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CHAPITRE II

Aristote ne donne pas à la tempérance l'acception large que nous trouvons dans Xénophon et Platon qui, d'après Socrate, la représentent comme la vertu de l'âme, maîtresse de ses désirs et de ses passions. « La tempérance et l'intempérance, dit le philosophe de Stagyre, ne se rapportent qu'aux plaisirs qui sont communs à l'homme et aux autres animaux ; et voilà pourquoi on les regarde comme des appétits serviles, et qui nous rapprochent de la bête. » Or, ces plaisirs sont ceux des sens, et uniquement de ceux des sens par lesquels l'animal jouit, c'est-à-dire le goût et le toucher. S'il n'y a pas d'intempérance possible pour l'animal qui obéit fatalement à ses instincts naturels, il n'y a pas non plus pour lui de capacité de tempérance, car chez lui la raison ne peut intervenir pour régler les appétits, et d'ailleurs, il n'est nul besoin de cette intervention, puisque la nature s'est chargée de les régler par la loi de l'instinct. L'animal ne mange n^

ne boit au delà de ses besoins : il n'a ni le désir de les outrepasser ni celui de se créer des besoins factices. Il vit donc selon sa nature. La tempérance, pour l'homme, me semble être aussi l'art de vivre selon sa nature, c'est-à-dire de maintenir la prédominance de la nature supérieure ou de la raison, sur la nature inférieure ou les appétits sensuels. C'est sans doute parce que cet état est celui qui doit être comme étant conforme à la raison , qu'Aristote nous dit que « la tempérance n'est pas une vertu, mais une façon d'agir, une disposition, pour ainsi dire mixte ». Un autre traducteur l'appelle c( une vertu qui n'est pas très pure, une vertu mélangée ». En effet, si l'homme ne pervertissait pas la nature en employant son intelligence à surexciter et à compliquer ses besoins naturels ;s'il ne méconnaissait pas les plaisirs les plus dignes d'une âme libre et élevée, pour accorder une préférence exclusive aux jouissances matérielles, s'il vivait, en un mot, d'une manière conforme à la raison, ses désirs se rangeraient d'eux-mêmes sous cette loi, sans qu'il y eût aucune vertu à exercer dans ce sens. Ce serait là ce qui doit être. On peut donc appeler la tempérance « une vertu mélangée », car elle n'est nécessaire que parce que l'homme est enclin à la sensualité qui le dégrade et qu'il détruit ainsi l'équilibre qui doit régner entre les éléments constitutifs de son être.

Nous voyons que, selon Aristote, il y a des sens inférieurs, ceux du goût et du toucher, dont les

excès produisent l'intempérance, et des sens plus élevés, tels que la vue et l'ouïe, dont les plaisirs peuvent aussi être recherchés à l'excès sans, toutefois, tendre à l'intempérance. Ces plaisirs, d'ordre supérieur, tiennent plus à l'intelligence et au sentiment qu'à la sensation. Les beaux-arts qui nous charment par la vue et l'ouïe, ne se servent de ces sens que comme porte-idées, pour arriver jusqu'à l'esprit ou l'âme. Il ne peut y avoir là d'excès, à moins que nous ne leur sacrifiions des plaisirs plus élevés encore ou plus essentiels. Et alors même qu'il y aurait excès, ce serait de l'immodération plutôt que de l'intempérance.

La tempérance paraît se rapporter aux plaisirs du corps, mais non pas à tous, même en ce genre. Car ceux qui prennent plaisir aux objets de la vue, comme les couleurs, les figures et les tableaux, ne sontappelés nitempérants, ni intempérants, quoique d'ailleurs il semble qu'en ce genre on puisse aussi avoir du plaisir dans la mesure convenable^ et pour |es choses qui le méritent, et dans un degré ou excessif, ou trop faible. Il en faut dire autant des objets de l'ouïe, car on ne donne pas le nom d'intempérants à ceux qui aiment à l'excès la musique ou les représentations dramatiques, pas plus qu'oa ne nomme tempérants ceux qui ne les aiment qu'avec modération. Il en est de même du goût pour les odeurs, si ce n'est eu égard aux idées qui s'yjoignent.

La tempérance et l'intempérance ne se rapportent donc qu'aux plaisirs qui sont communs à l'homme et aux autres animaux ; et voilà pourquoi on les regarde comme des appétits serviles, et qui

nous rapprochent de la bete. Ce sont proprement ceux du toucher et du goût.

C'est donc se rapprocher de la nature inférieure que d'aimer ces sortes de jouissances et de leur accorder une préférence exclusive, puisqu'on se prive alors des plaisirs qui sont les plus dignes d'une âme libre et élevée. (Morale à Nicomaque, pp. 124-130.)

La tempérance n'est pas une vertu ; c'est une façon d'agir, ou une disposition, pour ainsi dire, mixte.

On peut môme aller jusqu'à dire que la tempérance qui sait se dominer n'est pas une vertu très pure, et que c'est plutôt une vertu mélangée. {Id.j p. 90.)

l'excès dans les plaisirs nécessaires et les plaisirs

désirables

L'intempérance consiste dans la prédominance de certains désirs inférieurs, correspondant, il est vrai, à des besoins naturels, mais exagérés par une préférence plus ou moins exclusive qui peut varier, selon les dispositions particulières de chacun. « Il y a, en effet, dans le désir quelque chose qui est propre à chacun de nous, et aussi quelque chose qui est naturel et commun à tous les hommes. » Je crois que l'intempérance, telle que la comprend Aristote, porte surtout sur les désirs communs à tous les

hommes. Quand ils cèdent à l'attrait particulier exercé sur eux par certains objets, le vice, pour être moins grossier, peut-être, est plus coupable, parce qu'il s'y joint tous les raffinements de Tintelligence au service des sens. Et comme tout ce qui nous est propre, il entre davantage dans notre être, dans notre vie, il prend sur nous un empire plus irrésistible.

Parmi les plaisirs qui entraînent l'homme à l'intempérance, il y en a de nécessaires : ce sont ceux qui contribuent à la conservation et à la santé du corps. Tel est le besoin de se nourrir. La nature y a attaché un certain plaisir, l'appétit, pour stimuler l'homme à faire ce qui est indispensable à l'entretien de sa vie. C'est un devoir de manger pour vivre, et il n'y a rien que de très légitime dans le plaisir que l'on éprouve à satisfaire ce besoin naturel. Mais, ainsi que nous le dit Aristote, il y a du mal à se rassasier avec excès, à dépasser ce qu'exige le désir naturel. « Aussi donne-t-on le nom de gourmandise ou de voracité à ce penchant qu'ont certaines personnes à se gorger de nourriture au delà du besoin, et ce ne sont guère que des hommes vils et lâches qui contractent un pareil vice. » Il y a du mal aussi à trop rechercher ce qui flatte le goût, à se préoccuper outre mesure du boire et du manger, à donner, en un mot, à la nourriture, une place excessive dans notre vie.

Outre les plaisirs nécessaires, il y a les plaisirs désirables, tels sont la victoire, l'estime ou la consi-

dération publique, la richesse et les autres choses bonnes et agréables de cette espèce. « Nous n'appelons pas simplement et absolument intempérants, dit Aristote, les hommes que l'attrait de toutes ces choses fait sortir des bornes que prescrit la raison qui est leur partage ; mais nous y ajoutons une désignation plus particulière ; nous disons qu'ils sont intempérants, en fait de richesses, d'honneurs, etc., etc. » Ici Aristote nous paraît rentrer dans l'idée de Socrate qui considère comme étant contraire à la tempérance tout désir, quelque légitime qu'il soit, lorsqu'il devient prédominant, au point de rechercher trop ardemment les objets capables de le satisfaire. La richesse est une chose relativement bonne en elle-même, puisqu'elle nous assure l'indépendance et qu'elle nous fournit le moyen de faire du bien. Mais si nous la recherchons comme une fin et que nous lui sacrifiions d'autres biens plus excellents, tels que l'honneur et la paix, nous sommes intempérants de richesses. La considération publique aussi est un bien plus digne d'être préféré que la richesse. Mais si, pour l'obtenir, nous poursuivons plus l'apparence de la vertu que la vertu elle-même, nous sommes intempérants d'estime.

Même jusque dans nos affections les meilleures et les plus respectables, nous pouvons être excessifs ou intempérants. Ainsi Aristote nous cite l'amour maternel idolâtre de Niobé, et l'idolâtrie filiale de Satyrus, surnommé Philopator, parce qu'il pous-

sait l'amour filial jusqu'à l'extravagance. Et pour tant la loi morale commande ces sentiments là où la nature ne les aurait pas créés : ils sont en euxmêmes une vertu, surtout l'amour filial qu'on doit porter jusqu'au culte. Mais je ne crois pas qu'ils deviennent répréhensibles par l'excès, il me semble que c'est plutôt par l'alliage impur qui s'y mêle. Niobé n'est pas tant le type de l'amour maternel que celui de la vanité et de l'égoïsme maternels. Elle s'admire dans ses enfants et les aime mal, plutôt qu'elle ne les aime avec excès. Il en est ainsi de toutes les nobles affections perverties par l'idolâtrie.

Quant aux plaisirs coupables, il n'y a pas d'autre règle de conduite que l'abstention. Ils tiennent à des désirs naturels dévoyés, et ils sont condamnables dans leur tendance et dans leur objet. C'est ici qu'il convient d'appliquer une belle parole d'Aristote sur la tempérance : & Il faut, dit-il, une force active pour la tempérance qui consiste à se rendre maître de ses passions ; ce qui est autre chose que de résister, comme vaincre et n'être pas vaincu sont des choses différentes. » Ce sont là les idées de Socrate qui voit dans la tempérance l'empire de l'âme sur soi-même. Il ne suffit pas de résister aux plaisirs coupables : il faut agir courageusement pour refouler les mauvais désirs et les surmonter, afin qu'il ne fassent plus la guerre à l'âme par des tentations sans cesse renaissantes. Puisque la tempérance est cette force active et victorieuse, elle n'est donc pas une simple disposition, elle est une

vertu qui affranchit l'âme de la tyrannie des passions, et la rend capable de diriger vers le bien toutes les puissances dont elle est douée.

Il y a dans le désir quelque chose qui est propre à chacun de nous, et aussi quelque chose qui est naturel et commun à tous les hommes; car les uns trouvent une chose agréable et les autres une autre, et il y en a pour qui certains objets ont plus d'attrait I que tous les autres.

Il n'y a donc guère de gens qui puissent pécher en fait de désirs naturels ; mais il est un point dans lequel on pèche le plus souvent, car manger ou boire ce qu'on trouve, jusqu'à s'en rassasier avec excès, c'est dépasser ce qu'exige le désir naturel, qui n'est que la satisfaction d'un besoin. Aussi donne-t-on le nom de gourmandise ou de voracité à ce penchant qu'ont certaines personnes à se gercer de nourriture au-delà du besoin, et ce ne sont ^uère que des hommes vils et lâches qui contrackent un pareil vice. Mais bien dos gens pèchent par l'attrait des plaisirs auxquels ils sont particulièrement sensibles, et de bien des manières diverses ; et comme on appelle amateurs de telle ou telle chose ceux qui aiment celles qu'il ne faut pas, ou plus qu'il ne faut, ou à la manière du vulgaire grossier, ou pour ne s'y pas plaire comme il convient ; les intempérants sont sujets à donner dans l'excès de toutes ces manières, puisqu'ils trouvent du plaisir à des choses indignes de plaire, et qui au contraire méritent notre aversion; ou bien, si ce sont des choses qui ont droit de nous plaire, en les aimant ou les recherchant plus qu'il ne convient, et comme font les hommes grossiers et sans lumières. Il est donc évident que la débauche ou l'inconti-

nence est un excès en fait de plaisirs et qu'elle est blâmable. [Morale à Nicomaque^ pp. 131>132.)

Peut-on être intempérant en tout, ou ne l'est-on qu'en de certaines choses ; et si on l'est ainsi, quelles sont ces choses-là? C'est maintenant ce qu'il s'agit de faire connaître. Nul doute que c'est par rapport aux plaisirs et aux peines, qu'on se montre tempérant et ferme, intempérant et faible. Cependant, entre les causes propres à donner du plaisir, il y en a qui sont nécessaires, et d'autres qui sont préférables en elles-mêmes, mais qui peuvent nous porter dans les excès. Or, je dis que les plaisirs du corps sont nécessaires, et j'appelle de ce nom ceux qui résultent de la nourriture, et les autres circonstances de ce genre. J'ajoute qu'il y a des plaisirs qui, bien que n'étant pas nécessaires, sont néanmoins préférables en eux-mêmes, et j'appelle ainsi la victoire, l'estime ou la considération publique, la richesse et les autres choses bonnes et agréables de cette espèce. Or, nous n'appelons pas simplement et absolument intempérants les hommes que l'attrait de toutes ces choses fait sortir des bornes que prescrit la raison qui est leur partage, mais nous y ajoutons une désignation plus particulière; nous disons qu'ils sont intempérants en fait de richesses, de profits, d'honneurs et de colère, mais non pas qu'ils sont avides simplement, parce que ce ne sont pas toujours les mêmes, bien qu'on indique aussi par le langage quelque ressemblance^ entre eux. ft

A l'égard des plaisirs des sens, à l'occasion desquels on dit qu'un homme est tempérant ou intempérant, celui qui recherche avidement les choses j

agréables, et qui fuit les sensations pénibles, comme la faim, la soif, le chaud et le froid, et, en général, tout ce qui affecte les sens du toucher et du goût; celui, dis-je, qui les fuit ou les recherche, non pas par choix, mais contre son intention, est appelé simplement et absolument intempérant, sans qu'il soit besoin d'ajouter que c'est par rapport à telle ou telle chose, comme on le fait dans le cas de la colère. La preuve, c'est qu'on se sert aussi du mot débauche, pour exprimer cette sorte d'intempérance, et non pour celle qui se rapporte à quelqu'un des autres plaisirs. Et voilà pourquoi on peut dire d'un même homme, à l'occasion des plaisirs des sens, qu'il est débauché et intempérant, ou qu'il est sobre et tempérant ; mais on ne se servira pas indifféremment de ces expressions dans l'autre cas, parce que, dans le premier, il est question de plaisirs et de peines du même genre.

Au reste, si l'on est occupé des mêmes sentiments, on ne l'est pas toujours de la même manière. Chez les uns, ils sont l'effet d'un choix, d'une préférence, et non chez les autres. C'est pourquoi nous regardons comme plus débauché celui qui, sans désirs, ou, au moins, n'ayant que des désirs modérés, se livre à des excès, ou fuit las peines médiocres, que celui qui y est excité par de violents désirs ; car, que ne ferait pas le premier, si ses désirs avaient cette impétuosité, ou s'il était assiégé des plus pressants besoins?

Cependant, comme entre les désirs et les plaisirs il y en a qui sont naturellement honnêtes et vertueux (on peut distinguer, dans les choses agréables, celles qui sont naturellement désirables de celles qui sont, au contraire, un juste sujet de mépris et d'aversion, et de celles qui sont, pour ainsi dire, intermédiaires entre les unes et les

autres, comme nous l'avons remarqué précédemment: tels sont la victoire, le profit, l'honneur. Or, on n'est pas blâmable pour aimer toutes ces choses, et celles qui ne sont ni désirables, ni odieuses, ni pour les désirer et y trouver quelque satisfaction; mais on l'est par la manière dont on en est touché, et pour les désirer à l'excès. Aussi blâme-t-on tous ceux qui, sans écouter la raison, recherchent avec une ardeur extrême quelqu'une de ces choses naturellement désirables et estimables, comme les honneurs, et qui y attachent plus d'importance qu'il ne faut. L'affection d'un père pour ses enfants, et la tendresse fihale sont même dans ce cas : car sans doute ce sont là des biens, et on loue ceux qui en sont touchés. Il peut, cependant, y avoir de l'excès dans de pareils sentiments, si, comme Niobé, on les porte jusqu'à manquer de respect pour les dieux, ou si, à l'exemple de Satyrus, qui fut surnommé Philopator, on porte jusqu'à l'extravagance la tendresse pour un père. Il n'y a pourtant là ni vice, ni perversité, par la raison que nous avons dite, parce que chacune de ces choses est en elle-même et naturellement un bien désirable ; mais c'est l'excès qui y est répréhensible, et qu'il y faut éviter. Ce n'est pas non plus intempérance, ou débauche : car non seulement la débauche est une chose qu'on doit fuir, elle est même très blâmable ; mais on y applique le terme d'intempérance, en ajoutant en quoi, ou dans quel genre, à cause d'une certaine ressemblance dans la manière d'être affecté. On dit intempérant ou qui n'est pas maître de sa colère, de sa passion pour les honneurs ou pour la richesse. (Id., pp. 301-306.)

Quant aux plaisirs et aux peines, aux désirs et aux aversions que font naître les sensations du toucher et du goût, auxquelles se rapportent les idées de débauche et de sobriété, on peut être susceptible de se laisser entraîner à ceux dont la plupart des hommes savent triompher, et l'on peut résister à ceux qui séduisent le plus grand nombre. En ce genre, on appelle intempérant celui qui cède au plaisir, et tempérant celui qui y résiste ; on dit de celui qui cède à la peine, qu'il est mou, sans énergie; on dit do celui qui ne s'en laisse point abattre, qu'il a de la force d'âme. La manière d'être qui tient le milieu entre ces deux genres de dispositions, est celle de la grande majorité des hommes, quoiqu'ils inclinent plus généralement du pire côté.

Cependant, comme il y a des plaisirs qui sont

nécessaires, d'autres qui ne le sont pas, ou qui ne le

sont que jusqu'à un certain point, et qu'assurément

l'excès ou le défaut, en ce genre, ne sont pas des

ijnécessités de la nature ; comme il en est de même

des désirs et des sentiments pénibles : celui qui

recherche avec ardeur les sensations agréables, ou

qui les veut éprouver au plus haut degré, par choix

et pour elles-mêmes, sans avoir aucun autre but,

est proprement un débauché ; car il est impossible

ç[u'il éprouve du regret ou du repentir, et dès lors

\ son vice est incurable. Celui qui est insensible à

\ les plaisirs, est dans l'extrême opposé : l'homme

S.l.empérant et sobre est dans le juste milieu. Il en aut dire autant de celui qui fuit toutes les sensa- ) ions pénibles ou douloureuses, de dessein préniéj jlité, et non faute de pouvoir les supporter. ^ Mais, parmi ceux dont la manière d'agir n'est pas ' e résultat d'un choix ou d'une préférence, l'un se . aisse séduire par l'attrait du plaisir, l'autre cède à \ a peine que lui font éprouver ses désirs; en sorte

qu'il y a quelque différence entre eux. Or, il n'est personne qui ne fasse moins de cas de l'homme qui, sans passion, ou du moins avec des désirs très modérés, commet quelque action honteuse, que de celui qui la fait parce qu'il est emporté par un violent désir; de celui qui maltraite quelqu'un, sans être en colère, que de celui qui le fait dans un accèsJ de fureur; car que ferait le premier s'il éprouvait' une passion violente? Voilà pourquoi le débauché est plus méprisable que l'intempérant qui n'est pas^ maître de lui. Celui-là est donc, entre ceux dont] nous venons de parler, comme le type de ce qu'on pourrait appeler mollesse ou faiblesse de caractère. Cependant, l'intempérant est opposé au tempérant,] et l'homme faible à l'homme ferme ou capable d'en-| durer la peine ; car c'est dans la résistance que consiste cette vertu, au lieu qu'il faut une force active pour la tempérance, qui consiste à se rendre maître, de ses passions; ce qui est autre chose que de résister, comme vaincre et n'être pas vaincu sont deî choses différentes. C'est pour cela que l'empire sur] soi-même est une qualité plus précieuse que h patience ou la résignation.

Quant à celui qui pèche par faiblesse, dans let choses où la plupart des hommes résistent et peu-* vent résister, c'est un homme mou, et qui aime à vivre dans les délices; car ce penchant tient à une sorte de mollesse. (7d., pp. 314-315.)

l'homme tempérant est docile a la raison

L'intempérance est accompagnée de peine, soit qu'elle obtienne les choses qui lui sont agréables, ou que ces choses lui soient refusées. Le^ désir en ui-même est une souffrance, en même temps qu'un )Iaisir; et cette souffrance augmente à mesure que e désir est surexcité par une longue attente. La satisfaction du désir le plus souvent amène aussi de la déception et de la tristesse. Ils sont donc bien rares les moments de la jouissance, pour l'intem- )érant qui ne songe qu'au plaisir et qui le recherche sans cesse avec avidité.

La tempérance n'est pas l'insensibilité. Nul être lumain ne saurait être indifférent au plaisir ni s'abstenir toujours de le rechercher. Un tel état serait contre nature ; et il ne dépend pas de nous de e provoquer, alors même que nous le voudrions : nous ne réussirions pas à anéantir en nous les désirs, les sensations et les sentiments. Mais 'homme tempérant ne connaît pas la recherche ardente ni l'attente fiévreuse du plaisir : en résistant à l'attrait que le plaisir exerce sur les âmes 'aibles, il s'épargne aussi d'amères déceptions et rinévitables tristesses. Il éprouve la calme sérénité l'un état conforme à la nature et à la raison, et il ouit de la paix victorieuse qui est le partage 4es

âmes fortes et libres. Il connaît les cas où il doit s'abstenir et ceux où il faut se modérer. Et plus il s'abstient, plus il devient tempérant et fort. « En général, il ne désire ni ne recherche les plaisirs qu'il ne doit pas aimer, ni ne s'y abandonne avec emportement, ni ne s'afflige d'en être privé ». Aristote ajoute : « qu'il ne désire même aucune chose qu'avec modération, et non pas plus qu'il ne faut, ou quand il ne le faut pas, ou de toute autre manière qui serait également repréhensible ». Mais nous ne croyons pas qu'un équilibre si parfait soit possible; nous doutons même qu'il soit désirable. || Il faut y tendre comme à une heureuse discipline de l'âme, mais se garder de soumettre à un même niveau tous les désirs ; car il y en a d'excellents qui ne peuvent pécher par l'excès, et qui sont féconds en actes nobles et courageux.

Le vice de l'intempérant consiste à éprouverplus de chagrin qu'il ne convient, parce qu'il n'obtient pas les choses qui lui seraient agréables : en sorte que c'est le plaisir, ou au moins l'amour du plaisir, qui est cause de sa peine ; au lieu que la tempérance consiste à n'être pas affligé de l'absence des plaisirs, et à s'en abstenir. Ainsi donc l'intempérant désire tout ce qui est agréable, et ce qui l'est le plus ; et il est tellement séduit et entraîné par ses désirs, qu'il en préfère les objets à toute autre chose. Voilà pourquoi il s'afflige, lorsqu'il est trompé dans son attente, et tout le temps qu'il désire; car le désir est toujours accompagné d'un sentiment de peine, quoiqu'il semble étrange que le plaisir soit cause de la peine qu'on ressent.

Au reste, il n'y a guère d'hommes qui pèchent en ce genre, par défaut, et qui aient moins de plaisir qu'il ne faut ; car une pareille insensibilité n'est pas dans la nature humaine. Les animaux mêmes savent ! discerner les aliments qui s'offrent à eux ; il y en a qui leur plaisent, et d'autres qui ne leur plaisent pas. Mais, s'il est quelque être animé à qui rien ne fasse plaisir, et qui ait une égale indifférence pour toutes choses, il s'en faut beaucoup qu'un tel être soit un homme : aussi n'a-t-on point donné de nom à ce genre de caractère qui ne se rencontre nulle part. {Morale à Nicomaque^ pp. 132 et 133.)

Il faut observer que l'excès et le défaut peuvent naturellement avoir sur les actions une influence très nuisible, comme on le remarque dans ce qui tient à la force et à la santé (car, dans les choses |qui ne se manifestent pas par elles-mêmes, on doit recourir aux indices évidents) ; ainsi, des exercices trop violents détruisent la force, aussi bien que le manque d'exercice; et de même, les aliments et les -jboissons, en trop grande ou trop petite quantité, ne sont pas moins nuisibles à la santé ; pris avec modération, ils la produisent, l'entretiennent et la fortifient.

Or, il en est de même de la tempérance, du courage et des autres vertus. Celui qui fuit et craint bout, qui n'a de fermeté contre aucun péril, devient àche ; comme celui qui ne craint absolument rien, ît qui se précipite dans tous les dangers, devient -éméraire. Pareillement, s'abandonner à toutes les I îouissancesdes sens et ne s'abstenir d'aucune, c'est ije moyen de devenir débauché; et fuir tous les )laisirs, par l'effet d'une sauvage rudesse, c'est 'ourir le risque d'étouffer en soi toute sensibilité.

Car l'excès et le défaut sont contraires à la tempérance, aussi bien qu'au véritable courage : l'une et l'autre ne se conservent qu'en observant un certain milieu.

Au reste, les vertus sont produites, fortifiées ou détruites par les actes eux-mêmes et sous leur influence, mais ce sont eux aussi qui constituent (en quelque sorte) l'essence de nos facultés d'agir, puisque l'effet est le même dans d'autres choses plus évidentes ou plus sensibles comme dans la force, par exemple, qui vient de l'habitude de prendre une nourriture abondante et de supporter beaucoup de fatigues, et c'est ce que l'homme robuste est surtout capable de faire. Or, il en est de même des vertus : car c'est en nous abstenant des voluptés que nous devenons tempérants, et plus nous le sommes, plus nous devenons capables de nous ea j abstenir. De même, pour le courage, en prenant l'habitude de mépriser les dangers et de les braver, nous devenons courageux; et c'est surtout quand nous le serons devenus, que nous serons en état d'affronter les périls les plus menaçants. [Movdle à Nicomaque, pp. 57-59).

Quant à l'homme sobre et tempérant, il se tient dans un juste milieu ; car il ne trouve point de plaisir dans les choses qui séduisent le plus un débauché; elles lui inspirent plutôt de la répugnance. En général, il ne désire, ni ne recherche les plaisirs qu'il ne doit pas aimer, ni ne s'y abandonne avec emportement, ni ne s'afflige d'en être privé. Il ne désire même aucune chose qu'avec modération, et non pas plus qu'il ne faut, ou quand il ne le faut pas, ou de toute autre manière qui serait également répréhensible. Mais tout ce qui peut contribuer à

la santé ou à la bonne disposition du corps, et qui est agréable, il le désire et le recherche, toutefois avec la modération convenable, sans que les autres plaisirs puissent y faire obstacle, et sans que son désir le fasse sortir des règles de la décence, ou puisse l'engager à compromettre sa fortune. Car celui qui se met dans ce cas-là priserait de pareilles jouissances plus qu'elles ne valent, au lieu que l'homme tempérant et modéré ne s'expose pas à ce péril, mais sait toujours entendre la voix de la raison. {Id., pp. 133-134.)

La tempérance et la force morale sont généralement regardées comme des qualités dignes d'estime At de louange; au lieu que l'intempérance et la mollesse passent pour des habitudes vicieuses et blâtnables. L'homme tempérant est en même temps docile à la raison, et l'intempérant en méconnaît l'autorité : entraîné par ses passions, il fait le mal avec connaissance de cause ; au lieu que le tempérant, sachant que ses désirs sont vicieux, s'abstient, par raison, d'y céder. On donne à l'homme raisonnable le nom de tempérant, de ferme dans sa conduite, et celui-là est regardé par les uns comme parfaitement raisonnable, et non par les autres. Ceux-ci soutiennent que les termes d'intempérant et de débauché sont absolument identiques, ceuxlà le nient. Il y en a qui prétendent que l'homme sensé ne peut jamais être intempérant, et d'autres icroient que certains hommes, même très sensés, sont quelquefois intempérants. Au reste, ce mot s'applique à ceux qui ne savent pas maîtriser la colère, l'ambition, et l'amour des richesses. (Id., [pp. 289-290.)

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