du tort à autrui. Mais nous ne croyons pas que ce soit la crainte du déshonneur qui fortifie en lui l'aversion naturelle qu'il a pour le mensonge, c'est, à notre avis, un sentiment supérieur, l'amour désintéressé du bien et de la vérité. Et comme tout ce qui est grand est simple, il dit la vérité sans exagération ni emphase, ainsi qu'il parle à Dieu et à sa propre âme.

Chaque homme agit, parle et même vit d'une manière conforme à son caractère particulier, excepté dans les cas où quelque motif secret dirige sa conduite. Cependant comme le mensonge est en lui-même une chose vile, et digne de blâme, et que la vérité est belle et digne d'éloges, l'homme franc et sincère qui observe le juste milieu, est louable, au lieu que les caractères où se trouve le

mensonge, sont blâmables Je n'entends pas, au

reste, la loyauté ou la sincérité dans les contrats, ou dans les transactions de la vie civile, ni dans tout ce qui tient à la justice ou à l'injustice (ce sujet

appartient à une autre vertu) ; mais je parle de

l'homme qui, dans les circonstances où il n'a aucun

intérêt de ce genre, se montre vrai dans sa conduite

comme dans ses discours, parce que tels sont sa

nature et son caractère. Ce sera, sans doute, un

homme d'honneur; car celui qui aime la vérité, et

I qui la dit dans les choses où il n'a aucun intérêt, la

j dira encore plus dans celles où il sera intéressé,

1 puisqu'alors la crainte du déshonneur fortifiera en

} lui l'aversion naturelle qu'il a pour le mensonge. Il

I est donc digne de louange et d'estime: toutefois, il

sera plus disposé à affaiblir la vérité qu'à l'exagérer ;

car il semble qu'il y ait à cela plus de convenance

et de délicatesse ; au lieu que l'exagération a tou-

ours quelque chose de choquant. (Morale à Nico^

maquG, pp. 180-181.)

Le respect de soi dans la dignité extérieure

Bien que le respect de soi agisse surtout sur la vie intime pour purifier nos pensées et nos sentiments de tout ce qui peut les souiller, il se manifeste aussi au dehors par des paroles et des actes con- 'ormes à notre dignité de personne libre. La convenance et la délicatesse sont des vertus habituelles de l'homme qui se respecte : elles mettent un frein à. sa langue pour réprimer les discours vains et choquants ou les paroles blessantes pour autrui. La joie et la gaieté n'ont chez lui rien d'immodéré ni de bruyant : il est parfaitement maître de lui-même.

Qu'il rie ou qu'il plaisante, il ne manque jamais aux bienséances. Il sait prendre part à l'enjouement des autres et jouir de leurs plaisirs sans jamais descendre au rôle de « ces bouffons insupportables qui ne cherchent que les occasions de faire rire les autres et qui ne s'inquiètent guère de dire des choses inconvenantes ou propres à affliger celui qui est l'objet de leurs plaisanteries ». Nul autre que lui ne dirige sa conduite, il est toujours et partout son propre légis*

Comme il y a dans la vie de l'homme des intervalles de repos et de délassement, dans lesquels il cherche quelques amusements, il est naturel qu'à cet égard il porte dans son commerce avec ses semblables un sentiment de convenance et de délicatesse, qui consiste à ne dire et n'entendre que des choses convenables, et à les dire comme il convient; et nécessairement il faudra distinguer ces deux sortes de convenances relatives, l'une à ce qu'on doit dire, et l'autre à ce qu'on doit entendre ; et par conséquent il y aura aussi, en ce genre, un excès et un défaut, par rapport au juste milieu. En effet, ceux qui portent jusqu'à l'excès la manie de plaisanter, sont généralement regardés comme des bouffons insupportables qui ne cherchent que les occasions de faire rire les autres, et qui d'ailleurs ne s'inquiètent guère de dire des choses inconvenantes, ou propres à affliger celui qui est l'objet de leurs plaisanteries. Et, d'un autre côté, ceux qui ne savent jamais rien dire de plaisant, et qui s'irritent des moindres railleries, passent pour des hommes sauvages, et d'une humeur farouche; au lieu qu'on appelle gens d'un commerce agréable et facile,

3eux dont les plaisanteries n'ont jamais rien de choquant. Car il y a une sorte de souplesse et de flexibilité qui caractérise les mœui'S, comme il y en a une qui caractérise les mouvements du corps. Cependant, comme il n'y a rien de si commun que la plaisanterie, et que la plupart des hommes aiment à railler plus qu'il ne faudrait, il arrive souvent que la bouiïonnerie passe sous le nom d'humeur agréable et gaie, quoiqu'elle en diffère beaucoup. Mais c'est dans un juste milieu en ce genre que consiste proprement le talent de la plaisanterie. L'homme qui a ce caractère, ne consent à dire ni à sntendro que des choses qui ne sont contraires ni à a décence, ni à l'élévation et à la dignité d'une personne libre ; car il y a en effet des choses qu'une elle personne peut entendre ou dire en plaisantant, ît les railleries d'un homme libre et bien élevé ne assemblent en aucune façon à celles d'un homme ervile et sans éducation.

n L'homme libre, et qui a un sentiment délicat des

I Convenances, sera donc à lui-môme son propre égislateur en ce genre. (Morale à Nicomaque, p. 185-187.)

INFLUENCE DE L EMUL.VTION

L'émulation, ainsi que le respect de soi, contribue développer la vertu. Elle est plus ou moins iiable selon les motifs qui la guident et les biens l'elle se propose d'atteindre. Aristote en distingue OIS espèces, la première, inférieure, ayant pour

objet c( la richesse, les amis, les fonctions publiques, et tous les avantages de cet ordre ». Le désir d'acquérir la richesse est un désir naturel, mais peu élevé, surtout lorsqu'on se propose la richesse comme fin plutôt que comme moyen. Les fonction publiques peuvent être le but d'une noble ambition,] celle de contribuer au bien général ; mais insensi blement on se laisse entraîner à les rechercher pour soi. Se faire des amis est un désir plus légitime encore, car l'homme n'est pas fait pour vivre seul, et la sympathie est un des biens les plus précieux. Dans cet ordre d'avantages, richesses, amis et fonctions publiques, l'émulatien peut dégénérer en basse envie. Aristote les distingue avec beaucoup de justesse : < L'émulation, dit-il, porte les uns à serendre dignes d'obtenir les biens qu'ils souhaitent ; l'envie pousse les autres à faire en sorte que leur prochain ne les ait pas «.

Une autre espèce d'émulation est celle qui tend à nous rapprocher d'ancêtres, de parents, de connaissances illustres, ou à nous rendre dignes d'un pays, d'une cité dont nous avons droit d'être fiers. Cette noble émulation est capable d'inspirer des actes de courage et d'héroïsme, de soutenir les grands patriotes dans leurs plus pénibles efforts et leurs plus douloureux sacrifices, en vue du bien public. Et dans les conditions les plus humbles et les plus obscures, elle entretient le feu sacré de l'honneur qui perpétue dans les familles le patrimoine de la vertu. Ces biens réels ne sont pas

l'objet de l'envie qui ne s'attache qu'à ce qui parait aux yeux et n'ambitionne que les distinctions extérieures accordées à la vertu.

Il y a une émulation encore plus haute, celle qui nous porte à égaler les hommes qui, par une vertu singulière, sont devenus les modèles de l'humanité. Cette émulation si féconde en heureux résultats, prend sa source dans l'admiration. Aussi importe-til de perpétuer pieusement le culte des grands hommes qui ont été réellement le sel de la terre par les qualités éminentes de leur esprit et de leur cœur. Alors même qu'on reste très loin derrière eux, l'exemple de leur courageux dévouement ne demeure pas sans effet sur ceux m}mes qui ne sont pas doués d'une intelligence aussi haute ni d'une énergie aussi puissante. Le noble courage est contagieux : il est dans l'air qui se respire au milieu d'une nation vaillante et probe, au sein d'une famille qui pratique simplement la plus intrépide vertu. Et lorsque, à cette puissante contagion du bien, qui est la plus efficace des influences extérieures, se joint l'action constante d'une âme libre et forte, fermement établie dans le bien, le courage est la vertu même, invincible et irrésistible pour le triomphe du bien.

L'émulation porte les uns à se rendre dignes

l'obtenir les biens qu'ils souhaitent : Tenvie pousse

les autres à faire en sorte que leur prochain ne les

lait pas. Par une conséquence nécessaire, on peut

[dire que ceux-là ressentent de l'émulation qui se

M°* JULES FAVRE. — Aristote. 9

sentent dignes des biens qu'ils n'ont pas ; car on ne cherche jamais à avoir ce qu on regarde comme impossible. Aussi est-ce la jeunesse et les grandes âmes qui ressentent l'émulation, ainsi que tous ceux qui possèdent ces avantages considérables, récompense digne des hommes les plus honorables, tels par exemple que la richesse, les amis, les fonctions publiques, et tous les avantages de cet ordre, En effet, comme il leur convient d'être honnêtes, et comme il convient que ces biens soient le partage des honnêtes gens, ils ont de l'émulation pour les biens de cet ordre.

On rivaUse encore avec ceux que l'opinion générale des autres trouve dignes de ces biens. Quand on a des ancêtres, des parents, des connaissances illustres, un pays, une cité dont on est fier, on ressent à leur égard une émulation passionnée ; car ce sont là autant de choses que nous faisons nôtres, et dont nous voulons rester dignes. Mais si ces biens qui apportent tant d'honneur sont faits pour exciter notre émulation, il faut à plus forte raison que les vertus l'éveillent également, ainsi que tout ce qui peut rendre quelqu'un bienfaisant et utile à autrui ; car on honore les bienfaiteurs et les gens vertueux, de même qu'on apprécie tous les biens dont la jouissance s'étend au prochain, la richesse, par exemple, et la beauté, qu'on prise plus que la santé même.

On voit en outre à l'égard de qui l'émulation s'exerce : c'est à l'égard de ceux qui possèdent les biens dont nous venons de parler, ou des biens analogues, courage, sagesse, autorité ; car l'autorité permet d'obliger une foule de gens, comme le peuvent les chefs d'armée, les orateurs et tous ceux qui ont une telle puissance en main. On a encore de l'émulation à l'égard de ceux qu'un grand nombre

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de gens prennent pour modèles, ou dont un grand nombre de gens cherchent à se faire connaître et aimer ; de ceux que la multitude admire, ou que nous admirons nous-mêmes ; de ceux enfin dont l'éloge et la louange sont répétés par les poètes et par les écrivains. On dédaigne les positions contraires; car le dédain est le contraire de l'émulation, et ressentir de l'émulation est tout l'opposé de dédaigner. Par conséquent, quand on est dans ce sentiment qui donne l'émulation, ou dans une situation qui l'inspire aux autres, on est tout naturellement porté à dédaigner les choses ou les personnes, qui ont précisément les défauts contraires aux biens qui provoquent l'émulation en nous. C'est ce qui fait que souvent on dédaigne ceux que la fortune favorise quand ils n'ont que la fortune toute seule, sans les vertus qui l'honorent et la justifient. (Rhétorique, p. 261-264»)

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