‹ La Morale d'AristoteChapitre 24 sur 58 · NECESSITE DE LA FORCE MORALE · texte numérisé non relu

NECESSITE DE LA FORCE MORALE

C'est la faiblesse qui cause cette anarchie de l'âme incapable de se gouverner elle-même et se laissant partager entre toutes sortes de désirs plus ou moins violents qui l'entraînent dans tous les sens. 11 est difficile d'excuser cette faiblesse quand l'homme est parvenu à l'âge de raison et qu'il est capable de se connaître et de se diriger, de résister aux plaisirs et de supporter les peines. Aristote admet pour excuse de cette mollesse la nature du tempérament. Mais il me semble que le tempérament n'est pas une fatalité contre laquelle l'homme ne puisse lutter avec succès. Quant à l'altération \àe la santé, elle atténue la responsabilité, car il est Irareque l'âme soit entièrement saine dans un corps affaibU par la maladie. Mais nous ne croyons pas Iqu'une constitution physique plus délicate chez les femmes implique nécessairement plus de faiblesse morale. De nombreux exemples prouvent au contraire que les femmes sont capables de fermeté,

l'héroïsme môme et que, sous l'influence d'un noble sentiment ou d'une généreuse passion, elles savent

itre aussi fortes et souvent plus fortes que les

lommes.

Si Aristote fait ressortir surtout quelques inconvénients de la force morale, c'est sans doute parce qu'il pense que les avantages en sont trop évidents par eux-mêmes pour qu'il soit nécessaire de les signaler. Sans doute la fermeté devient l'opiniâtreté insensée quand elle n'est pas au service d'une raison éclairée. Elle peut aussi dégénérer en dureté et même en férocité quand elle est poussée au plus haut point; tandis que la faiblesse ressemble souvent à la condescendance et à l'humanité. Mais le manque de mesure dans l'usage des choses excellentes, n'empêche pas qu'elles ne soient bonnes en elles-mêmes. Il me semble qu Aristote se contredit en soutenant ici que l'homme tempérant dont le caractère ne connaît pas l'excès, n'a pas besoin de cette force morale qui lutte contre de violents désirs. Il nous a dit ailleurs qu'il faut une force active pour exercer la tempérance, puisqu'il s'agit, non de n'être pas vaincu, mais de vaincre. Et la force qui résiste au plaisir et surmonte le désir, est la même que la force qui supporte la douleur. Il est difficile de savoir dans quel cas elle est la plus grande j cela dépend des circonstances et du caractère des individus. Poussée jusqu'à l'héroïsme, cette vertu élève l'homme au-dessus de lui-même, et le rend si auguste , que le héros est considéré par les anciens comme un homme divin, par les chrétiens, comme un martyr et même un saint. Il n'est pas nécessaire de faire des actions d'éclat pour s'élever à cette vertu supérieure, on y arrive par la victoire

sur soi-même, par le triomphe de la raison sur les passions. Et c'est là la vraie tempérance.

Quant à celui qui pèche par faiblesse, dans les choses où la plupart des hommes résistent et peuvent résister, c'est un homme mou, et qui aime à vivre dans les délices ; car ce penchant tient à une sorte de mollesse. Tel est, par exemple, celui qui laisse traîner son manteau pour ne pas prendre la peine de le soulever ; ou celui qui; en se donnant l'air et la démarche d'un homme malade, ne se croit pas à plaindre, quoiqu'il ressemble à ceux qui le sont. Or, il en est de môme dans tout ce qui tient à la tempérance et à l'intempérance : car, si on se laisse vaincre à des plaisirs ou à des peines portées au dernier degré de vivacité ou de violence, cela n'a rien de surprenant; on mérite, au contraire, quelque indulgence, si l'on s'efforce au moins d'y résister, comme Philoctète blessé pas un reptile venimeux, tel que nous le représente Théodecte ; ou comme ceux qui, en faisant tous leurs efforts pour s'empêcher de rire, finissent par éclater avec bruit, ainsi qu'il arriva à Xenophantus. Mais ce qui peut étonner, c'est qu'un homme soit incapable de résister aux plaisirs ou aux peines dont presque tout le monde peut surmonter l'attrait ou l'inconvénient, sans avoir pour excuse ou la nature de son tempérament, ou l'altération de sa santé, comme les rois des Scythes chez lesquels la mollesse était héréditaire, ou comme les femmes dont la constitution diffère essentiellement de celle des hommes (Morale à Nicomaque^ pp. 316-317.)

Si c'est contre la violence et contre la tendance méprisable des désirs que se montre la force morale, l'homme tempérant n'aura donc pas cette force, et celui qui aura la force morale ne sera pas tempérant; car l'excès n'est point dans son caractère, ni les passions méprisables, et pourtant il faudrait que cela fût ainsi; puisque, si ses passions sont nobles et généreuses, la disposition qui l'empêcherait de s'y livrer serait vile et méprisable. 11 suivrait donc de là que toute force morale ne serait pas estimable. Et, si les passions sont faibles et sans tendance nuisible ou dangereuse, elles n'ont rien de grave ; ou même si, quoique étant viles et méprisables, elles sont sans force, c'est peu de chose. Enfin, si la force morale rend inébranlable dans toute espèce d'opinion, ce n'est pas une qualité estimable ; par exemple, quand on s'attache à une opinion fausse ; et si le défaut de force morale consiste à se désister d'ane opinion quelle qu'elle soit, il pourra y avoir, en ce genre, des faiblesses généreuses. C'est le cas de Néoptolème dans le Philoctète de Sophocle; car il est louable de ne pas persister dans la résolution qu'Ulysse lui avait fait prendre, et d'y renoncer par la peine que lui cause le mensonge.

II ya même telle combinaison d'où il peut"résulter que le défaut de force morale, joint au défaut de raison, devient une vertu : par exemple, un homme agit contre son opinion, par défaut de force morale; il est dans l'opinion que des choses bonnes en ellesmêmes, sont réellement mauvaises, et qu'il ne faut pas les faire, et pourtant il finira par faire ce qui est bien, et non ce qui est mal. Au reste, celui qui fait, par conviction et par choix, ce qui lui donne du plaisir, qui même le recherche avec ardeur,

vaut peut-être mieux que celui qui agit sans raisonnement et uniquement par faiblesse ; car il est plus susceptible de s'amender lorsqu'on l'aura fait changer d'opinion; au lieu que l'homme qui n'a aucune force morale est précisément dans le cas du proverbe qui dit : « Quand l'eau vous étrangle que faut-il boire pour la faire passer ». Car si sa conduite était l'effet de la persuasion, il en changegerait du moment où on l'aurait fait changer d'opinion; au lieu que c'est sans raison et sans motif qu'il se décide à agir d'une manière ou d'une autre. D'ailleurs, si la force et la faiblesse morales se rencontrent en tout, quel sera le caractère de la faiblesse absolue ? Car il n'y a personne qui réunisse en soi tous les genres de faiblesse, et pourtant nous prétendons qu'il y a une faiblesse morale absolue. (M., pp. 292-295.)

La tempérance et la patience sont-elles, ou ne sont-elles pas une seule et même vertu ? La tempérance regarde les plaisirs; et l'homme tempérant est celui qui sait dominer leurs dangereux attraits ; la patience, au contraire, ne se rapporte qu'à la douleur ; et celui qui supporte et endure les maux avec résignation, celui-là est patient et ferme. (Grande Morale, p. 138.)

On ne peut opposer à la férocité qu'une vertu héroïque au-dessus de l'humanité, et qui a quelque chose de divin, comme s'exprime Homère, lorsqu'il fait dire à Priam, en parlant d'Hector, qu'il était d'une valeur excessive, et qu'il semblait plutôt « être le fils d'un dieu, que celui d'un simple mortel ». Tellement que, si, comme on le prétend,

les hommes peuvent quelquefois s'élever au rang des dieux par l'excès de la vertu, cette disposition doit apparemment être en eux l'opposé de la férocité. Car de même qu'on ne saurait dire que la bête féroce soit susceptible de vice ou de vertu, de même on ne saurait le dire d'un dieu; mais sa vertu doit être quelque chose de plus auguste que ce que l'on appelle communément de ce nom, comme la férocité est quelque autre chose que le vice. Mais comme c'est un être fort rare qu'un homme divin (comme parlent les Lacédémoniens quand ils ont une grande admiration pour quelqu'un), c'est aussi une chose rare dans la nature qu'un homme féroce ; on ne le trouve guère que chez les barbares. Quelques-uns aussi le deviennent par l'effet des maladies, ou de quelque dégradation des facultés de l'âme, et c'est souvent une expression injurieuse qu'on applique aux hommes qui donnent dans quelque excès vicieux. {Morale à Nicomaque, pp. 287-288.)

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