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NÉCESSITÉ DE MAÎTRISER SES DÉSIRS ET SES PASSIONS

Aristote pense que l'intempérance est plus volontaire que le manque de courage, parce que l'une est Teffet du plaisir, et l'autre celui de la peine. Mais il me semble que le même instinct qui fait rechercher le plaisir fait aussi fuir la douleur dont l'absence est considérée par certains philosophes comme étant le plaisir. Je crois donc que la volonté a aussi peu de part dans l'une que dans l'autre : on peut se laisser aller insensiblement à l'amour du plaisir comme à la crainte de la peine. Dans l'un et l'autre cas, on manque de fermeté, soit pour résister, soit pour supporter. Aristote reconnaît lui-même que personne ne veut être intempérant. Il peut arriver même que, tout en se condamnant soi-même, on se laisse entraîner à l'intempérance. C'est pourquoi il faut réprimer l'amour du plaisir dès l'âge le plus tendre. Et, en général, on s'occupe beaucoup plus de satisfaire les caprices des enfants que de mettre un frein au penchant qui les porte vers tout ce qui est agréable . « Le goût du plaisir est insatiable, nous dit Aristote, et il est excité par tous les objets dans l'homme qui manque de jugement. » C'est l'éducateur qui doit donner à l'enfant la règle qu'il est encore incapable de s'imposer lui-même : en attendant l'éveil de la raison, c'est à lui de contenir

et de modérer. Dans une page aussi profonde de psychologie, que ferme et concise d'expression, Aristote nous montre la nécessité de discipliner les passions qui s'accroissent toutes par l'activité d'une seule et, parvenues à un certain degré de force et de violence, finissent par troubler entièrement l'esprit. La raison est, selon lui, l'autorité à laquelle tous les désirs doivent être soumis, afin qu'ils tendent vers ce qui est beau et honorable, plutôt que vers ce qui est agréable ou honteux.

Aristote est peut-être trop indulgent pour la colère, parce qu'elle ne lui semble pas aussi con- ;raire à la raison que les désirs. Il démontre même )as des comparaisons pittoresques que la colère est capable d'entendre la raison, mais qu'elle l'entend mal. Mais n'y a-t-il pas des cas où la colère est entièrement dépourvue de raison, et n'obéit qu'au désir furieux de la vengeance ? Peut-être est-elle moins dégradante que beaucoup d'autres désirs en ce qu'elle est inspirée par un vif sentiment de ustice; mais elle n'a pas toujours une source aussi respectable. Et alors même que la colère est juste, ^arce qu'elle est le ressentiment d'une injure ou i*un tort quelconque, elle peut être tout à fait

Insensée dans ses procédés et ses effets. Et qui )eut dire où s'arrêtent les ravages faits par la tolère et toutes les autres passions qu'elle met en lictivité par son affmité avec elles? 11 est donc aussi Nécessaire de maîtriser la colère que les autres lassions.

Il semble que l'intempérance soit quelque chose de plus volontaire que le manque de courage, parce que Tune est l'effet du plaisir, et l'autre celui de la peine, et que l'on est enclin à rechercher l'un de ces sentiments, et à fuir l'autre. D'ailleurs, h peine trouble et corrompt, en quelque sorte, l'exercice de nos facultés naturelles, au lieu que le plaisii ne produit rien de pareil. Il est donc réellement plus dépendant de la volonté, et, par cette raisonj un plus légitime sujet de reproche. Car il est facih de se faire des habitudes qui y soient relatives, et on ne manque pas, dans tout le cours de la vie, d'occasions propres à s'y exercer sans danger. Mais il en est tout autrement des objets propres à donner de la crainte. Il semble, au reste, qu'il y ait quelque différence, par rapport à la volonté, entre la lâcheté, ou timidité, en général, et celle qui se manifeste dans les actes ou dans les cas particuliers; car l'une ne produit actuellement aucun sentiment de peine, tandis que les circonstances particulières troublent l'esprit d'un homme au point de lui faire jeter ses armes, ou de lui faire commettre d'autres actions indignes d'un homme d'honneur, en quoi il semble qu'il éprouve une sorte de contrainte.

C'est tout le contraire pour le débauché: tous ses actes particuliers sont volontaires, puisqu'ils sont Teffet du désir et de l'inclination; mais, à considérer l'intempérance comme habitude, la volonté y paraît moins; car, en général, personne ne vei être intempérant. L'expression même d'intempérance ou de conduite désordonnée, s'applique aux fautes de peu d'importance, comme sont celles des enfants, à cause d'une certaine ressemblance qu'il y a entre leur intempérance et celle des hommes! plus avancés en âge; mais laquelle de ces deux notions a donné son nom à l'autre, c'est ce qu'il

importe peu de décider en ce moment. Toutefois, il est assez visible que c'est la seconde qui a pris son nom de la première, et avec assez de raison ; car le penchant pour les choses honteuses a besoin d'être réprimé ou châtié, comme tout ce qui est susceptible de s'accroître ; et c'est précisément ce qu'on peut appliquer au désir et aux enfants. {Morale à NicomaquOj pp. 134-135.)

La vie des enfants est agitée par des désirs continuels, et rien n'égale le penchant qui les porte vers tout ce qui est agréable. Si donc on ne les rend pas soumis et dociles, ce penchant ne saurait que s'accroître en eux. Le goût du plaisir est insatiable, et est excité par tous les objets, dans l'homme qui manque de jugement ; l'activité de quelque passion ne manque guère d'accroître toutes celles qui ont quelque affinité avec elle ; et, j>arvenues à un certain degré de force et de violence, elles finissent par troubler entièrement l'esprit. Voilà pourquoi il faut qu'elles soient modérées et eu petit nombre, et qu'elles ne soient pas contraires à la raison. C'est là ce qui constitue le caractère qu'on appelle docile et bien réglé. Car de même qu'il faut qu'un enfant s'accoutume à vivre, en se conformant aux avis de l'instituteur chargé de sa conduite, ainsi il faut que nos désirs soient conformes à la raison. C'est aussi ce qui arrive atout homme sobre et tempérant ; car il n'a en vue, comme la raison elle-même, que ce qui est beau et honorable; il ne désire que ce qu'il doit désirer, de la manière et dans le temps qu'il le ifaut, comme la raison le prescrit, (/d., pp. 135-136.)

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lîO LA MORALE d'aRISTOTE

Les passions sont tous ces mouvements de l'âme qui changent et altèrent nos jugements, et qui ont pour conséquence la douleur ou le plaisir: telles sont, par exemple, la colère, la pitié, la crainte et tous les sentiments de cet ordre, avec leurs contraires.

La colère pourra se définir, si l'on veut, le désir amer et pénible d'une vengeance espérée et poursuivie, contre un procédé que nous regardons comme un mépris injuste, soit envers nous-mêmes, soit envers quelqu'un des nôtres... Nécessairement, la colère est toujours suivie d'un certain plaisir, celui que donne l'espoir de se venger. Il y a toujours plaisir à s'imaginer qu'on obtiendra ce qu'on désire. Or on ne désire jamais ce qu'on regarde soi-même comme impossible; et lorsqu'on est en colère, on ne désire que ce qu'on croit pouvoir faire soi-même. Aussi le poète a-t-il eu bien raison de dire en parlant de la colère :

Dans le cœur des humains un désir furieux Se distille plus doux qu'un miel délicieux.

Ce qui cause aussi le plaisir dont la colère est accompagnée, c'est qu'on ne cesse de se venger en pensée ; et la jouissance d'imagination qu'on se donne ainsi est à peu près comme celle de nos songes. {Rhétorique, pp. 179-181.)

Il y a moins de honte à céder à la colère qu'à ne pas maîtriser ses désirs. En effet, elle semble, jusqu'à un certain point, capable d'entendre la' raison ; mais elle l'entend mal ; comme ces serviteurs empressés qui se mettent à courir avant d'avoir entendu tout ce qu'on veut leur dire, et qui ensuite exécutent mal l'ordre qu'on leur donne ; ou

comme les chiens qui aboient au premier coup qu'on frappe à la porte, avant de reconnaître si celui qui frappe est un ami de la maison. Ainsi, l'homme colère, cédant à sa chaleur et à son impétuosité naturelles, avant d'avoir entendu l'ordre qu'il reçoit, court à la vengeance, car sa raison ou son imagmation, lui fait reconnaître qu'il y a outrage, ou signe de mépris, et aussitôt, comme s'il avait conclu légitimement qu'il faut se battre contre l'auteur de l'outrage, le voilà plein de fureur. Mais le désir, pour peu que la raison ou les sens lui fassent connaître une chose comme propre à donner du plaisir, se précipite, en quelque sorte, vers la jouissance : de sorte que la colère suit au moins la raison jusqu'à un certain point, mais le désir ne la suit en rien. Il est donc plus méprisable: car celui qui cède à la colère reste, à quelques égards, au-dessous de la raison; mais celui qui cède à ses désirs ne la considère en rien. D'ailleurs, on est plus pardonnable de céder aux désirs naturels, ou, entre ceux-ci, à ceux qui sont plus généralement le partage de l'homme, et autant qu'ils sont communs à la nature humaine ; or, la colère, môme portée à un certain degré de violence, est plus naturelle que les désirs violents et qui ne sont pas des nécessités.

D'un autre côté, il y a plus d'injustice dans ceux qui cachent plus leurs desseins. Or, l'homme violent et colère n'est pas dissimulé, sa passion se montre à découvert. {Morale à Nicomaque, pp. 310-31-2.)

L\ VRAIE SCIENCE, CELLE DE l'aME, PRÉSERVE DE

l'intempérance

Aristote cherche à s'expliquer et à nous démontrer comment un homme qui a des opinions justes peut s'abandonner à l'intempérance. Nous voyons, en effet, ainsi que nous l'avons déjà dit, que, tout en se condamnant lui-même comme faisant une chose blâmable, l'homme peut se laisser entraîner à l'intempérance et y trouver du plaisir jusqu'au moment où le remords fait sentir son aiguillon. Qui n'a fait pour lui-même cette triste et amère expérience, en se sentant sollicité par l'attrait de telle ou telle chose, en dépit de toutes les opinions contraires? Aussi je ne doute pas que chacun de nous ne soit prêt à reconnaître avec Aristote qu'aucune opinion générale ne prévaut contre l'opinon particulière, c'est-à-dire celle du désir qui est bien plus forte que la théorie générale accréditée par le seul jugement. Il nous est facile d'être sages pour les autres; et nous ne sommes jamais plus logiques que lorsque nous combattons les mauvais désirs de nos semblables. Nous trouvons alors les arguments les plus irréfutables et les plus convaincants. Mais je doute fort que nous soyons plus persuasifs pour autrui que nous ne le sommes pour nous-mêmes lorsque notre opinion générale, fût-elle la sagesse par-

faite, est en conflit avec notre opinion particulière, c'est-à-dire, avec notre sentiment, notre désir du moment. Alors tous nos plus justes raisonnements sont renversés par une violente impulsion vers l'objet qui sollicite notre désir ; et nos plus beaux préceptes ne peuvent tenir contre le tourbillon de la passion.

Sommes-nous donc fatalement entraînés au mal, alors même que nous possédons la science du bien? Non, nous croyons avec Socrate que « là où existe la véritable science, il n'y a rien de plus fort qu'elle, et qui soit capable de maîtriser l'homme comme un vil esclave d. Aristote lui-même qui paraît d'abord réfuter l'opinion du maître, conclut sa remarquable discussion par cette vigoureuse affirmation : « La passion n'a pas lieu lorsque la science véritable et proprement dite existe réellement, et ce n'est pas elle que la passion renverse et dont elle triomphe, mais c'est de la connaissance qui est. uniquement dans les sens ou dans les senti" ments ». Quelle est cette science véritable, sinon celle que s'est assimilée l'âme et dont elle a fait lUne partie de son être. Aristote, pour nous faire comprendre ce qu'elle est, nous dit d'abord ce qu'elle In'est pas, et il nous fait saisir sa pensée par des analogies frappantes. Il compare aux déclamations des lacteurs les discours sages et vertueux que tiennent [les hommes dont l'esprit est convaincu de leurs )elles théories, sans que leur âme en soit persuadée. |Il les assimile encore au langage des enfants qui

prononcent des phrases régulières dont ils ne savent pas la signification. Et l'aveuglement de la passion qui cherche à se satisfaire, est comme le sommeil ou l'ivresse qui ôte à l'homme l'usage de ses facultés. Mais il dépend de lui d'être éveillé et de ne pas se laisser enivrer. Il est donc responsable de la folie, de l'intempérance et de l'ignorance qui se manifeste au plus fort de la passion. Il dépend de lui aussi de mettre fin à cet état dinconscience volontaire. Mais il est beaucoup plus difficile de ressaisir que de ne pas abandonner le gouvernement de soi. Après avoir étudié les pages si fermes et si claires par lesquelles Aristote nous montre la différence entre la fausse science qui n'est que dans l'esprit, et la vraie science qui est dans le cœur, nous éprouvons plus d'indulgence pour ceux dont la conduite dément les principes. Nous les considérons moins comme des hypocrites que comme des êtres faibles et inconstants, ainsi que nous qui nous payons si facilement de belles théories, au lieu de nous rappeler que « c'est avec toute son âme qu'il faut philosopher ».

Il semble difficile de comprendre comment un homme qui a des opinions justes, peut s'abandonner à l'intempérance; et même il y a des personnes qui soutiennent que cela est impossible, quand l'esprit est véritablement éclairé. Car il serait étrange, suivant l'opinion de Socrate, que là où existe la véritable science, il y eût quelque chose de plus fort qu'elle, et qui fût capable de maîtriser l'homme

comme un vil esclave. Ce philosophe rejetait ainsi intérieurement cette manière de poser la question, comme si l'intempérance n'existait réellement pas, puisqu'il prétendait que personne n'agit sciemment contre la vertu, mais par ignorance. Cependant cette manière de raisonner est en opposition manifeste avec les faits; et, en supposant que l'intempérant agisse par ignorance, il aurait fallu, du moins, chercher quelle sorte d'ignorance l'égaré. Car il est évident que celui qui se livre à l'intempérance ne croit pas qu'il doit faire ce qu'il fait, au moins avant le moment où la passion s'empare de lui. D'un autre côté, il y a des personnes qui accordent une partie de la proposition, et non l'autre: ils conviennent qu'il n'y a rien qui ait plus de force que la science ; mais ils n'accordent pas qu'aucun homme ne puisse avoir une conduite opposée à celle qui, dans son opinion, serait meilleure, et, par cette raison, ils soutiennent que l'intempérant se laisse maîtriser par les voluptés, parce qu'il a, non pas la science, mais seulement l'opinion de ce qu'il faut faire.

Cependant, si c'est, en effet, une simple opinion, et non une science contraire ; si ce n'est pas une forte persuasion qui s'oppose à l'action de l'intempérant, mais un faible soupçon, comme il arrive en cas de doute, on peut lui pardonner de ne s'y pas attacher, surtout quand il est entraîné par de violents désirs; mais on doit être sans indulgence pour la perversité, en général pour tout ce qui est véritablement blâmable. Si l'homme prudent se livre à l'intempérance, ce sera donc en dépit de la prudence, qui est pourtant ce qui a le plus de force, mais cela est absurde ; car il faudra alors dire que le même homme est à la fois prudent et intempérant, et assurément personne n'oserait soutenir qu'il soit d'un homme prudent de faire à dessein les

actions les plus répréhensibles. (Morale à Nicomaque, | pp. 290-291.) I

Il y a une différence sensible dans la situation des ,, gens qui ont la science et qui en font, ou qui il n'en font pas usage ; en sorte qu'ils semblent, à certains égards, l'avoir, et neTavoir pas: tel est le gi cas d'un homme endormi, dans un état de " démence ou d'ivresse, ou qui est agité par quelque passion violente, ce qui produit un effet à peu près il pareil. Car les accès de la colère, les désirs impétueux et les passions, produisent sur le corps des impressions manifestes qui ressemblent parfois à la folie ; or c'est évidemment le cas où se trouve l'intempérant. Et tenir, en pareil cas, des discours qui annoncent la science, n'est pas une preuve qu'on soit dans son bon sens ; car il y a des gens qui, bien qu'en proie à de pareilles passions, récitent des démonstrations entières et des poèmes d'Empédocle. Les enfants aussi, quand ils commencent à apprendre la langue maternelle, prononcent des phrases régulières, sans savoir encore ce qu'elles signifient ; car leur intelligence ne peut se développer qu'avec le temps. Ainsi, il faut croire que le langage des hommes intempérants ressemble à celui des acteurs sur le théâtre.

On peut encore considérer physiquement la cause de ce phénomène ; car autre chose est une opinion générale et une opinion relative à des choses particuhères, dont le sentiment seul décide. Or, lorsque toutes deux viennent à coïncider, il faut nécessairement que, d'un côté, l'esprit prononce la conclusion et que, dans le cas où il y a lieu d'agir, on agisse à l'instant même. Par exemple, s'il faut goûter de tout ce qui a une saveur douce, et si tel objet particuHer a une pareille saveur, nécessairement celui

que rien n'en empêche, agira sur le champ en conséquence de ce raisonnement. Au contraire, lorsque l'opinion générale, qui interdit de goûter des substances sucrées, se trouve établie, et qu'en même temps on peut dire que tout ce qui est doux est agréable, que telle substance, actuellement présente, est douce, et que cette opinion agit avec force : si par hasard le désir s'y trouve joint, alors l'opinion générale inviteàs'éloignerde cet objet, mais le désir porte vers lui. Car chaque partie peut avoir une force impulsive en son principe de mouvement ; en sorte qu'on est dans le cas de se livrer à l'intempérance par l'effet de la raison et par celui d'une opinion qui n'est pas précisément contradictoire en elle-même, mais par accident. En effet, c'est le désir, et non pas l'opinion qui est contraire à la droite raison ; et c'est pour cela que les animaux ne peuvent pas être intempérants : car ils n'ont point de conceptions générales ; ils n'ont que la perception et la mémoire des choses particulières.

Mais, comment se dissipe cette ignorance, et comment l'intempérant recouvre -t-il, pour ainsi dire, la science ? Gela s'explique de la même manière ique dans le cas de l'homme endormi, ou dans un jétat d'ivresse ; il n'y a rien là qui soit exclusivement propre à l'intempérance, et ce sont les naturalistes qu'il faut entendre sur ce sujet. Toutefois, comme la proposition particulière énonce le jugement de ce qui est senti, et détermine, en quelque sorte, les actions, celui qui est dans l'accès de la passion, ou ne l'aperçoit pas, ou l'aperçoit de telle manière qu'on ne saurait dire qu'il sache précisément ce qu'elle signifie, en sorte qu'il en parle comme un [homme ivre récite les vers ou la doctrine d'Empédocle ; etparce que cette proposition particulière, pu dernière, n'est ni générale, ni scientifique, et n'a

pas les mêmes propriétés que la majeure du syllogisme, il en résulte le phénomène dont Socrate cherchait la cause. Car la passion n'a pas lieu lorsque la science véritable et proprement dite existe réellement, et ce n'est pas elle que la passion renverse et dont elle triomphe, mais c'est de la connaissance, qui est uniquement dans les sentiments. (7d., pp. 298 à 301 etc.)

CAUSES DE l'intempérance, L'iMPÉTUOSITÉ ET LA FAIBLESSE

« Les causes de l'intempérance, nous dit Aristote, sont, d'une part, l'impétuosité, et de l'autre, la faiblesse ». C'est faute de se connaître soi-même qu'on s'expose à des tentations imprévues qui triomphent en un clind'œildenos meilleures résolutions. Il me semble qu'il n'y a rien qui ressemble autant à la témérité que l'intempérance. Une sage défiance de nous-mêmes nous épargnerait bien des fautes. Ce serait encore de la sagesse de profiter de nos expériences pour nous rendre plus vigilants et plus humbles. Ceux qui, selon Aristote, sont plus particulièrement sujets à l'intempérance qui naît de l'impétuosité des passions, ce sont les hommes d'un esprit vif et pénétrant, sans doute parce qu'ils sont plus sensibles que d'autres à l'attrait des choses agréables et que leur nature impressionnable et mobile se laisse tour à tour captiver par toutes les

images séduisantes de leur imagination. Ce sont aussi les mélancoliques. Je pense qu'Aristote veut désigner par là les natures sensibles et affectueuses qui, cherchant partout leur objet, suivent leurs impressions au lieu de se laisser guider par la raison.

Il considère l'intempérance comme un égarement plus ou moins involontaire qui laisse subsister le principe de vertu, car l'intempérant n'est pas convaincu qu'il faille agir ainsi qu'il le fait. Mais s'il ne change pas de conduite et que l'habitude de céder à ses désirs diminue de plus en plus la fermeté nécessaire pour y résister, il peut devenir vicieux, alors même qu'il s'abandonne plutôt par faiblesse que par préférence. Aristote compare le vice à l'hydropisie ou à la phtisie, et l'intempérance à l'épilepsie. Mais que la maladie soit continue ou intermittente, elle n'en détruit pas moins la constitution pour aboutir à la mort. D'ailleurs, dans l'épilepsie, les intervalles de relâche diminuent de plus en plus, et les accès se rapprochent et augmentent de violence. L'homiiie vicieux n'a plus aucune notion de la science du bien, l'intempérant en conserve encore assez pour se condamner lui-même. Mais les actions ide l'un et de l'autre sont semblables, alors même Ique l'un agit par emportement ou faiblesse, et ll'autre par choix. Un seul trait nous marque parfaitement la différence qui les sépare :« L'intempérant, [dit Aristote, ressemble, à quelques égards, à une

iité où l'on décrète tout ce qui est convenable et [utile, qui a de bonnes lois, mais qui n'en observe

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aucune. L'homme vicieux, au contraire, ressemble à une cité où l'on observe les lois, mais où l'on en a de mauvaises. » Mais l'inobservation des bonnes lois ainsi que l'observation des mauvaises, amène la décadence et la ruine de l'Etat par l'anarchie,^ aussi funeste que le vice.

Les causes de l'intempérance sont d'une part l'impétuosité, et de l'autre la faiblesse. En effet, il y a des gens qui, après avoir pris une résolution, n'y sauraient demeurer fidèles, parce que la passion les emporte ; et il y en a qui sont entraînés par elle, faute d'avoir songé à prendre une résolution. D'autres, au contraire, semblables à ceux qui, après avoir été vivement chatouillés, deviennent insensibles à ce genre de sensation , ayant pris soin de tout sentir et de tout prévoir, de se tenir sur leurs gardes et de fortifier leur raison, ne se laissent vaincre par aucune passion, soit agréable, soit pénible. Mais les hommes d'un esprit vif et pénétrant, et les mélancoliques, sont plus particulièrement sujets à l'intempérance qui naît de l'impétuosité des passions : les uns par la promptitude, et les autres par la violence des affections qu'ilsil| éprouvent, sont incapables d'entendre le langage de la raison, parce qu'ils se laissent surtout conduire», par l'imagination. HI

Le débauché n'est pas sujet à se repentir ; car il persiste dans ses déterminations : mais l'intempérant, celui qui n'est pas maître de soi, est toujours susceptible d'éprouver quelque regret. Les caractères ne sont donc pas entièrement tels que nous l'avons supposé d'abord; mais l'un est perverti sans ressource, l'autre peut encore s'amender. Car le vice est comme l'hydropisie ou la phtisie, et l'in-

LA TEMPÉRANCE 18l

intempérance, comme l'épilepsie ; l'un est une maladie continue, l'autre est une maladie quia ses intervalles de relâche ; et en général, le vice est un genre d'habitudes autre que rintempérance. L'homme vicieux ne se connaît pas lui-même comme tel ; l'intempérant s'aperçoit de son défaut ; et il vaut mieux, dans ce cas, être suceptible d'une sorte d'emportement momentané, qui vous fait sortir des règles du devoir, que d'être capable de consulter la raison, sans pouvoir persister à suivre ses conseils. On cède alors à des passions moins fortes, et l'on n'a pas le tort d'avoir cédé, pour ainsi dire, de dessein prémédité, comme fait l'homme décidément vicieux, car l'intempérant est semblable à ces gens qui s'enivrent en ne buvant qu'une petite quantité de vin, et même moins considérable que celle qui produit ordinairement l'ivresse. Il est donc évident que l'intempérance n'est pas la même chose que le vice, si ce n'est peut-être à quelques égards ; car Tune a lieu contre l'intention de celui qui s'y livre, l'autre est une affaire de préférence. Cependant les actions qui résultent de ces deux causes sont assez semblables, comme disait Démo- [docus au sujet des habitants de Milet : « Les Milésiens ne sont pas dépourvus de sens; mais ils [agissent comme des gens qui en seraient dépour- Ivus ».

Les intempérants aussi ne sont pas proprement Ides hommes vicieux ou dépravés, mais ils îbnt des lactions blâmables.

En effet, l'un étant disposé à rechercher les [plaisirs des sens avec excès et contre toute raison, pais sans être convaincu qu'il faille agir ainsi ; i.andis que l'autre semble, au contraire, agir de la jnême manière par une conviction intime, le premier loit pouvoir facilement être amené à changer de M™» JULES FAVRE. — Aristote. U

conduite, et non pas le second. Car le propre de la vertu, c'est de conserver le principe qui la fait agir ; le vice, au contraire, dégrade ou détruit ce principe. Or, le principe des actions, c'est le motif en vue duquel on agit; comme dans les mathématiques, ce sont les suppositions qu'on a d'abord admises. Mais, ni dans ce cas, ni dans l'autre, ce n'est le raisonnement qui nous fait connaître les principes ; en fait de conduite, c'est la vertu, soit naturelle, soit acquise par de bonnes habitudes, qui nous donne des opinions saines sur le prin cipe de nos actions, et celui qui en est à ce point est sobre et tempérant : le débauché est celui qui a les dispositions contraires. Mais il y a tel individu que la passion égare momentanément, et fait sortir de la route que prescrit la raison, sans pouvoir toutefois lui persuader qu'il est permis de s'abandonner sans réserve à la poursuite des plaisirs des sens ; celui-là est intempérant, mais moins dépravé que le débauché. Il n'est pas absolument vicieux : car ce qu'il y a de plus précieux, je veux dire le principe, subsiste encore en lui; au lieu que, dans l'autre, ce n'est pas un simple égarement que la passion produit, mais c'est un système suivi de dépravation On voit donc clairement par là qu'il y a d'un côté disposition vertueuse, et de l'autre habitude vicieuse. {Morale à Nicomaque, pp. 318-321.)

L'intempérant ressemble, à quelques égards, à une cité où l'on décrète tout ce qui est convenable et utile, qui a de bonnes lois, mais qui n'en observe aucune, comme le remarque plaisamment Anaxandride : « Telle est la résolution de cette république, où l'on ne se soucie nullement des lois. L'homme vicieux, au contraire, ressemble à une cité où l'on

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observe les lois, mais où l'on en a de mauvaises. (Id.,p. 326.)

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